Le nom de Dieu chez les Berbères-1

"Le nom berbère de Dieu chez les Ibadhites" (1905)

Dans son chapitre sur l'empire des Berghouata et leurs rois, El-Bekri nous a transmis, d'après Zemmour ben Salih ben Hachem, d'intéressants détails concernant le fameux Salih ben Tarif qui, ayant reçu des Berbères le commandement suprême ap^rès la mort de son père, prit aussi letitre de prophète, enseigna à ses sujets une doctrine religieuse qu'ils suivirent jusqu'au 5ème sicèle de l'hégire et composa pour eux un Coran en berbère renfermant 80 sourates dont les titres étranges nous sont en partie parvenus.

Comme l'a dit de Slane, le célèbre géographe a eu la bonne idée de nous conserverquelques unes des formules que les Berghouatas employaient dans leurs prières.

Dans cette doxologie berbère, malheureusement trop restreinte, le nom de Dieu apparaît sous la forme "Yakouch" :

  • Bism n Yakouch : au nom de Dieu.
  • Moqqar Yakouch : Dieu est grand.
  • Our d am Yakouch : il n'y a pas de semblable à lui.
  • Iddjen Yakouch : Dieu est un.

Ces phrases ont été reproduites, en totalité ou en partie, par les historiens et géographes musulmans qui ont parlé du roi-prophète des Berghouata.

Le nom berbère de Dieu figure dans leurs ouvrages, tantôt avec la leçon donnée par El-Bekri "Yakouch" (Istibçar, Qartas), tantôt avec la variante "Bakouch", qui s'explique par l'omission d'un point sous la lette initiale (NDLR : en arabe).

Le compilateur moderne Salaoui, auquel nous devons l'Istiqsa, donne "Bismek Yakosay ou Yakosayou" qui pourrait peut-être s'expliquer par "en ton nom, ô mon Dieu !" mais qui n'est pas conforme au texte du Qartas qu'il copie.

A l'aide de passages extraits des chroniques abadhites encore inédites et des renseignements particuliers que j'ai pu me procurer, pendant mon séjour au Mzab, je vais essayer d'établir :

1° que le nom berbère de Dieu, sous la forme donnée par El-Bekri ou sous une forme voisine qui peut être ramenée à un type unique, n'a pas existé seulement chez les Berghouata, mais qu'il a été en usage à Ouargla, au Mzab et au Djebel Nefousa;

2° qu'il s'est conservé jusqu'à nos jours au Mzab, avec un emploi restreint à certaines formules d'invocation, comme un vocable mystérieux et sacré, dont l'origine s'est perdu, mais qui s'applique bien à Dieu.

I

Dans les manuscrits du Kitab Et-tabakat de Derdjini dont j'ai pu obtenir une assez bonne copie, on trouve le passage suivant à l'article biographique consacré au cheick Abou Ammar Abd el Kafi ben Abou Yaqoub Et-Tenaouti qui vivait à Ouargla dans la seconde moitié du 6ème siècle de l'hégire :

"Aissa ben Hamdan rapporte que le cheikh Abd Er-Rahman El-Karethi El Meçabi écrivit aux mechaikhs d'Ouargla pour leur demander la solution de diverses questions, parmi lesquelles figuraient les suivantes :

1° Peut-on, en parlant de Dieu, employer le mot berbère "irad" ?

2° Que doit-on décider au sujet de celui qui dit : Allah n'est pas "Ikouch" ?

Abou Ammar, chargé de répondre au nom de l'assemblée des docteurs abadhites d'Ouargla, écrivit ce qui suit :

Réponse à la première question : "Nous n'avons jamais entendu dire que quelqu'un ait autorisé l'emploi de cette expression, sauf cependant Abou Sahel. Peut-être l'a-t-on évitée parce qu'elle a plusieurs acceptions dans la langue des Berbères qui appellent les quadrupèdes et oiseaux domestiques "iraden" et emploient un mot à peu près analogue, suivant les dialectes, pour désigner celui qui manque à une promesse. Il est préférable de s'abstenir de ce qui est ambigu et d'employer ce qui est clair.

Réponse à la deuxième question : "Si celui qui parle est un Berbère ou un homme entendant la langue berbère, c'est comme s'il disait : Allah n'est pas Dieu. Or celui qui s'exprime ainsi est un polythiste."

Dans une autre chronique dont je n'ai trouvé qu'une seule copie au Mzab, rédigée d'après l'autorité d'Abou Rabia Soleiman ben Abd Es-Selam et d'Abou Amr, le même fait est rapporté, mais avec plus de détails : On y indique, en donnant les solutions aux questions posées, le sens du mot "irad" qui signifie "chose existante" et qui a pour équivalent en berbère le mot "illa : il est.

La réponse, en ce qui touche à l'emploi du nom de Dieu en berbère, est la même que dans les Tabakat, mais au lieu de la forme "Ikouch", nous trouvons la forme des dialectes orientaux "Youch" :

"Celui qui dit : Allah n'est pas "Youch" est comme celui qui dit : Allah n'est pas Dieu".

L'auteur ajoute d'après l'autorité de plusieurs docteurs : "Celui qui, prononçant la formule du tawh'id, emploie le mot berbère "Youch" et dit la phrase complète est bien un unitaire".

Le mot "Youch" figure également dans la même chronique au milieu d'une phrase berbère que je crois intéressant de donner entière. Une pieuse femme berbère, nommée Açil, était en relations mystérieuses avec un être invisible dont elle entendait souvent la voix. Un jour qu'elle se disposait à aller féliciter quelqu'un à l'occasion d'une naissance, son interlocuteur céleste lui adressa les paroles suivantes :

Aghar tamzida nnem, ay Açil, teddj d wi ttemettan wila degh wi ttelalen; Va à ta mosquée, ô Açil, laisse ceux qui meurent aussi bien que ceux qui naissent;

Mek tez'rit irrazen ittwouchnin i iw iâddjeden tamzida n Youch itez'alla; Si tu voyais les récompenses qui sont données à celui qui visite la mosquée de Dieu (Youch) pour y prier sans cesse;

Oul chaghled' idghaghen ih'aytin; Ne t'inquiète pas des pierres qui t'en séparent;

A tafet' tiseffar innedjnin our tnet teckid, oul chaghled' idfar semmat'nin; Tu trouveras des demeures supérieures que tu n'as pas construites, ne t'inquiète pas des froides gelées;

Atelset' timelsan zdidnin our ten ezzet'it'; Tu revêtiras des habits légers que tu n'a pas tissés;

Tallet' n assa d aman zeqqilnin ad am meznen dedj elmizan am teqiratin. Tu pleures aujourd'hui des larmes chaudes (une eau chaude), qui te seront pesées dans la balance comme des qirat (c'est-à-dire, au poids des carats, comme une matière de prix).

Dans deux autres phrases berbères d'une intelligence plus difficile, le mot "Youch" se trouve encore répété : Djazed, a Youch : accorde, ô Dieu. Ourraz n Youch : la récompense de Dieu.

Il me reste à citer une autre source importante. En 1895, M; le commandant Rebillet, attaché à la résidence de Tunis, aujourd'hui lieutenant-colonel en retraite à Mateur, obtenait d'un indigène de Djerba la communication d'un volumineux manuscrit arabo-berbère, connu sous le titre de Moudawwana d'Ibn Ghanem, provenant des Nekkarites de Zouara. Ce manuscrit fut photographié et tiré à plusieurs exemplaires dont on n'a pu retrouver trace. Le seul tirage qui reste est entre les mains de M. Rebillet qui a bien voulu le mettre à ma disposition pour me permettre de l'étudier.

En le parcourant, j'y ai relevé, en plusieurs passages, le mot "Youch" (pages 91, 403, 524, etc.) et notamment dans une phrase souvent répétée "ghel oubrid n Youch", traduite par "dans la voie de Dieu, pour l'amour de Dieu. Le même mot figure aussi dans un court vocabulaire qui accompagnait le manuscrit.

Ces témoignages écrits me paraissent suffisants pour établir que le nom de Dieu, sous les formes Yakouch, Ikouch ou Youch, était resté d'un usage sinon courant, du moins fréquent, parmi les populations berbères autres que celles du Maroc, longtemps encore après la disparition de l'empire des Berghouata.

II

En menant l'enquête linguistique qui doit nécessairement accompagner notre exploration du Maroc, on trouvera peut-être encore, dans les tribus berbères que leur situation géographique a préservées du contact arabe, une survivance du vocable qui nous occupe.

Ce qui est certain, c'est qu'il s'est maintenu à travers les sicèles chez les berbères abadhites du Mzab.

Dans un travail récent sur le dialecte berbère des Ghedames, j'ai cité incidemment la phrase suivante que les enfants mozabites chantent sur l'aire pendant le dépiquage des grains : ouch anegh d, a Yiouch, aman wanzar : Donne nous, ô Dieu, l'eau de la pluie.

Cette transcription n'est pas absolument exacte : au lieu de a Yiouch, il faudrait rétablir ay Youch.

Le même mot se retrouve dans la formule amin, ay Youch ! : amen, ô Dieu ! que l'on prononce après certaines invocations.

Il n'y a plus là certainement que la persistance inconsciente d'une habitude séculaire, le souvenir presque effacé de quelque chose de très lointain. Mais la survivance, si vague et si limitée qu'elle soit dans son emploi, n'en existe pas moins et est intéressante à constater.

III

Quelle peut bien être l'origine de ce mot Yakouch, Ikouch ou Youch, appliqué par les Berbères au Dieu suprême ?

Faut-il ne voir dans cette appellation qu'un qualificatif berbère archaïque exprimant l'idée d'existence, de providence, d'unité, de magnificence ou de force ?

Doit-on y chercher la trace d'un culte antérieur à l'islam ?

Il ne ma paraît pas que la question puisse pour l'instant, être scientifiquement résolue. Sans doute, en ne s'attachant qu'aux consonnaces, on est tenté de rapprocher le mot de Yaou, Yehoua, Hyès, Zeus ou Yos, de Youh' ou Youkh, vieux nom du soleil, ou même de l'identifier à Yacchos, dieu de la fécondité terrestre, prinicpe producteur de la pluie. Ce dernier rapprochement est séduisant; mais on ne pourrait produite, pour motiver unepréférence en sa faveur, que des arguments historiques très vagues et une raison d'homophonie qui n'a qu'une valeur hypothétique.

Déjà au 5ème sicèle de l'hégire, le mot avait vieilli chez les abadhites et il n'était plus possible d'en déterminer le sens primitif. Les auteurs de la secte se sont préoccupés, à cette époque, d'en rechercher la signification et même l'origine, comme on peut le voir par les passages suivants de la chronique citée plus haut :

"Le cheikh Younos ben Abou Zakarya demanda à un instituteur quel était le sens de l'expression "Ya Youch". Il répondit : "Ö Dieu !". Mais voyant que le cheikh younos ne paraissait pas satisfait de cette réponse, il lui dit : "Quelle en est la signification chez vous ?" "Ô mon Dieu !", répliqua younos. L'instituteur lui dit alors : "Votre explication de "Ya Youch" vaut mieux que la nôtre".

L'auteur dit plus loin :

" Le sens du mot Youch, dit Abou Amr, est "celui qui donne, le dispensateur". Les Berbères disent en effet "ouch id, ya rebbi" : donne moi, ô mon Dieu. D'après une autre opinion, le mot Youch signifierait "l'immense". Car, le premier mot que dieu adressa à Moïse, quand il lui révéla le Pentateuque, fut : "Je suis Youch", c'est-à-dire l'immense.

D'autres prétendent que le mot signifie "le meilleur", en se reportant à l'expression que les Berbères emploient quand ils veulent approuver quelqu'un ou le louer : youch, youch. Très bien, très bien !".

Abou Amr ajoutait avec une certaine mélancolie :

"En laissant perdre les principes, ils ont perdu le moyen d'aboutir".

Sage conclusion, à laquelle il faut encore s'en tenir pour l'instant, en attendant que de nouvelles découvertes permettent d'élucider la question.

A. de C. Motylinski.

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