Victor Duruy - Histoire des Romains

LXXX - Hadrien (117-138)

'Le 'Complot' de Lusius Quiétus'


Le complot était dangereux, car il avait pour chefs quatre consulaires, personnages considérables dans l'armée ou à Rome. Pourquoi ce complot s'était-il si vite formé ? Au lendemain de son avénement, Trajan avait un panégyriste, comme s'il eût accompli déjà beaucoup de choses mémorables ; à peine arrivé à Rome, son héritier y trouva des assassins. C'est qu'Hadrien, tenu par son oncle dans une demi obscurité qui s'augmentait de tout l'éclat jeté par la grande figure du conquérant de la Dacie, n'était encore connu que pour un esprit élégant ; et, depuis son avénement, il n'avait eu ni le temps ni l'occasion de montrer l'énergie qui commande l'obéissance ou la résignation. Trajan, vieux général renommé, avait dès le commencement de son règne inspiré à la fois le respect et la crainte ; son successeur, au début, n'imposait pas ; il ne manquait pas de gens pour dire que l'élu de Plotine ne méritait point la place où la ruse l'avait fait monter, et les chefs militaires qui avaient traversé les Carpates ou franchi le Tigre dédaignaient le petit Grec farci de toutes les sciences de l'école, dont le premier acte de gouvernement avait été l'abandon de leurs dernières conquêtes. La conspiration doit avoir été la réaction de l'esprit militaire du dernier règne contre l'esprit civil du règne nouveau. Deux généraux destitués, Cornelius Palma, le vainqueur des Arabes, et Lusius Quietus, le meilleur capitaine de l'armée d'Orient, furent l'âme du complot. Le premier, qui était de vieille date ennemi d'Hadrien, avait été disgracié par Trajan ; le second, Maure d'origine, esprit inquiet et violent, s'était fait chasser de l'armée, mais avait reconquis par d'importants services dans les guerres de Dacie et d'Orient la faveur de Trajan. Il reçut de ce prince le titre de préteur, les faisceaux consulaires, et, au moment de la révolte des Juifs d'Egypte, le gouvernement de la Palestine, sans doute avec celui d'Arabie, pour empêcher la rébellion de gagner les provinces orientales. Hadrien, qui redoutait sa turbulence et son ambition, l'avait d'abord relégué dans l'obscur gouvernement de la Maurétanie, puis révoqué à la suite de nouvelles intrigues qui avaient agité cette province.

Lusius et Palma, vieillis dans les commandements, n'avaient pas, quoique consulaires, leurs habitudes à Rome. Ils avaient donc besoin, pour agir dans la ville, de s'adjoindre des hommes qui y fussent influents : deux autres consulaires, Publilius Celsus et Avidius Nigrinus, s'associèrent à leurs desseins. Nous ne savons rien du premier, si ce n'est qu'il avait obtenu pour la seconde fois le consulat en 113, avant le second consulat d'Hadrien. Quant à Nigrinus, il devait être fort en vue, quoique jeune encore, car Trajan lui avait donné en Achaïe une de ces missions extraordinaires qui n'étaient confiées qu'à d'importants personnages, et Spartien, qui écrivait la biographie d'Hadrien avec les Mémoires de cet empereur sous les yeux, assure que le nouveau prince, dont le mariage était resté stérile, avait songé à ce personnage pour la succession à l'empire. Mais Hadrien n'avait que quarante-trois ans ; sa santé était bonne ; l'attente eût donc été longue. Nigrinus, que Spartien appelle un dangereux intrigant, insidiator, aura pensé qu'il ferait plus vite ses affaires par une conjuration.

A ces quatre consulaires se joignirent beaucoup d'individus incapables de résister à la tentation de machiner dans l'ombre quelque belle entreprise de meurtre et de révolution. Leurs pères n'avaient cessé d'agir ainsi sous les Flaviens, surtout sous les Jules, et quelques-uns d'entre eux étaient encore, au temps de Nerva et de Trajan, restés fidèles à cette tradition de l'assassinat. Chaque époque a sa maladie morale qui provient des institutions ou de l'état social : à nos chevaliers du moyen âge, il fallait des guerres privées ; aux nobles de Henri IV et de Louis XIII, des duels, comme il faut aux agitateurs modernes des émeutes. Pour les oisifs du sénat romain, la grande distraction et la plus sérieuse affaire était un complot. On convint de tuer Hadrien, soit pendant un des sacrifices que sa dignité lui imposait, soit à une de ses chasses qu'il aimait à prolonger jusque dans les endroits dangereux.

L'empereur venait d'être appelé sur le Danube par un mouvement des Barbares. Les conjurés furent donc obligés d'attendre son retour, mais des paroles imprudentes mirent sur la trace de la conjuration. Le sénat instruisit rapidement le procès, et, sachant bien que dans un Etat despotique tout compétiteur est un condamné à mort, il rendit à l'empereur le service de faire exécuter les coupables, sans lui demander des ordres. Après son retour précipité, le prince se plaignit d'une justice si prompte, en déclarant qu'il aurait fait grâce, au moins de la vie. On peut soupçonner la sincérité de ces paroles dites après l'exécution ; cependant lorsqu'on voit Hadrien changer, peu de temps après, les deux préfets du prétoire qui avaient poussé le sénat aux résolutions extrêmes, et plus tard choisir pour fils adoptif le gendre d'une des victimes, on est porté à croire, avec Marc Aurèle, que les Pères mirent trop de hâte à témoigner de leur fidélité. Hadrien oublia, raconte son biographe, ceux qu'il avait eus pour ennemis avant de devenir le maître. - Te voilà sauvé ! avait-il dit à l'un d'eux le jour de son avénement ; et pressé par son ancien tuteur, Coelius Attianus, de se débarrasser de gens très justement suspects, notamment du préfet de la ville, le plus important personnage de Rome, il s'y était refusé. Toute son histoire montrera qu'il n'avait pas le goût du sang.

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