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Encyclo: TextilesTraditionnelsChezLesFemmesDesAitHdiddouEtDesAitAttaDuHaut-Dades

INTRODUCTION ET PRESENTATION

Nous allons traiter, ici, des textiles des tribus Aït Hadiddou? et Aït Atta? du Nord de la vallée de Dadès pour de nombreuses raisons. La principale raison est que si l'on connaît la première de ces tribus pour son fameux moussem des fiancés à Imilchil. La seconde raison montre que la seconde tribu est connue pour sa combativité notamment contre les Français au temps du Protectorat. Leurs textiles traditionnels sont relativement peu ou pas connus. Nous avons, donc, pour intention de vous convier à une première découverte de ces tissages, dont l'usage pour certains a été abandonné depuis plus de soixante ans, pour d'autres se poursuit encore ou a cessé plus récemment.

Les deux groupes tribaux que sont les Aït Atta? et les Aït Hadiddou? sont au contact dans la très haute vallée du Dadès que l'on appelle l'Imdhras.

Les Aït Atta? sont en quelque sorte une « super tribu » qui au cours des siècles et à partir de la montagne de Saghro, a mené une conquête territoriale qui lui a acquis une zone s'étendant du Draâ au Tafilalet et du Sahara au sud immédiat du Haut-Atlas, ainsi que des territoires dans la haute vallée du Dadès et la vallée de l'assif Ahansal jusqu'à Ouaouizart.

Elle trouve son origine avec l’ancêtre semi légendaire, Dada Atta et ses quarante petits-fils. Si sa tombe est localisée dans l'ouest du Saghro, c'est surtout son association aux deux saints principaux des Aït Atta? - Moulay Abdallah Bin Hssein et Sidi Saïd Ahansal , qui permet de le situer au 16ème siècle. Probablement dès l'origine de leur installation dans le Haut Atlas, les Aït Atta? se sont trouvés au contact des Aït Hadiddou?, présents pour leur part dès le 11ème siècle dans l'Imdhras. Ceux-ci n'auraient ensuite évolué vers leurs territoires actuels de l'Assif Melloul et de l'Amdhrous qu'au 17ème siècle avec l'accord des Atta - qui y faisaient paître leurs troupeaux, et ont par la suite intégré la confédération des Aït Yafelmane.

Les Aït Hadiddou? sont constitués de deux fractions principales, les Aït Yazza et les Aït Brahim, sédentarisés avec transhumances sur de courtes distances. Les Aït Yazza sont présents dans l'Imdhras et l'Assif, les Aït Brahim également dans l'Amdhrous.

Pour leur part, les Aït Atta? sont constitués de cinq grandes fractions et nombreuses sous fractions. Nous ne parlerons que de celles présentes au nord, et notamment les Aït Bou Iknifen, Aït Yazza, Ilemchane, Aït Yazza et Aït Oussikis/Msemrir, que nous avons rencontrées. Les Aït Atta?, transhumants sur de plus ou moins grandes distances sans être nomades, ont toujours eu un point de fixation, avant même de se sédentariser comme dans le Haut-Dadès.

Enfin, pour présenter cet exposé, précisons que nous avons opté pour une approche par grands types : mantes, drapés et voiles en l'estimant la plus simple et schématique.

LES MANTES

Le terme berbère (amazigh) le plus connu au Maroc pour les mantes est celui de « ahendir ». C’est un manteau qui se porte surtout en hiver, dans l’Atlas, pour lutter contre le froid. Son usage tend maintenant à disparaître, seules quelques tribus comme les Aït Brahim tant dans l'Assif que dans l'Imdhras l'utilisant régulièrement. Il est ailleurs surtout visible durant les fêtes.

L'ahendir le plus connu chez les Aït Hadiddou? est celui popularisé par les photos du moussem d'Imilchil, en fait appartenant aux Aït Brahim de l'Assif. De couleur foncée à larges rayures bleu et noir et filets rouge, orange, vert et blanc, il est tissé de façon à former un gonflement dans le dos où loger une charge ou un enfant. Il est porté plutôt par les femmes de moins de 50 ans, les plus âgées en portant un plus clair appelé « tabrachnut ».

Si les Aït Brahim de l'Amdhrous portent le même ahendir, ceux de l'Imdhras portent un type très différent, à étroites rayures noires et blanches, nommé ahendir bu tzeraz. Lors des fêtes, cet ahendir intègre quelques rayures à double bleu ou bleu/ vert en remplacement de rayures noires ; l'ahendir se nomme alors « bu ichkaran » et aussi « tizraz » si des franges latérales sont ajoutées.

Dans certains villages et notamment à Aït Moussa Ou Ouichou, l' « ahendir Bu Tzeraz » a été remplacé depuis une vingtaine d'années par l' « ahendir umlil » (blanc), à larges rayures noires et blanches et filet rouge, considéré plus plaisant et créé probablement sous l'influence de l' « ahendir Afarqash » des Aït Atta? que nous évoquerons plus loin.

L'autre type de ahendir des Aït Hadiddou?, très connu des voyageurs des marchés, est celui des Aït Yazza , à étroites rayures noires ou bleues et blanches, à insertion de rayures rouges. Cet ahendir était porté au quotidien dans l'Assif, l'est moins désormais; dans l'Imdhras, les rayures sont noires et blanches et l'ahendir très similaire à celui des Aït Brahim voisins, ce qui laisserait à penser que ce type de ahendir serait la forme originelle pour tous les Aït Hadiddou?.

Pour les jours de fêtes, les femmes Aït Yazza sortaient l' « ahendir sabun », employant le coton bouloché pour ses rayures blanches, introduisant souvent 3 rayures bicolores à la place de 3 bleu/noir et portant en lisières des franges de laines multicolores.

Chez les Aït Atta? du Nord existent également des ahendir d'usage ordinaire et d'autres pour les fêtes, surtout les mariages. Les ahendir ordinaires sont de dessin relativement simple. Le modèle le plus courant et présenté comme commun à l'ensemble des Aït Atta? n'Adrar (de la montagne) est appelé « t’ben » : il est blanc à larges rayures noires. Il en existe toutefois au moins trois autres types que nous avons rencontrés: l'un pour les Aït Bou Iknifen, à rayures rouge/orange/vert, un second pour les Ignaouen à fines rayures noires et rouges, et un troisième pour les Aït Yazza des Aït Atta? à assez larges rayures brunes et blanches.

Deux autres ahendir de fête des Ait Atta sont moins connus :

- l' « ahendir Boulouk » aux larges bandes rouge, vert et noir, que nous avons trouvée chez les Aït Bou Iknifen, un ahendir ( ?) dont nous n'avons pu identifier le nom ; son origine est très probablement Ilemchane et c'est sans nul doute la plus impressionnante avec sa charge de bandes colorées rehaussées de dessins.

L'ahendir Boulouk et tous les ahendir d'emploi ordinaire que nous venons de voir sont tissés uniquement de laine, les autres employant le coton pour sa blancheur éclatante.

LES DRAPÉS

Avant l'arrivée massive des tissus industriels sur les marchés des zones rurales, peu avant l'indépendance, les femmes portaient pour l'essentiel des drapés de laine souvent de leur propre facture. Leur emploi avait commencé à diminuer dès les années 1930, pour diminuer considérablement dans les années 40 , puis vraiment disparaître dans la décennie suivante.

Par ailleurs, si leur coût avait limité la quantité des plus belles pièces, l'usage et les réemplois, quelquefois la guerre, ont aussi causé la disparition de la quasi totalité de ces tissages et notamment des plus simples qui ne bénéficiaient pas du prestige des autres.

Chez les Aït Hadiddou?, les femmes Aït Yazza ont au quotidien utilisé un drapé d'environ 3,5m par 1m appelé « taharouit » ; il était de laine blanche uniquement et agrémenté de quelques bandes et rayures à chaque extrémité. Son emploi s'est éteint dans les années 30.

Chez les Aït Brahim, et jusque vers 1930, le vêtement ordinaire était le « bouigher », long drapé agrémenté de bandes plus larges que sur le Taharouite des Ait Yazza et portant franges au revers. Puis le bouigher a disparu pour laisser place au « tahaben n’tijedad » (drapé avec oiseaux) qui a duré jusque dans les années 40.

Chez les Aït Atta?, les seules traces de drapé ordinaire que nous ayons trouver l'ont été chez les Aït Bou Iknifen où l'on nous a parlé d'un long drapé blanc à rayures fines rouges et noires ; partout ailleurs, le drapé ordinaire semble avoir été blanc.

Plus prestigieux, les drapés de fête ont mieux survécu même si moins nombreux à l'origine.

Nous n'avons clairement identifié seulement deux types de tels drapés chez les Aït Atta? :

- l'un dans la région de Msemrir, blanc à deux larges bandes rouges, utilisé chez les Aït Yazza de la région de Tineghir.

- L'autre dans la vallée du Dadès, et qui était porté jusque vers 1930. Nous n'avons pu qu'en faire une reconstitution que voici.

Nous avons par contre été plus chanceux avec les Aït Hadiddou? chez qui nous avons identifié trois types de drapés :

Tout d'abord le « tachkun », porté uniquement lors des mariages, et qui a été portraituré par Jean Besancenot dans ses 'Costumes du Maroc'. Il était utilisé par les deux fractions et demeurait impressionnant avec ses franges en revers portées derrière les épaules. Selon les informations obtenues de plusieurs sources, il était tissé dans la région d'Assoul et acquis uniquement par les familles les plus aisées. Plusieurs hommes âgés nous ont d'ailleurs cité la même parole : 'une femme qui n'avait pas de tachkun n'avait rien'. Celui de la mariée lui était apporté par un ami du futur marié qui venait la chercher pour la ramener sur une mule chez ce fiancé.

Ensuite et semble-t-il très peu courant a été le « ouaouchkun », très grand drapé qui aurait été l'apanage des plus riches des familles chez les Aït Brahim.

Ces deux drapés ont vu leur emploi cesser dans les années 30, remplacés par le «tahabent » de coton produit dans la région de Fès et apporté par des marchands ambulants. Entièrement en coton blanc bouloché avec un seul 'pavé' de quelques courtes rayures de couleur dans un coin, son usage a cessé au moment de l'indépendance.

LES VOILES

D'origine Aït Atta? et Aït Hadiddou?, ce type de textile est celui qui a le plus retenu l'attention ces douze derniers mois. Nous allons à cet égard en évoquer 3 sortes : deux provenant des Aït Atta? et une des Aït Hadiddou?.

La première est spécifique à la vallée de l'Aqqa Oussékis dans la haute vallée du Dadès. De forme carrée, d'environ 50 à 60 cm de côté, et affichant un énorme rond central jaune bordé de rouge et brun, il se nomme « Ilbed n Tislatin n Iguramin n Ahansal », car il était réalisé par teinture à ligature sur une pièce de tissu carrée, de ré-emploi, par des femmes de la Zaouïat d'Ahansal.

Cet ilbed était porté par les chanteuses d'ahidous accompagnant les mariages collectifs et ce jusqu'à la fin des années 50. Il était posé sur la tête, maintenu en forme par un petit lacet caché et retenu par une « tisuma» de soie colorée. Il était également employé lors du voyage de la mariée vers la maison de son promis, enroulé autour et servant à tenir la queue de la mule.

Le second type d'Ilbed, « Ilbed n Tihgri », semble avoir été employé par toutes les autres tribus des Aït Atta? du Nord entre Boumalne n Dades et Tineghir et plus au sud dans le Saghro. De petite taille, carré de 25 à 35 cm de côté, il était aussi taillé en ré-emploi dans un textile plus ancien et teint par ligature. Son fond est d'un rouge brun plus ou moins foncé, agrémenté d'arceaux en lisière et pour un type d'une ligne intérieure continue. Il était aussi porté pendant les mariages collectifs, mais par toutes les femmes sinon les vierges. Il était posé sur la tête et fixé par une cordelette, de façon à laisser retomber les motifs colorés sur les côtés. Nous en avons identifié quatre types à ce jour :

- foncé tricolore contrasté à 8 arceaux

- clair bicolore à 8 arceaux

- foncé tricolore « tibirbilud », généralement sur un tissu de texture fine

- foncé tricolore à 12 arceaux

Nous n'avons pu identifier de zones d'usage plus particulières pour les deux premiers types, en ayant collecté dans des fractions et des localisations très diverses. Il est probable que la différence tienne plus à la qualification des teinturiers. Le type Tibirbiloud apparaît pour sa part spécifique à la région de Imider même si chaque fois que nous avons tenté de connaître la raison de son existence, on nous a affirmé que le goût avait présidé à son dessin. Enfin, le dernier type est une découverte récente non encore documentée. L'emploi de cet ilbed n'Tighri est partout abandonné depuis les années 50 même si des mariages collectifs ont encore lieu dans certains groupes tribaux.

La troisième et dernière sorte dont nous voulons vous parler n'est en fait pas un voile de tête.

En usage autrefois chez les Aït Hadiddou?, il se nomme « agunun n tislatin », agounoun de mariée, car il était porté uniquement par les mariées lors des mariages collectifs, et ce exclusivement chez les Aït Yazza en général et les Aït Brahim de l'Imdhras. On peut du fait de ce dernier point imaginer que les autres Aït Brahim ont abandonné cette pratique entre-temps, comme a changé leur ahendir.

L'agounoun était mis par la mariée juste avant de quitter sa maison, posée en haut du dos et attaché par les fibules, avec les cheveux défaits et rabattus par dessus (cf similarité de positionnement avec l'aghassi des Ida ou Nadif de l'Anti-Atlas). La mariée portait par ailleurs un voile de soie rouge (« aâbruq ») sur le visage et un autre plus long sur la tête. L'agounoun était ainsi porté pendant les quatre jours du mariage pour être ensuite passé sur la tête pendant le « tizarmim », période de quelques jours durant laquelle les mariés se déplaçaient et étaient reçu à déjeuner ou dîner chez leurs amis. Puis l'agounoun était rangé dans l' »aghred », poche en peau de chèvre. Selon nos informations , les agounouns étaient teints parfois par des teinturiers juifs, mais surtout par des femmes expérimentées des villages de la tribu, qui utilisaient d'une part l' »ighris » pour le jaune (une plante locale), d'autre part la garance importée de Rich.

On trouve deux types principaux d'Agounoun que nous avons qualifiés de 'flou' et 'net' d'après l'allure des dessins. La teinture se faisait à la ligature (tie-dye) pour les deux qualifications, ou à la réserve pour les 'net'. L'architecture des dessins emploie soit un centre (ayur= lune), un champ (tahlinin= yeux) et des coins (timghin) soit uniquement un champ d'yeux. Dans ce dernier cas les dessins sont plutôt de type 'flou'. Nous n'avons pu trouver de fondement à l'emploi plus particulier de l'un ou l'autre de ces deux types. La couleur dominante est le rouge ; mais il nous est aussi arrivé de trouver quelques pièces brunes, toujours dans le type 'flou'.

Le dernier mariage collectif a eu lieu en 1985 à Imilchil et utilisait encore l'agounoun ; depuis les agounoun ont beaucoup dormi dans les maisons, notamment en rembourrage de coussin.

CONCLUSION

Cet exposé n'est d'une certaine façon qu'un premier rapport sur les recherches que nous avons pu faire dans le domaine de ces textiles, dans le Dades. Nous sommes bien conscient que certains aspects sont plus complets que d'autres, et comptons bien compléter notamment les moins documentés. L'obstacle majeur à ce type de travail est une connaissance qui s'évapore avec les hommes et que nous devons tenter de fixer en rassemblant les bribes encore disponibles, de matière et de souvenir.

Henri Crouzet (2001)

Il s'agit d'un discours où Henri Crouzet s'adressait à des amateurs éclairés et professionnels des tapis et textiles anciens; l'ICOC, International Conference on "Oriental" Carpets avait organisé deux conférences à Marrakech, une en 1995, l'autre en 2001.

Récupéré sur http://www.wikimazigh.com/wiki/Encyclopedie-Amazighe/Encyclo/TextilesTraditionnelsChezLesFemmesDesAitHdiddouEtDesAitAttaDuHaut-Dades
Page mise à jour le 20 décembre 2008 à 14h38