Takhsayt Ou Le Rituel De La Citrouille Dans Le Mariage Amazigh A Todgha

A la fois dans la vie de l’individu et du groupe auquel il appartient, le mariage constitue un événement important et marquant. Sa célébration, marquée par la richesse des différents rituels, s’accompagne de nombreuses images symboliques et divers éléments significatifs. Elle englobe surtout les expériences des générations précédentes et renoue avec les traditions ancestrales relatives au mariage.

La vallée de Todgha, située dans le sud marocain, est un des bastions amazighs qui regorgent de rituels ancestraux vivifiés par les populations, toujours fidèles à leurs origines et soucieuses de perpétuer les traditions à travers les générations.

Ainsi, dès l’aube de ce qu’on appelle « le jour de la citrouille » (« ass n tkhsayt »), la famille de la mariée doit se préparer à accueillir « tislit » (la mariée) dans les meilleures conditions. Elle s’engage, entre autre, à préparer la dite citrouille (« tkhsayt » est la forme contractée de « takhsayt »), en forme de jarre. Gardiennes des traditions, les jeunes filles se dirigent vers la rivière (assif), chargées de vider et nettoyer l’intérieur du légume, après avoir couper l’extrémité supérieure de la citrouille. A leur retour, les jeunes filles posent la citrouille sur la fenêtre pour la faire sécher au soleil. Puis, elles y introduisent de l’eau parfumée d’essences (eau de rose, girofle, basilic...). Et, on l’enveloppe dans un voile jaune.

Vient ensuite le rituel du henné. Une femme, à condition qu’elle soit non divorcée, autrement dit, qui vit toujours son premier mariage, est chargée de mettre le henné sur tout le corps de la mariée. Les franges et les toupets de cheveux des petites filles bénéficieront des restes du henné, pour qu’elles se voient elles aussi mariées jeunes et heureuses. Le henné, constitue une matière naturelle avec des charges symboliques. Il est le symbole de la fécondité et de la renaissance. Il protège aussi contre le mauvais œil et il est utilisé comme produit de maquillage. Après le henné, la femme l’habille de vêtements blancs et recouvre son visage d’un morceau de tissu de couleur rouge (tawkayt) tombant jusqu’à sa poitrine ainsi qu’un voile rouge sur sa tête. En plus de tout cela, elle la recouvre d’un drap blanc. À partir de ce jour-là, la mariée sera dérobée aux regards jusqu’à la nuit où elle s’apprêtera à rejoindre son mari dans sa future maison.

L’après-midi, la mère de la mariée reçoit le cortège de femmes, « lâamt », originaire de sa propre tribu. En effet, la soirée est réservée à la célébration des rituels de « takhsayt » elles doivent célébrer les rituels de « takhsayt » (battre la citrouille) après avoir mangé dans une ambiance festive.

Conformément aux coutumes, elles sortent dans la cour de la maison ou dans l’aire de battage en jouant du tambourin (allun, igdm/igdman), et en chantant des Izlan. En arrivant à la cour, elles forment un cercle autour d’une natte pour. La mère de la mariée, habillée des plus beaux vêtements et parée de tous les bijoux qu’elle possède, fait une tournée avec un encensoir, puis le pose au centre du cercle.

Les femmes proches de la mariée arrivent, en tenant à la main plusieurs plateaux disposés sur leurs têtes : un plateau d’encens, l’autre de clos de girofle, le troisième plein de parfums et un plateau de foulards multicolores (« tisbnay, abuqs...». La danse des plateaux se base sur une succession hiérarchique entre les proches de la mariée. Ensuite, la mère jette des dattes et des amandes que les enfants se précipitent pour ramasser.

Contrairement aux idées reçues, le rituel de takhsayt montre l’importance de la femme dans cette société, dans la tribu, le groupe. La femme amazighe est, ici, dotée de plusieurs fonctions (accueillir la famille et les invités, mener une danse folklorique, perpétuer des traditions millénaires, chanter, encenser,…). Si la femme n’avait aucun rôle, le rituel de takhsayt, comme toutes les autres traditions pour lesquelles elle contribue, ne serait guère aussi riche et n’existerait sûrement plus de nos jours. Elle est attachée à préserver les liens avec son village d’origine notamment avec la gente féminine puisque ce sont les femmes de son village qui auront l’honneur d’honorer la mariée qui n’est que la fille de leur village (« illiss n tmazirt »).

C’est dire l’importance du moment où un village « perd » une jeune fille, c’est à dire lorsqu’elle quitte le village pour aller commencer une nouvelle vie dans un autre village. Le premier village s’appauvrit et le second village s’enrichit tout simplement car la femme amazighe dissimule en elle un trésor que chacun doit s’efforcer à découvrir et, surtout, à préserver.

Précisons ce parallèle : le jour de « takhsayt » chez la famille de la mariée correspond au jour de « ighaln » (le jour des bras) chez la famille du marié.

Nous vous proposons, ici, des extraits des chants de Takhsayt (« izlan n tkhsayt »)

A bismi nbda s rebbi, am unna ygran ibsan

Au nom du Dieu nous commençons. C’est comme celui qui sème les grains.

I-gagh tissura g id-lbiban a rebbi rzmid iî 'laxir

Qu’Il nous ouvre toutes les portes ! Dieu donne-moi l’abondance.

Ullah amr-i ylli lamr g ufus ur tamzê tidi lmskin

Si j’en avais le pouvoir. Je soulagerais la misère du pauvre

Aly a yli gr tighwratin yuwli whêbib nna yra wul

Oh ! Ma fille pousse des cris de joie (les youyous) Celui que j’aime m’a épousé.

LLah ar guligh ahîdus ar nnigh ur aghd usin alig tuwl lala yli yughl ibda-ghd l'âar

J’ai renoncé à Ahidouss (la fête) car ce n’est plus de mon âge. Mais aujourd’hui je le fais pour ma fille.

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