Une source méconnue de l'histoie des Berbères

Le Kitab al-Ansab li-Abi Hayyan

En 1934, Evariste Lévi-Provençal publia à Rabat un ensemble de fragments historiques ayant pour sujet les hauts faits des Berbères intitulé Mafakhir al-Barbar. Malgré l'importance de cet ensemble, on ignorait à ce moment toute autre chose sur cet ouvrage sauf sa date de composition, l'année 712/1312.

Vingt ans plus tard, en 1954, le regretté arabisant publia dans ARABICA la traduction française d'un "Nouveau récit de la conquête de l'Afrique du Nord par les Arabes" qui a été tiré, nous dit-il "d'un autre opuscule figurant à la suite des Mafahir al-Barbar dans les manuscrits que j'ai eus a ma disposition". En 1955 il publia dans la même revue, le texte de trois documents qui portent sur l'adoption du titre amir al-muslimin par le souverain almoravide Yusuf b. Tashfin, qui se trouvaient "dans un manuscrit moderne qui fait partie de ma collection personnelle". Il a été encore impossible, à partir des maigres renseignements fournis, de se faire une idée quelconque de l'original auquel appartenaient ces fragments, qui sont donc restés un mystère pour les chercheurs intéressés par la question, et un sujet de conjectures mal fondées.

Or il paraît que la Bibliothèque générale de Rabat possède un manuscrit qui contient, en plus des ensembles de fragments publiés par Lévi-Provençal, un long passage sur les Berbères ainsi que d'autres fragments historiques arrangés chronologiquement et thématiquement de façon a permettre d'établir qu'il s'agit d'un ouvrage homogène. C'est un manuscrit inventorié sous le numéro K1275, contenant 169 folios, dont 159 seulement en texte intégral, d'une compilation (madjmuàh) qui parle des Berbères, d'avant l'Islam jusqu'a l'époque contemporaine de l'auteur (1312). Il porte le titre "Kitab al-Ansab li-Abi Hayyan". Etant donné que divers fragments de ce manuscrit sont aux mains du public depuis un moment, et en attendant la réalisation du projet d'édition annoncé en 1968; il nous a paru utile de donner quelques indications sur la structure, le contenu et la signification de cette compilation.

Par la suite, on trouvera une description des parties de l'ouvrage, les titres des chapitres, ainsi qu'une discussion sommaire de ses éléments bibliographiques et de son importance. Les noms des auteurs et les sources des fragments viendront en appendice.

L'ouvrage est bâti selon un plan assez particulier : il se compose de trois parties ayant chacune un but légèrement différent, et composées de plusieurs chapitres dont le nombre varie d'une partie a l'autre. La première partie qui occupe les Folios 2-57, débute par un préambule où l'auteur définit son but et sa méthode:

Nous commençons, si Dieu le veut, notre propos sur la généalogie des habitants du Maghreb et leur histoire par la mention d'Adam, puis Noé, puisqu'ils sont à l'origine de l'humanité. Après eux nous mentionnerons Abraham puisqu'il est à l'origine de beaucoup de Prophètes, puis Moise et David puisqu'ils ont fait partir beaucoup de gens de Syrie pour le Maghreb. Je fais confiance à Dieu et c'est en lui que je cherche a me protéger des erreurs. Celui qui trouvera une erreur ou un défaut dans cette compilation qu'il veuille bien le pardonner. J'écris ce que j'écris à partir des livres d'histoire et en partie de la bouche de gens savants, que Dieu veuille les pardonner. (fol. 3)

Première partie (fols. 1-58):

  • Fols. 2-16: Conformément à cette introduction, le compilateur reproduit un premier ensemble de fragments qui parlent des personnages bibliques mentionnés, surtout de Noé et de Ham son fils, désigné comme l'ancêtre des Berbères. (
  • Fols. 16-17: "Mention des premiers habitants du Maghreb", composé d'un fragment tiré d'al-Bakri, (fol. 16) fi al-Masalik.
  • Fols. 17-19: "Mention du Maghreb central>>.
  • Fols. 19-22: "Mention de la généalogie des habitants du Maghreb", chapitre parlant de l'opinion des historiens sur l'origine des Berbères.
  • Fols. 22-29: "Mention des origines des habitants du Maghreb méridional", renseignements généalogiques sur les tribus habitants la partie sud du Maghreb.
  • Fols. 29-32: "Le début de l'islamisation au Maghreb", contient des traditions diverses sur l'attirance des Berbères pour l'Islam avant la conquête.
  • Fols. 32-38: "Mention des groupes de Maghrébins qui sont arrivés chez le Prophète". (
  • Fols. 38-45: "Mention du Maghreb central " et "La conquête du Maghreb méridional". Ces deux chapitres constituent la section publiée par E. Lévi-Provençal sous le titre "Un nouveau récit de la conquête de l'Afrique du Nord par les Arabes".
  • Fols. 45-58: "Le début de la création de la terre et des climatisé. Informations géographiques diverses, dont une partie concerne la détermination de la "qibla" pour les mosquées du Maghreb.

Deuxième partie (fols. 58-119):

  • Fols. 58-104: Un ensemble de fragments avec une introduction indépendante que Lévi-Provençal publia sous le titre Mafakhir al-Barbar.
  • Fols. 104-119: "Antiquité des Berbères et leur gloire". Une section (fasl) parlant de différents thèmes, en partie déjà mentionnés: une délégation de Berbères venue chez le calife Umar b. al-Khatab; la mission d'Uqba b. Nafi, les tribus berbères en Andalousie (renseignements reproduits par Lévi-Provençal dans son Mafakhir pp. 78-92), l'origine arabe du Mahdi Ibn Tumart, histoire des Idrissides.

Troisieme partie (Fols. 119-159):

Un ensemble de fragments choisis par l'auteur pour leur pertinence concernant le statut foncier des terres de l'occident, et le prélèvement de la djizya. Sans introduction, une seule phrase définit l'objectif de cette partie: "Nous avons achévé notre but dans cet ensemble, il ne nous reste qu'à parler du statut foncier du Maghreb; fut-il conquit de gré ou de force. Je donne ici les matériaux qui en parlent: 1'épître du sheikh Abi Hamid al-Gazali, avec d'autres épîtres qui appartiennent a cet ensemble") (fol. 119).

  • Fols. 119-140: Un ensemble d'épîtres écrites par divers personnages tel Ibn al-Arabi, al-Ghazali, Yusuf b. Tashfin, Ibn Djahiz, et le calife al-Mustazhir.
  • Fols. 140-159: Fragments traitants d'Ibn Hud, des Berbères Sanhadja en Andalousie.

La lecture du manuscrit dans son ensemble révèle, malgré son aspect fragmentaire, des similarités qu'on ne peut pas ignorer. Le contenu et la structure montrent qu'il s'agit d'une unité historiographique, due au travail d'un seul rédacteur, unité qui comporte plusieurs éléments :

  • Tout d'abord l'unité thématique: tous les fragments cités concernant un seul sujet historique - les Berbères.
  • En deuxième lieu, l'unité de sources: toutes les parties sont du genre Madjmuah et sont composées de fragments tirés d'un certain nombre de sources qui se répètent.
  • Troisième facteur d'unité, la continuité chronologique: développement temporel de l'histoire des Berbères.
  • En quatrième lieu, références d'une section a l'autre.
  • Cinquième facteur d'unité, la mention fréquente du nom d'Ubayd Allah Sallih b. Abd al Halim, personnage qui pourrait bien être contemporain de l'auteur, fournisseur de nombreux renseignements sans citation de source, et qui figure dans toutes les parties de l'ouvrage.

Les éléments historiographiques de cette compilation l'ont mit pourtant un peu hors série dans l'ensemble de l'historiographie marocaine de l'époque à laquelle le Récit et le Mafakhir furent toujours attribués. Si l'année 712/1312 situe la rédaction au Maroc mérinide, aucune référence au régime mérinide ne figure dans le texte. Le fait que l'auteur n'évoque pas le nom du souverain régnant, ni dans l'introduction, ni ailleurs, est contraire à la pratique signalée pour les historiens mérinides attachés à la cour.

Par contre, ce fait, avec d'autres éléments indiquent que nous avons ici un maillon supplémentaire de la littérature post et pseudo almohade, un genre historiographique qui subsistait au Maroc en plein régime mérinide. Ce genre, auquel appartiennent des ouvrages, telles le Bayan d'Ibn Idhari, rédigé en 1312, et la Hulal al-mawshiya anonyme, rédigé en 1384, fleurit aux frontières du domaine mérinide, soit au Sud, soit hors du Maroc, et se distingue par une insistance particulière sur la dynastie almohade et son rôle dans l'histoire maghrébine et andalouse.

Notre compilateur marque lui aussi son attachement a l'époque almohade par plusieurs moyens: à l'exclusion de toute autre dynastie, une énumération détaillée des souverains almohades à partir du Mahdi Ibn Tumart jusqu'au dernier calife Abu Debbus, figure dans l'ouvrage ; une littérature historique détaillée sur les Almohades y est citée, y compris le dernier ouvrage composé sous le mécénat almohade, le Nazm al djuman d'Ibn al-Qattan . L'invocation fréquente de hadiths, fabriqués localement, sur l'origine des Berbères, indique aussi un penchant envers la littérature almohade.

Le fait que l'identité de l'auteur soit restée obscure est une caractéristique supplémentaire de la littérature pseudo almohade. Pour des raisons que nous ignorons et toujours en contraste avec les écrivains mérinides, ces auteurs sont restés anonymes. Comme Ibn Idhari qui nous est resté presque inconnu, et l'auteur de la Hulal - toujours un mystère, l'auteur du Kitab al-Ansab a pris soin de ne pas s'identifier dans l'ouvrage. A qui donc peut-on attribuer le Kitab al-Ansab?

On se rappelle que Lévi-Provençal avait attribué le "récit" à Ubayd Allah Salih b.Abd al Halim et le Mafakhir a Ibn Idhari - attributions qui se contredisent si la théorie que je propose est exacte. Le nom d'Ubayd Allah revient très souvent dans l'ouvrage, non seulement dans le récit, comme source de traditions, compilateur de hadiths et témoin oculaire. On peut avec raison établir le fait qu'il s'agit d'un personnage contemporain de la rédaction, mais pas nécessairement de l'auteur. Par contre, la toile de fond andalouse de cet ouvrage, attestée par le nombre considérable d'ouvrages rédigés en Espagne musulmane cités et mentionnés dans le texte, donne une raison de plus pour prendre davantage en considération l'attribution de sa paternité a Abu Hayyan, que proclame le titre du manuscrit.

Muhammad b. Yusuf Abu Hayyan, grammairien et érudit en hadiths, est né a Grenade en 654/1256 et mort au Caire en 745/1344 apres avoir quitté son pays natal en 679/1280. Lui-même d'origine berbère, il portait la kunya al-Nafzi, il a deployé son champ d'activité littéraire dans "le tafsir et le hadith, les biographies de personnages célèbres, leurs classes et leur histoire, surtout celles des Maghrébins". Malgré le fait que Pons Boigues ne rappelle pas le titre du Kitab al-Ansab, parmi les compositions d'Abu Hayyan dans la notice biographique qu'il lui a consacrée, les disciplines ci-mentionnées sont pratiquement les éléments littéraires qui figurent dans l'ouvrage. Il se peut bien qu'Abu Hayyan composa le Kitab al-Ansab en Orient, mais il nous semble impossible d'insister trop sur cette attribution ou aucune autre, tant qu'une source extérieure ne viendra pas à notre secours.

Le particularisme historiographique de l'ouvrage et l'obscurité de son auteur ne doivent pas nous faire perdre de vue qu'il traite un thème qui a été a l'ordre du jour au Maghreb et en Espagne musulmane beaucoup plus qu'on pouvait le penser antérieurement: celui du mythe d'origine, désigné par les auteurs de l'époque comme généalogie et gloire des Berbères.

On se rend compte que la signification de cette compilation ne réside pas dans les renseignements historiques qu'elle reproduit- la plupart de ces renseignements, surtout dans la première partie, sont des traditions peu authentiques, ou des synchronismes mal fondés - mais plutôt dans le fait qu'elle détaille les questions qui composent la problématique de ce thème du mythe d'origine. A travers les fragments reproduits, on est en mesure de reconstituer un nombre de questions de fond, auxquelles ils viennent répondre.

Ce sont des questions posées par l'islamisation de l'Afrique du Nord, à la conscience de soi et à l'identité historique des Berbères. Une première question est l'anonymat, l'obscurité historique et le vide littéraire de l'origine et de la race des Berbères, face à la science généalogique développée des Arabes.

Question à laquelle on répond dans le Kitab al-Ansab par la reproduction des historiens arabes, qui rattachent les Berbères aux personnages bibliques, donc authentiques et légitimes.

Une deuxième question est celle de la position des Berbères au sein de la communauté musulmane compte tenu de leur résistance à la conquête, et "ipso facto" à l'islamisation.

Pour équilibrer et effacer cette résistance historique une série d'informations, mi-légendaires, sont reproduites sur la reconnaissance de l'Islam par les Berbères avant même la conquête du Maghreb: "On est venu vous trouver par l'amour pour l'Islam et la volonté de l'adopter" disent les Berbères au calife Umar.

Une troisième question concerne le statut foncier du Maghreb, sujet de confusion survenu d'après les juristes lors de la conquête, ayant des conséquences pour le statut fiscal de ses habitants.

L'ensemble des fragments de la dernière partie, et notamment l'épître d'al-Ghazali, sont reproduits pour répondre à cette question.

L'existence dans la mentalité maghrébine d'une telle problématique a été également manifestée à travers la littérature historique mérinide des mêmes années, et décrit par nous ailleurs (L'Historiographie mérinides). Mais indépendamment de l'historiographie mérinide, le Kitab al-Ansab constitue une dimension supplémentaire de ce thème qui est d'une importance non- négligeable par son champ bibliographique.

Dans le Kitab al-Ansab, on trouve utilisées pour la première fois un nombre de sources variées, à peine soupçonnées à partir du Kitab al-Ibar d'Ibn Khaldun, le seul autre ouvrage connu ayant ce thème pour sujet. Ces sources permettent sans difficulté d'attribuer les origines du "motif berbère" aux auteurs de la péninsule ibérique, et montrent que contrairement à la théorie suggérée dans un article vieilli de René Basset (Les généalogistes berbères), ce thème, généalogie et gloire des Berbères, n'est pas né à la conquête, mais est apparu au Xe siècle en Espagne musulmane, lié au rôle joué par les Berbères dans la vie politique de ce pays.

Les liens qui attachent le Kitab al-Ansab à la littérature que nous avons désignée comme pseudo almohade, nous poussent à proposer l'hypothèse que l'adoption maghrébine de ce motif fut faite surtout sous les Almohades. Ce mouvement, qui d'un côté a accordé à la langue berbère une légitimation officielle à côté de la langue arabe, a aussi conféré un caractère sacré aux institutions démocratiques berbères en les assimilant aux conseils du Prophète.

On sera justifié d'attribuer à cet esprit de renaissance nationaliste la volonté de la réévaluation et de la réinterprétation du rôle et de la place donnée aux Berbères dans l'histoire classique musulmane.

L'échec de cette littérature est évident:

le traitement de l'école historiographique hispano maghrébine n'aboutissait qu'à soumettre davantage l'identité des Berbères à la définition de l'histoire arabe. C'est-à-dire qu'il a démontré davantage que l'origine et la gloire des Berbères, sujets dont la signification n'est pas seulement littéraire, ne pouvaient être déterminées, mesurées, appréciées et racontées que par cette histoire.

La découverte de l'existence du Kitab al-Ansab est fort significative pour la compréhension du phénomène historiographique du Kitab al-Ibar. Bien au-delà d'un simple contact direct entre les deux ouvrages, suggéré par Lévi-Provençal, le Kitab al-Ansab explique les renseignements et la conception de la rédaction du Kitab al-Ibar.

La littérature exposée dans le Kitab al-Ansab montre que l'"Ibar" n'était pas un effort unique pour créer ex nihilo une histoire des Berbères, mais que de nombreux auteurs se sont préoccupés du "problème berbère" et l'ont présenté bien avant lui en termes historiques de race et de dynastie.

Article de MAYA SHATZMILLER

Source:


  • Arabica, Vol. 30, No. 1, (Feb., 1983), pp. 73-79, Published by: BRILL

Voir aussi:


Ibn Khaldun et la question berbère

Categories: Moyen-Âge