Sophonisbe la gloire de Carthage

Le destin sublime d’une femme exceptionnelle

Sophonisbe, princesse carthaginoise dont le seul nom évoque la fidélité conjugale et l’amour de la patrie, a longtemps nourri la verve romanesque des écrivains à travers les siècles. L’historien latin Tite-Live a été un des premiers à la citer, après avoir consulté l’œuvre des historiens anciens ainsi que les anciennes annales de Rome.

Plus près de nous, l’Italien Gian Giorgio Trissino, dont le nom français est Le Trissin, a signé en 1524 avec Sophonisbe, la première tragédie régulière. En 1634, Jean Mairet est l’auteur de Sophonisbe, une des toutes premières tragédies conformes à la règle des trois unités. En 1663, Pierre Corneille, le plus célèbre poète dramatique français, fait paraître Sophonisbe qui résume un peu le drame cornélien par excellence.

Tout à tour épouse de Syphax et Massinissa, deux rois numides des plus puissants et des plus connus à cause justement de leur implication dans la deuxième guerre punique, Sophonisbe, que tous les historiens anciens s’accordent pour dire combien elle pouvait être belle, est une héroïne « généreuse », lucide et volontaire. Pour elle, l’honneur, la gloire, l’amour de la patrie, en l’occurrence Carthage et toute la [[Numidie]], et la fidélité au mari méritent tous les sacrifices, y compris celui de sa personne.

Une fresque de l’histoire de Carthage

Après l’excellent ouvrage du Dr Abdelmajid El Aroui Massinissa et Sophonisbe, paru en 1996, voici un autre, Sophonisbe, la gloire de Carthage, que nous devons à la plume d’un pédagogue et angliciste des plus méritants, Rafik Darragi. L’auteur ne prétend pas être historien. S’il a écrit cette grande fresque carthaginoise, c’est tout simplement dans le dessein de joindre enseignement et divertissement. On doit reconnaître que le sujet est doublement tentant. D’abord, le cadre : Carthage, capitale d’une république maritime très puissante qui créa des colonies en Sicile, en Espagne, envoya des navigateurs dans l’Atlantique-Nord et sur les côtes occidentales d’Afrique (périple de Hannon) et qui soutint, contre l’hégémonie de Rome, sa rivale, de longues luttes connues sous le nom de guerres puniques (264-146 av. J.-C.). Enfin, la personnalité de l’héroïne, une Sophonisbe attachante et humaine, belle et inaccessible, qui s’efforce de servir sa patrie avec amour et intelligence.

L’auteur a voulu, dans ce livre, présenter une histoire d’amour tragique mais authentique, connue de tous, dans un contexte à la limite du légendaire, la deuxième guerre punique, avec le caractère d’un événement vécu.

Rappel de faits d’histoire

Rafik Darragi a réussi avec beaucoup de perspicacité et du finesse d’esprit à combiner un savant dosage de la science de l’histoire et de la dramaturgie presque théâtrale. Les personnages de son drame sont tellement réels et vrais qu’ils ne nous paraîtraient pas anachroniques aujourd’hui. Massinissa et Sophonisbe se sont connus adolescents, se sont aimés et ont failli s’unir par les liens du mariage, selon le désir de leurs parents : Gaïa, le roi de la [[Numidie]] massyle et Hasdrubal, fils de Giscon, redoutable chef de guerre carthaginois. Hélas, la deuxième guerre punique bouleverse le destin des jeunes amants. C’est ainsi qu’ils se retrouvent dans les camps adverses, ceux de Rome et de Carthage. Sophonisbe épouse Syphax, roi de [[Numidie]], l’ennemi juré de Massinissa qui, à son tour, s’allie à Scipion dit l’Africain. Le mariage de Sophonisbe avec Syphax, le berbère, lui a été dicté par la raison d’Etat. Les intérêts stratégiques de Carthage lui recommandaient ce choix. C’étaient également les souhaits de ses parents et des suffètes, les magistrats suprêmes de Carthage.

La guerre éclate. Syphax, vaincu par Missinissa et Scipion, est expédié à Rome. Anéantie, Sophonisbe accepte d’épouser Massinissa, l’homme dont elle est toujours amoureuse, afin d’épargner et de laisser la vie sauve à Syphax. Scipion exige de Massinissa qu’il lui remette en trophée de guerre Sophonisbe. Massinissa se soumet au diktat de Scipion parce qu’il ne peut affronter les armées romaines. Il propose le suicide à Sophonisbe qui, courageusement, accepte son sort. Elle meurt et par ce geste hautement symbolique, elle prive les Romains de l’extrême plaisir de la voir enchaînée et traînée dans les rues de Rome. Jusqu’à l’ultime seconde, Sophonisbe est restée digne de l’homme qui l’a ardemment aimée, de son peuple qui la tenait en grande estime, et de sa ville, l’éternelle Carthage. Le drame, ici, atteint le sublime et refuse à proprement parler le tragique, puisqu’il est le fait d’êtres libres qui décident toujours de leur destin.

L’histoire, un perpétuel recommencement !

Par-delà les faits historiques, Rafik Darragi vise surtout à nous révéler l’arrière-scène de la vie en [[Numidie]] et, principalement, à Carthage. Un arrière-plan qui apporterait quelque clarté sur l’environnement de l’Histoire. Ce récit est, dans une large mesure, didactique et s’il n’est pas le reflet exact et authentique de la vraie histoire, il n’en est pas moins une émanation. Voire une expression indirecte du temps présent à travers de multiples manifestations de la contemporanéité de l’actualité d’aujourd’hui. L’histoire n’est-elle pas en fin de compte un perpétuel recommencement ?

Adel Latrech, La Presse, 11 avril 05