Salvina

Entre Masinissa (mort en 148 av. J.-C.) et la Kahena (693-698), les deux frères Firmus et Gildon représentent un des moments forts de la résistance amazigh à l’invasion étrangère de leurs pays. Leur père était probablement ce Nubel (ou Nuvel), mort en 370, qui avait le titre de régulus et dont le père et le grand-père portaient un nom romain, ce qui ferait remonter leur romanisation au temps de Constantin.

A sa mort, Nubel laissa des biens importants et une nombreuse postérité, dont nous connaissons le nom de sept de ses enfants, Firmus, l’aîné, Sammac, Mazuca, Dius, Gildon, Mascizel et Cyria.

Le comte d’Afrique, Romanus, désigna comme successeur Sammac, le frère aîné de Firmus. Ce dernier, qui était chrétien, et avait servi dans l’armée romaine, prétendait avoir plus de droits que son frère cadet ; il se révolta et entra en sécession. Il se mit à la tête de tribus amazighes, rejetant l’autorité de l’empereur Valentinien.

C’est en 371 que commença la rébellion. Le début est marqué par des succès foudroyants ; plusieurs villes de la Maurétanie Césarienne sont enlevées : Icosium (Alger), Cherchel, Ténès. Tipaza échappa au pillage grâce, dit une légende chrétienne, à la protection miraculeuse de sainte Salsa, la petite martyre locale particulièrement vénérée. Finalement, Firmus fut vaincu. Les romains lui donnèrent comme successeur son plus jeune frère, Gildon, qui avait servi avec eux dans le combat contre Firmus, son aîné. Il ne tarda pas à se révolter. Rome dépêcha aussitôt 5000 légionnaires, sous le commandement de Mascizel, le propre frère de Firmus et de Gildon.

La famille de Nubel appartenait à la tribu des Jubaleni, qui est à situer dans la région montagneuse des Bibans. A cette époque, le peuplement de cette zone était amazighe. Les ancêtres de cette famille étaient-ils chrétiens ? C’est possible pour les ancêtres immédiats, mais nous n’en savons rien. C’est toutefois probable puisque le père et le grand-père de Nubel avaient romanisé leur nom et nous savons que la romanisation allait souvent de pair, à cette époque, avec la christianisation. En tout cas, Nubel l’était, surtout s’il est à identifier avec le Nuvel, qui, pour accomplir un vœu, avait fait bâtir une église à Rusguniae(1) (cap Matifou).

Nous savons que Firmus, le fils aîné, était chrétien. Par contre, Gildon était resté païen. Sammac ne semble pas avoir été chrétien. De Mazuca, on sait seulement qu’il habitait un fundus dans la région de l’Assif Chélif. Nous sommes mieux renseignés sur Mascizel, le vainqueur de Gildon. Il était chrétien; il s’était converti à la cour d’Honorius qu’il fréquentait.

Orose (2), un chroniqueur de l’époque et son contemporain, nous le montre entrant dans son pays avec une armée, accompagné de moines recrutés dans l’île de Capraria (au nord-ouest de l’île d’Elbe), jeûnant, priant et récitant force psaumes, jour et nuit, pour obtenir le succès de son expédition contre son frère Gildon. On ne sait rien des autres fils de Nubel. Cependant, la génération qui suit nous réserve quelque surprise. Gildon avait une fille, Salvina. Alors en bonne relation avec la cour de Constantinople, Gildon avait accepté de la donner en mariage à Nebridius, le neveu même de l’impératrice. Notons, en passant, la facilité pour ces amazighes de se hisser au premier rang de la société d’alors. Salvina jouissait probablement d’une situation de premier plan parmi les grandes dames chrétiennes de Constantinople : on la voit, en effet, parmi les trois ou quatre dames venues saluer Jean Chrysostome avant son départ pour l’exil en 401.

Et ainsi, en moins d’un siècle, cette famille, étroitement mêlée aux forces politiques de l’heure, a suivi une prodigieuse mutation culturelle, sociale et religieuse. Son aboutissement, au début du Vème siècle, est vraiment surprenant. Ne peut-on voir en elle un prototype d’une évolution qui était alors en cours, à des degrés divers, mais bien réellement, dont saint Augustin, le contemporain des faits rapportés, est un autre prototype, unique par son génie ? » (3) .

Joseph Cuoq, L’Église d’Afrique du Nord, Éditions du Centurion, 1984, pp. 47 et suivantes.

NB:


(1) Rusguniae en grec Rousgonion , en latin Rusguniae et en Libyco-punique R'S GNY: cap du Francolin, en amazighe Tamdfus: le Cap Matifou qui ferme la baie d'Alger au N-E et arrète les vents d'Est. C'est un comptoir punique ou une centaine de stèles avaient été signalées à la fin du XIX siècle. Il possedait à l'époque romaine un sanctuaire dédié à Saturne. L'église dont parle l'auteur dans ce texte n'a jamais été retrouvée par les archéologues. S'agit-il d'un voeu non réalise de l'auteur ou d'un embellissement narratif ?

(2): Paul Orose a écrit une "histoire contre les paiens" intitulée en latin: Apologeticus de arbitrii libertate. Sans doute il n'était pas au courant du christianisme en son époque notamment la position de l'Eglise face à la guerre; l'Eglise interdisait aux chrétiens de participer à la guerre alors que la monastique n'a pas encore ete clairement définie. Il s'agit sans doute de retrojection de choses tardives sous la plume d'Orose?

Références:

  • P.Salama:la colonie de rusguniae d'après les inscriptions Revue africaine Alger numero 99 ,1955.page 5-52.
  • M.Leglay, saturne africain. Monuments II,Paris 1966, p.305