Safran

Sur la route du Safran


Plante rare, le safran est un produit entouré de mythes. Dans le village de Taliouine, la saison de la récolte de l’épice la plus précieuse au monde touche à sa fin. Mais cette culture n’a pas transformé le mode de vie des habitants, toujours dépendants de la clémence du ciel. Les premiers rayons de soleil enveloppent les montagnes du Siroua, qui surplombent le village de Taliouine. Situé à une centaine de kilomètres de Taroudant, le hameau est l’un des quatre réservoirs mondiaux du safran. Au milieu d’un champ d’à peine 30 m2, Rkia s’active pour cueillir les dernieres fleurs de couleur violette amorcant leur eclosion au lever du soleil.

Ses gestes sont aussi précis que rapides, façonnés par des années de cueillette de la précieuse épice. Pas le temps de reposer son dos ankylosé par le travail des champs ou de “papoter” avec les autres femmes du village. “Au contact des rayons, les fleurs s’ouvrent très vite et tous les filaments de safran qu’elles contiennent tombent au sol. Il devient alors impossible de les récupérer”, explique son mari, Hmad, qui supervise les déplacements de sa femme, un panier à la main. “La récolte n’est pas bonne cette année. Nous allons extraire en tout et pour tout 3 grammes de safran”, soupire-t-il avant de lancer un “ashkid” (“viens”, en tamazight) à sa femme. Enfin redressée, Rkia dévoile un visage tanné par le soleil et des traits marqués par la dure vie dans les montagnes. Ses mains, si agiles, sont gercées par le froid qui règne en cette période de l’année. En apprenant le résultat de son labeur, elle fronce les sourcils. La saison de la récolte n’est pas encore finie mais, déjà, le couple ne se fait plus d’illusions. Cette année, pour survivre, il faudra compter sur les revenus des amandes et des olives, que la famille cultive aussi sur ses terres. “Dans le meilleur des cas, avec ces 540 hectares de safranières, nous arriverons à 1,8 tonne au lieu des 3 tonnes que nous réalisons les années de bonne récolte”, explique Driss, membre de la coopérative de Souktana, une des deux coopératives spécialisées dans la récolte de safran à Taliouine.

Dans ce village irrigué par les sources des montagnes de l’Atlas, la sécheresse commence à faire des dégâts. La cueillette, qui s’étale normalement du 15 octobre au 15 novembre, a commencé bien plus tôt cette année. Et pour cause : la violence du soleil automnal pousse les paysans à investir les champs très tôt le matin, pour traquer le moindre bourgeon avant que la chaleur du jour ne l’abîme. Un travail fastidieux, souvent ingrat. Car ils ont beau cultiver l’épice la plus chère au monde, ces villageois sont loin d’être riches : à Taliouine, le taux de pauvreté atteint les 40%, selon les critères officiels (un revenu mensuel inférieur à 1745 dirhams pour un ménage de 6 à 7 personnes).

15 dirhams à Taliouine, 20 euros à Paris !

Une fois cueillis et séchés, les pistils de safran sont conservés à l’abri de la lumière, pour n’être vendus qu’en cas de besoin. Et le besoin, justement, pousse les agriculteurs à écouler leur marchandise à des tarifs souvent dérisoires, au lieu de la fournir aux coopératives, dont les circuits de commercialisation sont plus rémunérateurs. Car si les gros producteurs peuvent attendre pour vendre au meilleur prix, ce n’est pas le cas des petits exploitants. Le safran fait surtout la fortune des nombreux intermédiaires. Chaque lundi, des négociants des quatre coins du Maroc entier viennent faire leurs emplettes dans le souk hebdomadaire. Ils achètent le gramme de safran à 15 DH en moyenne, pour le revendre au double dans les grandes villes. Expédié en Europe via des filières peu structurées, le produit atterrit dans les épiceries fines où son prix grimpe jusqu’à 20 euros le gramme. “Notre désorganisation incite nos voisins espagnols à usurper notre production et à la revendre sous leur propre label”, relève un membre de l’Association migration et développement, une ONG de solidarité internationale qui ambitionne de promouvoir ce produit dans le cadre du commerce équitable. Avec ses 11 000 habitants, Taliouine est le quatrième producteur de safran dans le monde après l’Inde, l’Iran et l’Espagne. Mais le village n’en perçoit guère la contrepartie en monnaie sonnante et trébuchante. La présence de ce trésor n’est perceptible qu’à travers cette agréable odeur qui plane dans chaque maison, provenant des petits recoins où les femmes cachent le précieux végétal.

Le safran, une source de fierté

Le safran a toujours été une affaire de femmes. Elles se transmettent, de génération en génération, les secrets de cette plante aux vertus innombrables. Associée à la cuisine raffinée, l’épice est également louée pour ses vertus thérapeutiques et cosmétiques. En signe d’hospitalité, Hmad sacrifie une partie de sa maigre récolte pour en agrémenter le thé à la menthe qu’il vient de préparer pour ses invités du jour. “Quelques verres de cette boisson accélèrent le rythme cardiaque et peuvent entraîner des fous rires”, prévient-il, avec un sourire, tout en remplissant un verre. Sur la table, il a étalé son petit butin de la matinée. Toute la famille participe à l’effeuillage, sauf les femmes. “C’est une exception. Nous n’allons pas mobiliser toutes les femmes de la maison pour 3 g de safran”, s’amuse le fils de Hmad. Habituellement, la fin de la récolte est accompagnée de chants féminins spécifiques, qui exaltent le rôle de cette épice dans la vie des Taliouinis. Le produit n’a peut-être pas changé grande chose dans leur train de vie, mais il reste un signe de fierté, une marque d’identité au même titre que les maisons des kasbahs que les villageois refusent de vendre, même dans les moments de disette. “De l’autre côté de la montagne, toute une kasbah a été désertée par ses habitants. Mais aucun n’a mis sa demeure en vente”, s’enorgueillit Hassan, professeur universitaire originaire de Taliouine. Le développement du tourisme à Marrakech et à Agadir ne semble pas (encore) avoir de prise sur l’attachement des Taliouinis à leur terre. Beaucoup ont fait leur vie dans les grandes villes, voire en Europe, “mais ils finissent par rentrer au bled après la mort de leurs parents, pour préserver le patrimoine familial, ajoute Hassan. Certains ont même sacrifié leur carrière pour revenir”. C’est d’ailleurs cet attachement, conjugué à la solidarité des villageois (“Ici, on pense et parle toujours au nom du village, jamais en tant qu’individu”, affirme cet acteur associatif), qui explique “l’aisance” relative dans laquelle vit Taliouine. Nous ne sommes pas à Anfgou où les enfants meurent de froid, ni à Sidi Ali, la commune rurale la plus pauvre du Maroc. Ici, les petites filles vont à l’école, le taux d’analphabétisme est de 35% (contre une moyenne nationale de 60% pour les femmes), et l’électrification comme l’accès à l’eau potable vont bon train. La nuit tombe sur Taliouine. Une nuit froide mais paisible. Demain, d’autres bourgeons, contenant les trois pistils magiques de safran, jailliront d’entre les pétales. Ils seront cueillis à l’aube et stockés dans les maisonnées, en prévision des moments difficiles.

Zoom. Une plante pas comme les autres

L’origine du safran est entourée de mythes au même titre que sa culture, qui ne ressemble à celle d’aucune autre plante. Le safran se multiplie uniquement par voie végétative, via un bulbe enfoui dans le sol et qui produit chaque année trois à quatre nouveaux bulbilles. Les fleurs, qui produisent les pistils, ne se forment que deux ans après. C’est pour cela que le safran est considéré comme une culture de complément, contrairement à l’huile d’olive et aux amandes, qui rapportent beaucoup plus en raison de leur régularité et des canaux de commercialisation plus ou moins développés. L’implantation de la culture au Maroc serait du fait des arabes, et avant eux les Romains, qui auraient ramené la précieuse plante des terres orientales. En plus de ses vertus médicinales et culinaires, le safran est aussi auréolé d’innombrables légendes. Parmi elles, celle qui veut qu’Alexandre le Grand et son armée aient découvert, en se réveillant, que la prairie de la vallée du Cachemire, où ils avaient dressé leur camp, était recouverte de milliers de petites fleurs violettes écloses dans la nuit. Croyant à un sortilège, l'empereur(1) aurait abandonné sa marche vers l’Orient pour rentrer aussitôt dans son pays. L’empereur serait ainsi passé à côté d’un vrai trésor.

Source Initiales: Telquel

(1); Alexandre le Grand, fut roi de Macédoine et non pas empereur.

NB: C'est la fleur qui est cueillie au champ, une fois à la maison les sépales et les pétales sont rejetés et seul l'appareil reproductif est précieusement dégagé pour servir de colorant.

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