Saadiens, les origines

Le site d’Aqqa

Le site d’Aqqa où se fonde une zaouïa filiale d’El-Jazouli n’est pas quelconque : il est d’une grande fertilité et se trouve sur une grande voie commerciale. Située à une cluse du Bani qui sert de passage à l’un des itinéraires traditionnels joignant le Souss au Sahara à travers l’Anti-Atlas, l’oasis d’Aqqa est toute proche de l’ancienne Tamdoult, célèbre cité minière disparue sans doute vers le milieu du XIVè siècle. L’histoire (ou la légende ?) raconte qu’avant la destruction de Tamdoult, le pays avait été très riche mais il fut dépeuplé par les guerres civiles jusqu’à ce qu’un marabout (« agurram » en amazigh) Wissaàden s’y installât, eût réconcilié les anciens adversaires et pacifié leurs différends de sorte que la contrée se repeupla (fin du XVè siècle ?). En installant leur zaouïa à Aqqa sur un site alors déserté, les marabouts Wissaàden vont revivifier le territoire de l’ancienne Tamdoult dont El-Bekri traçait au XIè siècle une description admirative.

Au début du XVIè siècle, Aqqa appartient aux Amazighs Ilalen et comprend trois bourgades fermées ; le marabout Wissaàden en est le seigneur et ses enfants le seront après lui sous l’autorité des sultans saadiens. Sous l’impulsion et la protection de ses marabouts, l’oasis d’Aqqa va se développer et connaître une expansion qui durera plusieurs siècles, d’autant mieux que – de même que l’ancienne Tamdoult – Aqqa est un relais très important pour les caravanes qui font le trafic avec l’Afrique sub-saharienne ; les marabouts d’Aqqa trouveront là un fondement économique à leur pouvoir spirituel.

Le fondateur

Peut-être que le marabout Wissaàden (Ouissaàden) s’installe-t-il à Aqqa pour y fonder sa zaouïa dès avant la mort de son chef spirituel El-Jazouli (mort en 1465), et peut-être était-il originaire de Masst où existait aussi une zaouïa jazoulienne. Seuls nous sont connus son nom, Wissaàden, et son surnom : El-Moubarek (prononcé « Mbark » chez les Amazighs). Encore son nom peut-il être un patronyme, celui de sa famille ou de sa tribu d’origine. Quant au surnom de ce saint fondateur, El-Moubarek - qui signifie « le Béni » - si nous savons qu’il lui a été décerné, c’est que plusieurs de ses fils seront désignés sous le nom d’ « U Mbark » « (fils de Mbark » en amazigh).

Mbark Wissaàden est le fondateur d’une grande famille maraboutique et plusieurs de ses descendants seront eux aussi chefs de zaouïas, à Aqqa ou dans d’autres filiales. Cependant, nous ne possédons pas la généalogie des descendants de Mbark et l’imprécision des textes ne permet pas de distinguer rigoureusement son nom et sa personne de ceux de ses fils, non plus que ses fils entre eux. Aussi plusieurs auteurs ont-ils cru comprendre qu’il n’existait au début du XVIe siècle qu’un seul Sidi U Mbark et que celui-ci était le marabout d’Aqqa. En fait, la comparaison attentive des textes laisse entrevoir que Mbark, fondateur de la zaouïa d’Aqqa, a eu au moins trois fils qui ont joué un rôle important dans l’histoire du Maroc méridional au début du XVIe siècle et dans l’accession au pouvoir de la dynastie saadienne dont l’action dépassera ensuite le cadre du Souss et des oasis pour s’étendre à tout le Maroc au Nord de l’Atlas.

Les fils de Mbark

Quatre de ses fils peuvent être identifiés semble-t-il :

  • Sidi U Mbark d’Aqqa (Bani)
  • Sidi U Mbark de Tidsi (Souss)
  • Sidi U Wissaàden des Isuktan (Anti-Atlas oriental)
  • Le "Chérif" de Tagmaddart (Dra oriental)

Sidi U Mbark d’Aqqa

Sidi Muhammed U Mbark succède à son père comme chef de la zaouïa d’Aqqa au début du XVIe sicèle. Iimposant des trêves de trois jours chaque mois durant lesquelles il est interdit de se battre, il jouit d’une autorité absolue sur les habitants du Souss et les Iguzulen de l’Anti-Atlas qui ne reconnaissent d’autre influence que la sienne. Il meurt vers 1515 et est enterré dans sa zaouïa où son tombeau n’a cessé d’être vénéré jusqu’à nos jours.

C’est lui qui ordonna aux tribus du Souss d’obéir à son frère établi dans le Dra.

L’exécution des ordres du marabout d’Aqqa aurait donc suscité la naissance de la dynastie saadienne.

Sidi U Mbark de Tidsi

Aussi appelé en arabe Abou Abdallah ibn Moubarak, il commande la zaouïa de Tidsi, ville de la plaine du Souss au territoire fertile qui communique aisément avec Aqqa par un passage à travers l’Anti-Atlas. Tidsi est donc bien située sur un axe de communication entre le Souss et le Sahara ; en outre, elle est importante au point de vue agricole, commercial et même juridique.

L’autorité du marabout s’étendait jusqu’aux Iksimen (près d’Inezgan).

Il contribuera lui aussi à introduire son frère du Dra dans le Souss.

Sidi U Wissaàden des Isuktan

Il est marabout de la zaouïa située à Awirzt, dans l’Anti-Atlas au sud du Siroua chez les Isuktan du sud.

Ce personnage n’apparaît pas nommément dans les péripéties de l’ascension de son frère du Dra vers le pouvoir. On sait seulement que plus tard, à la disparition de la dynastie saadienne (milieu du XVIIe siècle), la principauté religieuse des Aït U Wissaàden jouera un rôle local non négligeable, ce qui suppose qu’elle jouissait alors d’une assez grande autorité.

Si les noms de Sidi U Wissaàden et de sa zaouïa retiennent l’attention, c’est qu’ils perpétuent semble-t-il celui du vénérable marabout Mbark Wissaàden – fondateur de la zaouïa d’Aqqa et d’une grande lignée de marabouts – celui aussi des sultans saadiens qui s’efforcèrent de faire disparaître ce nom tant que dura leur dynastie et y réussirent presque parfaitement.

Le "Chérif" de Tagmaddart

Parmi les enfants de Mbark, l’un deux est appelé à un destin éclatant, c’est Muhammed U Ahmed dont les descendants deviendront sultans du Maroc pendant plus d’un siècle.

Dans les toutes premières années du XVIe siècle, Muhammed habite la zaouïa de Tagmaddart dans le Dra oriental (district du Fezouata en aval de Zagora). Mais peut-être a-t-il résidé à Tidsi du Dra (distrcit du Ternata en amont de Zagora) avant de se fixer à Tagmaddart. Du moins, l’avant-dernier sultan saadien écrivait-il en 1650 que ses ancêtres étaient origianires de Tidsi dans le Dra. Il est possible qu’il fut appelé par les habitants pour rendre le pays prospère.

Parmi les gens du Dra Muhammed U Ahmed mène semble-t-il une vie sans beaucoup d’éclat mais il va en pèlerinage à la Mecque et manifeste une grande piété. Homme d’esprit, savant dans les choses naturelles, il est versé dans l’art divinatoire et connaît la magie et les sciences occultes ; aussi acquiert-il une grande réputation et commence-t-il à se faire connaître.

Le marabout a trois fils : Abd el-Kebir, Ahmed et Muhammed. L’histoire raconte que sa pratique de la divination leur révéla le grand destin de ses deux plus jeunes garçons. Ainsi, vers 1506, afin de préparer ses fils à accomplir leur destin, il les envoie en pèlerinage à la Mecque pour accroître leur prestige car il avait vu lui-même l’effet que cela faisait sur les populations du pays qui le considérait comme un saint.

Ascendance chérifienne

Peut-être, dès cette époque, le marabout de Tagmaddart se dit-il de la lignée de du Prophète et se fait-il appeler Chérif. Il apparaît alors comme détaché de sa parentèle maraboutique d’Aqqa, son titre de Chérif plonge dans l’ombre son ancien patronyme amazigh ou amazighisé (berbérisé) d’ « Wissaàden », celui du marabout d’Aqqa.

Ce nom prestigieux d’Wissaàden ne sera restitué aux descendants du marabout de Tagmaddart que cent cinquante ou deux cents ans plus tard - sous la forme arabisée d’ « Es-Saàdiyin » - alors que la dynastie saadienne dont il est le promoteur aura déjà cessé d’exister.

Marabouts Wissaàden et Chérifs du Dra

Les liens de parenté du « Chérif » saadien de Tagmaddart avec les marabouts wissaàden d’Aqqa ne semblent pas avoir été signalées jusqu’à présent, leur existence est cependant de grand intérêt parce qu’elle éclaire d’un jour nouveau l’ascension du marabout de Tagmaddart vers le pouvoir suprême. Cette parenté semble devoir être reconnue en se fondant d’une part sur l’analogie des patronymes, d’autre part sur un document portugais de 1525.

« Saadiens », nom ou surnom posthume ?

On sait que les origines des Saadiens et leur qualité de Chérifs ont été l’objet de nombreuses controverses : leur généalogie est incertaine et parmi leurs ancêtres présumés, aucun ne porte le nom de Saàd qui aurait servi ensuite à qualifier leurs descendants de Beni Saàd (en arabe), c’est-à-dire les « Fils de Saàd » (Oufrani, I, 7-13). On remarque d’autre part que presque aucun des chroniqueurs musulmans ou chrétiens, contemporains des Saadiens, ne les désigne sous ce nom. C’est aussi ce qu’a noté le grand historien de la dynastie saadienne, El-Oufrani, qui termina son ouvrage en 1725, plus de deux cents ans après les débuts des Saadiens ; El-Oufrani précise que l’usage s’est répandu de donner aux « Chérifs » originaires du Dra le nom de Saadiens mais que cette appellation ne leur était pas attribuée autrefois. Jamais, dit-il, ni dans leurs diplômes, ni sur leurs sceaux, ni sur leurs monnaies, ni dans les protocoles de leurs dépêches, ces princes n’ont usé de cette dénomination ; bien plus, ils n’acceptaient pas qu’on s’en servît à leur égard et personne n’eût osé l’employer en leur présence. Cette dénomination était uniquement usitée par ceux qui, doutant de la noblesse de leur origine, s’inscrivaient en faux contre leur généalogie embrouillée et prétendaient que ces princes étaient issus des Banou Saàd, tribu à laquelle appartenait Halima es-Saàdia, la nourrice du Prophète (Oufrani, I, 14). Toutefois, deux des textes reproduits dans l’ouvrage d’El-Oufrani mentionnent le nom de Saadien, l’un en 1576, l’autre en 1637 ; ces mentions ont un caractère péjoratif ou ironique.

L’origine du nom que portent les Saadiens depuis que leur dynastie a disparu n’a donc pas reçu d’explication satisfaisante de la part des anciens auteurs et généalogistes, non plus que des auteurs européens semble-t-il.

Origine du nom « Saadiens »

Nous observons cependant que la racine du nom arabe ou arabisé des Saadiens – qui est Saàd – est la même que celle du nom amazigh ou amazighisé de Wissaàden, le marabout fondateur de la Zaouïa d’Aqqa ; ce nom se retrouve à l’époque actuelle dans celui de Sidi U Wissaàden, marabout des Isuktan de l’Anti-Atlas. On remarque aussi que les noms arabes ou amazighs ayant saàd pour racine sont en petit nombre au Maroc et prêtent donc peu à confusion.

Or, plusieurs témoignages datant du XVIè siècle attestent que ce patronyme est porté alors sous sa forme amazighe ou amazighisée (Wissaàden) par les grands marabouts du Bani, du Souss et de l’Anti-Atlas, proches parents du marabout de Tagmaddart (Dra oriental) dont les descendants seront plus tard unanimement désignés sous le nom arabe ou arabisé d’Es-Saàdiyin, bien qu’ils aient obstinément refusé de le porter tant qu’ils étaient au pouvoir (Oufrani, I, 14). En outre, l’origine du marabout de Tagmaddart est imprécise, il n’est sans doute pas authentiquement chérif mais le nom de sa tribu d’origine n’est pas précisé et seuls les ennemis de ses descendants les traiteront d’ "Es-Saàdiyin" (les Saadiens).

De l’ensemble de ces faits, on peut déduire que lorsque le nom de Saadiens a été appliqué aux descendants du « Chérif » du Dra, ceux-ci ont retrouvé à titre posthume leur véritable et glorieuse identité : celle de descendants du vénérable marabout Mbark Wissaàden d’Aqqa.

Un témoignage portugais de 1525

Si la comparaison du nom des marabouts d’Aqqa avec celui des marabouts de Tagmaddart suggère qu’ils sont parents les uns des autres, un témoignage portugais vint à l’appui de cette hypothèse. En effet, une lettre datée du 16 janvier 1525 mentionne que le fils du « Chérif » de Tagmaddart (Dra oriental) et le fils du marabout de Tidsi (Souss) sont cousins – ou du moins parents – ce qui donne à croire qu’à la génération précédente, ils étaient frères, tous deux fils de Mbark fondateur de la zaouïa d’Aqqa.

En conséquence, le Chérif de Tagmaddart était d’origine maraboutique, fils du fondateur de la zaouïa d’Aqqa ; et s’il a renoncé à son titre de marabout Wissaàden pour prendre celui de Chérif, c’était semble-t-il pour que le sultan wattasside de Fès et les Portugais installés sur la côte ignorant la collusion qui existait entre les marabouts d’Aqqa, ceux de Tidsi et les « Chérifs » de Tagmaddart. En outre, la qualité de chérifs conférait aux Saadiens du Dra un prestige respecté, favorable à la prise du pouvoir. Du moins est-ce là ce qui paraît se dégager des faits qui nous sont connus et qui viennent d’être examinés.

Entreprise familiale

Les liens de parenté qui unissaient les marabouts d’Aqqa et de Tidsi au marabout de Tagmaddart révèlent que l’apparition de ce « Chérif » sur la scène politique du Maroc n’est pas due à l’initiative individuelle d’un aventurier audacieux ; c’est au contraire l’œuvre collective d’une grande famille maraboutique, celle de Mbark (El-Moubarak), fondateur de la zaouïa d’Aqqa, dont les fils sont solidement établis à la fois dans le Bani central (Aqqa), dans le Souss (Tidsi) et dans le Dra oriental (Tagmaddart).

Au début du XVIè siècle, ces saints personnages ont un ascendant considérable sur les tribus du Sud marocain qu’ils s’efforcent de maintenir en paix sans toujours y réussir en l’absence de tout pouvoir temporel. La situation s’est en outre aggravée depuis que les Portugais sont installés à Agadir, cause supplémentaire de division entre les tribus auxquelles aucun des chefs du Sud marocain n’est assez fort pour s’imposer non plus que pour faire reconnaître son autorité par les Portugais. Pour sauver le pays d’une anarchie dévastatrice, il n’existe alors d’autre ressource que de susciter un chef temporel dont la personnalité soit indiscutable afin d’emporter l’adhésion des tribus.

Le choix est restreint, un tel chef ne peut se trouver que parmi les saints personnages dont les tribus acceptent déjà l’autorité religieuse, les trêves et l’arbitrage de leurs conflits, c’est-à-dire dans la parentèle des marabouts d’Aqqa. Encore ne suffit-il pas que les tribus reconnaissent l’autorité temporelle d’un tel personnage, il faut en outre qu’une qualité particulière lui confère une prééminence aussi bien sur les autres marabouts que sur le sultan wattasside de Fès et le fasse considérer par les Portugais eux-mêmes. A ces fins, il est indispensable que ce personnage soit un Chérif, c’est-à-dire un descendant de Muhammed. Et si un authentique descendant du Prophète, présentant les qualités requises, n’est pas disponible pour assumer ce premier rôle, il sera nécessaire de conférer la dignité de Chérif à un authentique marabout qui, poussé et soutenu par les siens, triomphant à la fois de l’anarchie et des Portugais rétablira l’ordre et la prospérité. Voilà semble-t-il pourquoi le marabout de Tagmaddart est présenté comme chérif, à l’instigation d’éminents personnages religieux qui n’ignorent pas le prestige du Prophète dont ils répandent la doctrine et les enseignements.

L’élévation du marabout de Tagmaddat est donc une entreprise familiale nullement improvisée mais mûrement réfléchie, voulue et organisé dans laquelle rien ne sera laissé au hasard. Par la suite, les marabouts d’Aqqa et de Tidsi continueront d’appuyer le « Chérif » de Tagmaddart et ses fils, ils ne cesseront d’être à leurs côtés dans les combats et mourront pour leur cause. Ce sera la réalisation collective d’une parentèle jusqu’à ce que le plus jeune des fils du marabout de Tagmaddart réussisse à enlever Agadir aux Portugais (1541) ; après ce succès dont les conséquences seront considérables, la discorde éclatera entre les fils du « Chérif » ; le plus jeune de ceux-ci (Mohammed ech-Cheikh) poursuivra la lutte pour imposer sa suprématie personnelle, la marche au pouvoir cessera alors d’être une œuvre collective pour devenir une aventure individuelle.

Hypothèse chérifienne selon El-Oufrani

Si l’hypothèse sur l’origine non arabe et chérifienne du marabout de Tagmaddart ne peut être expressément confirmée par des documents explicites et contemporains des faits puisqu’on n’en dispose pas actuellement, elle du moins en parfait accord avec les conclusions d’El-Oufrani (début du XVIIIè s.) qui, lui, a eu accès à des sources aujourd’hui disparues.

Après avoir relaté les traditions plus ou moins divergentes ayant trait à l’entremise des marabouts dans l’accession des Saadiens au trône du Maroc, El-Oufrani conclut que tous les auteurs qu’il a consultés attestent unanimement que le « Chérif » de Tagmaddart n’a pris le pouvoir que sur l’invitation de saints personnages et avec l’autorisation de docteurs pratiquant leur foi. L’auteur en déduit que ces personnages ont ainsi prouvé qu’ils admettaient l’authenticité de la noble origine des Saadiens, sinon ils n’auraient pas choisi cette famille pour l’élever à la dignité suprême.

Ces derniers mots rejoignent notre hypothèse : Pour devenir sultan, il fallait être chérif. En l’absence d’un chérif qualifié et disponible, la gravité des circonstances exigeait qu’un personnage de valeur soit présenté comme tel. C’est ce que dut réaliser la puissante lignée du marabout d’Aqqa qui désigna l’un des siens pour sauver la situation. Le choix se serait porté sur le « Chérif » de Tagmaddart, soit qu’il ait montré plus de goût ou d’aptitudes pour tenir le rôle, soit qu’en raison de l’éloignement du Dra oriental sa véritable identité ait pu ne pas apparaître au Sultan wattasside de Fès non plus qu’aux Portugais de la côte atlantique.

Parmi les documents qu’a pu connaître El-Oufrani, sans doute se trouve-t-il des relations ayant trait aux origines des Chérifs mais qu’il n’a pas utilisées par discrétion. Du moins précise-t-il à plusieurs reprises qu’il n’a pas reproduit tout ce qui était venu à sa connaissance ayant trait à la généalogie des Saadiens : « J’ai passé sous silence certaines critiques qu’il m’a paru plus convenable d’écarter de cet ouvrage car il est du devoir de l’historien de ne point s’appesantir sur les choses malséantes, et de ne point entacher l’honneur des gens ». Et un peu plus loin : « Tels sont les renseignements que j’ai recueillis sur l’avènement de cette dynastie au trône. J’ai laissé de côté les récits qu’affectionne le vulgaire pensant qu’il était plus digne de les exclure de cet ouvrage ».

Ainsi savons-nous avec certitude qu’El-Oufrani a choisi la vérité qu’il a voulu transmettre aux générations à venir – ce qui est fort respectable – mais sans doute a-t-il réussi à étouffer ainsi la vérité historique qui, avec le recul des siècles, aurait sans doute aujourd’hui cessé de paraître fâcheuse ou insolente. Peut-être serait-elle au contraire tout à l’honneur d’une grande famille maraboutique qui sut réunir avec patience et habileté les forces dispersées des tribus et des villes et entreprendre résolument la conquête du Maroc. Grâce à leur entreprise, de disloqué qu’il était au début du XVIè siècle, le Maroc sera en moins de cinquante ans redevenu un royaume cohérent qui en imposera à la fois aux puissances européennes et aux Turcs d’Alger pourtant puissants à cette époque.

Extrait de l'ouvrage Le Maroc Saharien des origines à 1670 de D. Jacques-Meunié.