Premiers emprunts arabes en berbère

Introduction

Dans cet article, nous présentons un petit nombre d'emprunts anciens de l'arabe au berbère. A partir de ces emprunts, nous montrons qu'à un moment très précoce, l'islmaisation s'est faite à partir d'un seul centre qui employait le berbère comme langue de mission.

Avec l'introduction de l'islam en Afrique du Nord, un grand nombre de concepts nouveaux devaient être exprimés dans la langue indigène. Avec l'islam, des habitudes nouvelles s'affirmaient, la prière rituelle, l'assemblée des croyants dans la mosquée, le jeûne. Il est sûr que ces idées fondamentales étaient introduites dès le premier avènement de la foi nouvelle. Les nouveaux convertis ne parlaient pas l'arabe et il fallut fabriquer un vocabulaire religieux dans leur propre langue, le berbère. Il y a trois méthodes pour dessiner un nouveau lexique de ce type :

  • l'emprunt
  • le calque
  • le dessin de termes nouveaux

Si l'on étudie les parlers berbères modernes, on retrouve de temps en temps des vestiges de ce premier vocabulaire musulman. Ces vestiges ont une uniformité étonnante à travers les parlers. Dans cet article, nous voulons traiter un certain nombre de vocables berbères qui appartiennent à ce stratum et ui constituent sans doute les premiers emprunts du berbère à l'arabe.

Trois emprunts « prier, jeûner, mosquée »

Les contacts du berbère avec l'arabe n'ont pas cessé après l'introduction de l'islam. Un terme religieux qu'on trouve dans un parler moderne peut avoir été emprunté à un quelconque moment entre le VIIème siècle et aujourd'hui. Il nous faut donc des critères pour décider si un emprunt fait partie de la première souche d'emprunts ou qu'il ait été emprunté après.

Nous considérons comme anciens emprunts les mots qui ont des particularités phonétiques et morphologiques dans un grand nombre des parlers. Si nous parlons de « particularités phonétiques », il s'agit de la façon d'adapter la forme arabe à la phonétique berbère. Si cette façon est (quasi-)unique et si la forme en question se retrouve dans la plupart des parlers, il est probable qu'il s'agit d'une adaptation ancienne qui date d'un temps où il n'y avait que peu d'emprunts et où l'influence de l'arabe était encore minimale.

En parlant de « particularités morphologiques », nous entendons la façon selon laquelle l'emprunt est intégré dans la morphologie berbère. Si, dans un certain mot, cette intégration se fait d'une autre manière qu'on ne l'attend à travers les autres emprunts et si cette manière est, en base, la même dans tous les parlers, il est probable qu'il sagit d'une intégration qui a eu lieu avant l'intégration des grandes masses d'emprunts.

Dans ce qui suit, nous donnons trois exemples d'emprunts anciens : les verbes « prier » et jeûner » et le substantif « mosquée ».

zzall « prier » (arabe : s'la)

Le verbe « zzall : prier » avec le nom d'action tazallit « prière » se trouve dans tous les parlers berbères sauf le Touareg et le Ghadamsi. Les bases de temps-aspect se font partout de la même manière.

  • Aoriste : zzall
  • Prétérit : zzull(i/a)
  • Aoriste Intensif : tzalla
  • Nom d'Action : tazallit, pluriel : tizilla

En étudiant ces formes, on remarque deux choses :

le s' est emprunté comme z le verbe «s'la» a été introduit dans la petite classe de verbes du type [CaC]

Il est assez rare que s' arabe soit emprunté comme z en berbère. Les seuls mots qui ont z sont « zzall : prier » et « uzum ; jeûner », deux vocables fondamentaux de la langue de l'islam. Le fait que cette particularité phonétique se trouve dans toute l'aire linguistique du berbère dans les mêmes deux emprunts montre qu'il s'agit d'une adaptation ancienne.

Quant à la deuxième particularité, les verbes du type [CaC] sont assez rares. Hors de zzall, il n'y a qu'un seul autre verbe berbère de cette structure, le verbe « ggall : jurer ». Comparez les formes soussies :

  • Aoriste : ggall zzall
  • Prétérit : ggull(i/a) zzull(i/a)
  • Aortiste Intensif : tgalla tzalla
  • Nom d'Action : tagallit - tigilla tazallit – tizilla

Probablement, les créateurs de l'emprunt zzall ont délibérément adapté la forme du verbe « prier » à celle du verbe purement berbère « jurer ». De cette façon un des concepts les plus importants de la foi nouvelle était associé à une des institutions fondamentales de la société berbère : le serment.

uzum « jeûner » (arabe : s'am)

Le verbe « jeûner » se trouve dans tous les parlers berbères. Sa forme originelle a été masquée par les grandes reformations qu'a subie la classe verbale dont le verbe fait partie : la classe des verbes qui, à l'aoriste, commencent par une voyelle. Tout de même, ont peut constater que la structure originelle du mot était *VzVm (V = voyelle).

La première voyelle a été perdue dans les parlers qui la perdent dans presque tous les verbes comme en rifain, à Figuig ou dans le mozabite. La qualité des deux voyelles diffère de parler à parler. Dans les parlers qui ont perdu la voyelle initiale, on a toujours la forme zum. Aoriste = Prétérit :

  • à Siwa, on a izum. Aoriste = Prétérit
  • dans le Souss, on a azum. Aoriste = Prétérit
  • à Ouargla, on a uzum. Aoriste = Prétérit
  • en kabyle, on a uzum. Aoriste = Prétérit
  • en Touareg, on a uzam. Aoriste = Prétérit

L' »a » de la forme touaregue est certainement une innovation. Dans cette langue, tous les verbes qui commencent par une voyelle ont à l'aoriste comme deuxième voyelle « a ». Avant qu'on ait fait l'étude comparative de la classe des verbes qui commencent par une voyelle, il est impossible de reconstruire la forme originelle exacte de l'emprunt « jeûner ». A présent, uzum nous semble le plus probable.

Le caractère archaïque de ce verbe se montre de plusieurs façons. D'abord, l'emprunt de s' comme z ne se trouve que dans les verbes « prier » et « jeûner ». En plus, la motivation de l'introduction du verbe dans la classe des verbes du type [VCVC] 'est point évidente.

tamezgida « mosquée » (arabe : masjid)

Comme les deux verbes cités ci-dessus, le nom tamezgida « mosquée » se retrouve presque partout, par exemple :

  • Souss : timzgida
  • Figuig : tamezgida
  • Rif : tamezyida
  • Nefousa : tmezgida
  • Touareg : tamejjida

Dans deux parlers, des variantes à métathèse ont été notées :

  • Aït Iznassen : tamezdiya
  • Siwa : amezdeg

Le nom « tamezgida » est remarquable pour deux raisons. D'abord, le « a » final est étrange, vu l'arabe « masjid ». En plus, il s'agit du seul mot où j arabe a été emprunté comme g en berbère. Ces deux faits combinés avec l'ocurence générale des formes sont des indices clairs qu'il s'agit d'un emprunt anormal, qui fait probablement partie des premiers emprunts berbères à l'arabe.

Quatre termes nouveaux : les noms berbères des prières canoniques

Pour quatre des cinq prières canoniques de l'islam, on trouve des termes berbères originels. Ces termes nouveaux ont, d'habitude, la forme « celles de [temps du jour] ». Dans cette phrase, « celles » réfère à la prière. A part la prière de l'aube, pour laquelle on trouve plusieurs termes berbères et arabes différents selon les parlers, la terminologie berbère est assez uniforme. Dans le cadre de cet article, nous ne prenons pas en considération les parlers qui ont emprunté la série arabe telle qu'elle soit.

L'attestation la plus ancienne des noms berbères des prières est ne berbère du Souss. On les trouve dans un glossaire arabe-berbère composé par Muhammad ibn Tunart (XIIème sècle) et dans des oeuvres plus récentes. Dans ce qui suit nous traitons les noms berbères des prières un par un. En suivant l'ordre islamqiue, dans lequel la prière de l'aube est la dernière prière du jour, nous commençons par la prière du midi.

La prière du midi

Du point de vue islamique, la prière du midi est la première prière du jour. La dénomination berbère signifie « celles qui précèdent », l'élément démonstratif est suivi d'une forme (souvent le participe pluriel) du verbe «zwar/zzar ; précéder, être premier ».

  • Mzab : tizzarnin
  • Ouargla : tizilla n tezzarnin
  • Souss : tizwarnin (Aznag, Awzal), tizwarn (Ibn Tunart)
  • Touareg : amud en tézzar
  • Zenaga : tejbaren/tigbaren

La prière de l'après-midi

Le nom berbère, pour la prière de l'après-midi, est dérivé du nom de nombre «kkuz : quatre ». Cette prière a lieu à environ 4h du soir.

  • Mzab : takkwezin
  • Ouargla : takkwezin
  • Souss : takwzin
  • Touareg : amud en tâkkest
  • Zenaga : tawkkuten/takuden

La prière du coucher

Pour la prière du coucher, on trouve plusieurs noms en berbère. D'abord, on a les noms qui signifient « celles du souper ».

Souss : tinwutci (Aznag), tiwwutci (Ibn Tunart, Awzal) Zenaga : tnutcan

En Mozabite et à Ouargla, on trouve une dérivation du nombre « cinq ».

  • Mzab : tisemmesin
  • Ouargla : tisemmesin

Enfin, on trouve des parlers où le terme pour cette prière est dérivé du mot local pour « crépuscule du soir ».

  • Touareg : amud en almez
  • Ghadames : ammud n abenneben

La prière du soir

Le terme berbère, pour la prière du soir signifie « celles du sommeil »

  • Mzab : tinnides
  • Ouargla : tizilla n tinnides
  • Souss : tinyids (Aznag, Awzal), tiyyits (Ibn Tunart, Awzal)
  • Ghadames : ammud n tenides

Cf. Aussi Zenaga «tiyats : rupture du jeûne au cours de la journée ». En Touareg, on trouve la forme « amud en tsutsin ». Cette forme pourrait être dérivée du mot «edes : sommeil », mais on ne peut pas exclure qu'il existe un lien avec le nom de nombre « sedis : six ».

La prière de l'aube

Les termes, pour la prière de l'aube, sont empruntés de l'arabe, soit des calques « prière du matin » : Ouargla « tizilla n ghabecca » (ghabecca : matin), Touareg « amud en tufat ».

En conclusion, les noms des prières canoniques sont d'une uniformité remarquable dans les parlers berbères. Tandis qu'il ne semble pas exister une forme ancienne pour la prière de l'aube et que le cas de la prière du coucher est compliqué, on retrouve les désignations pour les autres trois prières dans des formes pareilles dans toute l'aire linguistique berbère.

Conclusion

Les sept mots que nous venons de traiter sont tous des termes indispensables pour un nouveau converti à l'islam. A priori, il est probable que ces termes sont parmi les premiers termes islamiques en berbère. En fait, il est étonnant que d'autres concepts fondamentaux ne figurent pas dans la liste des termes anciens. Il se trouve dehors du cadre de cet article d'étudier ce problème.

L'étude des premiers termes berbères pour les concepts fondamentaux de l'islam nous montre deux choses.

L'islamisation s'est faite à travers un vocabulaire islamique berbérisé ou berbère. Les nouveaux termes sont le résultats d'un effort intentionnel pour adapter les concepts nouveaux à la langue berbère. Les termes en question sont répandus dans tous les parlers berbères. Ceci montre que leur propagation s'est faire à partir d'un seul centre missionnaire. Le fait que tous les Berbères ont accepté les termes, qu'ils soient sunnites ou abadhites, montre que cette propagation s'est faite à un temps où, en Afrique du Nord, le schisme islamique ne jouait pas encore un rôle important.

Ces sept mots berbères nous mènent à la conclusion que, à un moment très précoce; l'islamisation s'est faite à partir d'un seul centre qui employait le berbère comme langue de mission. Vu l'histoire de l'Afrique du Nord, il est probable qu'il s'agit de termes d'origine abadhite.

Nico Van Den Boogert Martin Kossmann