Préhistoire de l'Ahaggar

La Préhistoire de l’Ahaggar, c’est-à-dire du massif de l’Atakor, de son prolongement septentrional la Téfédest, de l’Adrar Ahnet*, à l’ouest, et les vastes zones déprimées à la périphérie, fut longtemps totalement méconnue. Gautier, Reygasse puis Lhote avaient fait connaître des monuments funéraires préislamiques, surtout à l’ouest (Abalessa, Tit...), Monod, ceux de l’Adrar Ahnet; ces explorateurs avaient également signalé et étudié les manifestations de l’art rupestre gravures de Tit, d’In Dalag (H. Lhote), Touokine et tifina- divers (Reygasse), peintures du Mertoutek (Chasseloup-Laubat). Si on fait exception des recherches de H. J. Hugot dans l’Immidir et la région d’Inîker, à la lisière nord-ouest du massif, on peut affirmer que la préhistoire de l’Ahaggar était encore à naître au début des années 1960. Il est révélateur que dans le tome 2 de la Préhistoire de l’Afrique de R. Vaufrey, ouvrage posthume paru en 1970 mais reflétant l’état des connaissances de 1950-1960, à l’Ahaggar proprement dit corresponde un grand blanc sur la carte de situation des gisements sahariens. C’est à partir de 1963 et dans la décennie qui suivit que furent effectuées les principales recherches qui permettent aujourd’hui de tracer les grandes lignes de l’occupation du massif au cours du Pléistocène et des débuts de l’Holocène. Ces recherches organisées par le Centre de recherches anthropologiques, préhistoriques et ethnographiques d’Alger sous la direction de G. Camps furent conduites essentiellement par J. P. Maître qui au cours de 12 missions dans l’Atakor, le Tanezrouft et surtout la Téfédest découvrit des centaines de sites et effectua fouilles et sondages. Malheureusement, au cours de cette période une seule fouille d’une certaine ampleur put être menée, celle d’Amekni (G. Camps et collaborateurs, 1965 et 1968), tandis que M. Gast constituait un réseau d’informateurs et de collaborateurs dont le plus efficace fut G. Barrère. Dès 1968, dans son troisième inventaire préhistorique de l’Ahaggar, J.-P. Maître recensait quelque 238 sites dans l’ensemble du massif et de ses abords. En 1971 après de courageuses et parfois dangereuses explorations dans la Téfédest, qui dans l’inventaire précédent ne donnait que 39 sites, il dénombrait, dans ce seul massif, 128 gisements néolithiques ou protohistoriques, 107 sites à peintures, 42 sites à gravures et 113 monuments préislamiques. Ces chiffres se passent de commentaires. Dans l’ensemble de l’Ahaggar, le Paléolithique est très mal représenté. De rares bifaces ont été trouvés isolément mais les seuls gisements attribués à l’Acheuléen sont localisés autour du massif: au nord-ouest on peut citer le gisement acheuléen ancien avec galets aménagés et bifaces archaïques dans les alluvions de la rivière Tin Tamatt (Inîker), celui plus récent d’Amguid, au nord, et encore plus au nord, en bordure du Tassili n’Ajjer, le très riche gisement de l’erg de Tihodaïne. Un faciès terminal de l’Acheuléen, remarquable par ses éclats en micro-diorite de très grande taille atteignant 285 mm de longueur, est connu dans la région d’In Eker (Site Dédé). L’Atakor et la Téfédest n’ont livré pour le moment aucune pièce sûrement attribuable au Paléolithique inférieur. La même pauvreté est constatée pour le Paléolithique moyen, bien que des ensembles pratiquant le débitage levallois, attribuables tantôt au Moustérien (Esselesikm, ou plutôt Esali-Sakin), tantôt à l’Atérien (Tiouririne, Meniet, Arak) aient été signalés à l’extérieur du massif. En fait, ce n’est qu’au Néolithique que l’ensemble de la région, plaines, vallées et totalité de l’Atakor fut réellement occupé. Les gisements néolithiques sont très nombreux et plusieurs d’entre eux ont livré des céramiques qui comptent parmi les plus vieilles du monde (Amekni*, Site Launey). Ces industries à céramique regroupées dans le vaste ensemble du Néolithique saharo-soudanais débutent au ville millénaire et il est difficile d’en fixer le terme car l’usage des instruments en pierre semble avoir duré jusqu’à une période très basse, comme dans l’ensemble du Sahara méridional. Traditionnellement, on situe, en établissant une corrélation avec l’art rupestre, à l’introduction du cheval (période des chars), la fin de cette Ahaggar! phase culturelle; ce qui conduirait les dernières manifestations néolithiques au moins jusqu’au te millénaire. Il est incontestable que l’Ahaggar constitue avec les Tassili et l’Aîr un foyer primaire d’invention de la poterie, au même titre que le Proche Orient et le Japon. L’industrie lithique de l’Ahaggar reste très grossière pendant toute la durée du Néolithique. La matière première, micro-diorite, quartz, basalte et autres roches éruptives, ne permet guère d’obtenir des pièces de grande finesse. Cette industrie qui n’utilise ni le silex ni la calcédoine contraste, par sa rudesse, avec celle du Néolithique de tradition capsienne* du Nord du Sahara et avec certains faciès des régions basses qui entourent le massif. La céramique, en revanche, est non seulement très abondante mais de bonne qualité. Ce sont, aux époques anciennes, de grandes marmites et des bols ou écuelles de forme simple, à fond hémisphérique, dépourvus de moyens de préhension et presque toujours sans col. Le décor est fait par impression, sur la paroi non séchée, d’objets divers : peignes, poinçons, roulettes, baguettes sculptées, tresses de cuir ou rouleaux de vannerie. Ce décor couvre la totalité de la surface des poteries. Aux époques plus récentes on note une constance remarquable des formes mais des cols apparaissent ainsi que de très rares anses; quelques carènes et, beaucoup plus tard, de rares fonds plats soulignent l’évolution. Le décor change moins encore, on reconnaît toutefois une tendance peu affirmée à sa dissociation qui fait apparaître des bandes vierges polies qui rompent la monotonie, et un certain développement de l’usage de l’incision. La constance des formes et du décor tout au long des cinq millénaires des temps néolithiques paraîtra d’autant plus remarquable que dans le Sahel cette même poterie subsiste aujourd’hui sans changement notable; les grandes marmites (< canaris») et écuelles que l’on trouve sur les marchés sont les produits issus de techniques mises au point il y a 9 000 ans. Si les habitants de l’Atakor et de la Tefédest, et sans doute des autres massifs, ne vivaient au Néolithique que du produit de leur chasse et de leur cueillette et, à partir du Ive millénaire, sinon un peu auparavant, de celui de l’élevage des bovins, dans les vallées au-delà du piémont, au bord de rivières plus ou moins pérennes, et des lacs qui occupèrent le Tanezrouft jusqu’au début du n» millénaire, les néolithiques disposaient de ressources supplémentaires fournies par la pêche et vraisemblablement la culture du mil (Amekni*). Tous les restes humains découverts dans les gisements néolithiques (Amekni, Meniet et Tamanrasset II) appartiennent à des négroïdes et sont du type soudanais (M.-Cl. Chamla, 1968). Les temps néolithiques et ceux qui les ont suivis ont laissé une abondante documentation sous forme de gravures et de peintures sur les blocs ou dans de petits abris jamais très profonds. Sans avoir l’importance ni l’intérêt de celles du Tassili n’Ajjer, les peintures de l’Ahaggar sont moins exceptionnelles qu’on ne l’a cru longtemps, mais le support de granite est moins favorable à la conservation que les grès du Tassili. On ne retrouve guère dans l’Ahaggar de peintures attribuables sûrement au style considéré comme le plus ancien, celui des «Têtes rondes», à vrai dire assez étroitement localisé dans le Tassili n’Ajjer et l’Akakus. Les peintures les plus anciennes de la Téfédest appartiennent à la phase bovidienne du style de Sefar-Ozanéaré dont les personnages sont négroïdes. Les boeufs représentés avec beaucoup de réalisme, sont du type Bos africanus, ils sont munis de longues cornes lyrées chez les femelles, plus épaisses et plus courtes chez les mâles. Les plus anciennes gravures sont du grand style naturaliste (dit aussi « bubalin »); le site le plus caractéristique est celui de Tin Afelfelen-rivière Amej jour où est figuré un personnage à tête de chacal semblable à celui de Tin Lalen (Akakus). Mais les gravures les plus nombreuses appartiennent, comme bon nombre de peintures, à des phases récentes, postérieures à l’introduction du cheval. Le char est peu représenté dans l’Ahaggar (gravures d’In Dalag) mais il a été manifestement connu de ses habitants. C’est à cette phase « équidienne» ou « caballine» qu’appartiennent d’innombrables gravures de cavaliers, de chasseurs de mouflons ou d’autruches, de girafes, de lions et vraisemblablement d’éléphants ainsi que les plus anciens tifina-y. La phase caméune, encore plus tardive, est responsable de très nombreux tracés peints, parfois de qualité, et de graffiti de toutes sortes marqués d’un fort schématisme. Il n’est pas encore possible d’établir une corrélation satisfaisante entre les résultats des fouilles et les relevés des oeuvres d’art. Il semble que la phase la plus ancienne du Néolithique saharo-soudanais, qui ignore encore l’élevage, ne puisse être mise en parallèle avec les plus anciennes phases artistiques (peintures du style «Têtes rondes » et gravures « bubalines ») puisque les auteurs de ces oeuvres étaient déjà pasteurs (Muzzolini, 1983). Le Néolithique plus évolué, celui dont les gisements contiennent une grande quantité d’ossements de boeufs, parait contemporain des peintures et gravures des phases les plus anciennes de l’art rupestre saharien déjà citées mais aussi des nombreuses oeuvres du style bovidien (IveIIIe millénaires). Quant au Néolithique récent, qui se poursuit jusqu’à l’arrivée du cheval et des armes en métal, il peut être mis en parallèle avec le style bovidien récent (style d’IhérenTahilahi) et les débuts du style équidien (époque des chars). Le style camélin ou libycoberbère est d’âge historique. Il est encore plus difficile de mettre en corrélation les subdivisions archéologiques ou artistiques avec les très nombreux types de monuments en pierres sèches (voir adebni*). L’Ahaggar possède un grand nombre de ces monuments qui peuvent être tout juste préislamiques, comme le célèbre tombeau de Tin Hïnân* ou celui d’Akar*, ou être vieux de plusieurs millénaires (tumulus du Site Launey 3150 av. J.-C.). Dans l’Atakor, comme dans les régions périphériques, ces monuments ne sont pas tous des monuments funéraires : les «Tentes de Fatima» (Ihen n-Fatima), aux trois côtés rectilignes ou en forme de fer à cheval, ouvertes à l’est et précédées de petites constructions turriformes, sont certainement des monuments religieux. Il n’est pas sûr que les nombreux «dallages» en forme de croissant ou de losange recouvrent des sépultures; il en est de même des grands cercles soigneusement délimités par trois circonférences ou plus de gros cailloux ou galets. En revanche, tumulus, bazinas à degrés, monuments à margelle et autres formes dérivées sont bien des monuments funéraires. Des formes de transition sont reconnaissables entre ces sépultures protohistoriques et les tombes musulmanes qui ont parfois conservé l’enceinte caractéristique des monuments préislamiques (tombe d’Aggag Alemine*). La plupart de ces monuments sont attribués par les Touaregs aux Isebeten*, peuple païen, partiellement islamisé une première fois par les Ambiya*, mais retourné, semble-t-il, au paganisme à l’arrivée des premiers Touaregs. La légende a conservé le nom d’Isebeten illustres : Elias*, AmaMellen* et surtout Akar* dont nous avons fouillé le tombeau qui lui est attribué au pied de l’Assekrem. Akar, grand chasseur de mouflons, fut lapidé par ses sujets révoltés. Les Isebeten parlaient le touareg mais dans un dialecte spécial et grossier, â l’image de leur esprit borné et inculte. Ils ne possédaient pas de chameaux mais élevaient des ânes et des chèvres. On est tenté de voir dans ces Isebeten des populations berbères préislamiques, très proches des Garamantes. Leur nom même n’est pas inconnu des historiens puisque un peuple de Cyrénaïque et sans doute du Sahara voisin, portait le nom d’Asbytes (Hérodote IV, 170); ces Libyens passaient pour d’excellents conducteurs de char. Nous verrions volontiers dans les Isebeten les descendants des «Equidiens » auteurs des gravures et des peintures de style caballin et des plus anciens tzfina’y. La tradition touarègue admet que les tribus vassales Dag -âli et Ayt Lewayen comptent des descendants des Isebeten. Les vrais Touaregs seraient arrivés plus tard. La tradition veut encore qu’une femme de race noble, braber originaire du Maroc, connue sous le sobriquet de TinHïnàn* soit arrivée dans l’Ahaggar en compagnie de sa servante, Takamat*, montées toutes deux sur des chamelles. Tin-Hinân dont le monument funéraire se dresse près d’Abalessa est revendiquée comme ancêtre par la tribu suzeraine des Kel Tela. La légende en fait une musulmane mais la chronologie établie d’après le mobilier de son tombeau et l’analyse radiocarbone des fragments en cuir de son linceul s’y opposent car l’ensemble ne peut être daté au- delà du ve siècle ap. J.-C. L’inhumation de Tin-Hinân à Abalessa est le premier fait historique datable de l’Ahaggar.

G.Camps

Extrait de l'Encyclopédie Berbère, Tome III

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