Organisation coloniale dans le Sud Marocain

L'organisation coloniale dans le Sud marocain : Glaoui, «bouclier» des forces coloniales.


L'organisation territoriale, administrative, politique, sociale est une préoccupation majeure qui s'inscrit en profondeur dans la gouvernance des affaires publiques et revêt ainsi une acuité d'importance. Elle est et restera primordiale pour l'image des élites et du politique d'une façon générale. Comment cette organisation a évolué et qu'elle en est la quintessence à travers une escapade furtive dans une sorte de microcosme rural de notre pays?

L'histoire du sud marocain est intimement liée à celle du Glaoui. En effet, après le passage de Moulay Hassan Ier dans cette région en 1893, le convoi impérial s'est heurté à une tempête de neige dans les montagnes du Haut-Atlas en direction de la capitale impériale du Sud. Le convoi a failli périr sans l'entremise et l'assistance de la tribu des Glaoua, portière de l'Atlas.

En guise de reconnaissance, Moulay Hassan désigne El Madani El Glaoui, son représentant sur toutes les régions du Sud et offre à la famille un canon allemand Krupp dont le renom dépasse, aussitôt, les étroites limites tribales pour se répandre dans tous les confins lointains de la contrée, ce qui a renforcé encore davantage la notoriété de la famille de tibibt, leur grand-père, portier de l'Atlas. Elle est désormais consacrée dans l'élite du Makhzen.

Elle accède ainsi à une légitimité inespérée. La situation nouvellement acquise permet à la famille de nouer des contacts et des alliances avec les notables-marchands qui commercent entre les tribus du sud et celles de la plaine dans ce grand souk que représente Marrakech. La première incursion du Glaoui dans cette région remonte au début du siècle dernier vers 1910 en autorité solitaire prospective.

Le Glaoui est chargé en Juillet 1920 par l'autorité française de l'organisation et de la direction d'une harka dans le Todgha. Des structures de relais furent mises en place à Ouarzazate, Skoura, Lgumt, Ayt Seddrate et Tdught (Tineghir) ainsi que dans le Dra. Des khalifas issus de la tribu des Glaoua ou de certains familles sûres furent nommés au niveau de ces mêmes structures. Des imgharen défigurés en chikh, furent désignés parmi les nouveaux alliés.

La désignation des imgharen relève désormais de la compétence de la nouvelle autorité du Glaoui et non de l'ancienne ljmaât. La nomination est assortie d'une mission essentielle, celle des corvées et des charges. Un exemple :

«''Louange à Dieu, Au chikh Faska-U-Muh. Que le salut et la clémence de Dieu soient sur toi. Nous te désignons responsable des ayt Tansghart. Tu te charges de leurs corvées et tu es leur intermédiaire avec le Makhzen. Soit vigilant. Que Dieu t'aide. Salut. [ Etabli ] le 10 Joumada II de l'an 1343. Muhmmad b. Muhmmad''».

Par ailleurs, les nouveaux imgharen nommés selon un découpage administratif précis s'appuient sur le concours de plusieurs mukallafine ( du sing. Mukallaf qui signifie chargé de… ), terme arabe introduit dans la nouvelle nomenclature administrative, désignés au niveau de chaque village. Ils sont l'intermédiaire entre les populations et le nouveau Makhzen. Nous analyserons au cours de cette contribution certaines des instructions qui leur étaient adressées.

Il s'agit de plusieurs mesures d'accompagnement nécessaires à la mise en place de la nouvelle autorité. Le système Glaoui fondé principalement sur l'exploitation abusive et l'ilotisme exagéré des populations, surtout les moins loties, par des khalifas peu scrupuleux, a toujours recours aux harka «prétexte aux levées extraordinaires d'impôts, source de riches butins».

Depuis le début de l'année 1927, la situation ne fait qu'empirer. Les Glaouaa ont à faire face à une situation de crise dans le Todgha, événement corroboré par plusieurs documents.

El Glaoui avait noué des intelligences dans cette région notamment par le biais du «notable» Hadj u Khihi qui, aussitôt élu avec la complicité du Glaoui, chikh lâam de la confédération des ayt 'Atta, a été assassiné. Depuis, les ayt 'Atta voisins de la région de Dra furent en dissidence ouverte.

Dans la région de Todgha, le tiers seulement de la population reste fidèle au khalifa Glaoui, Sâid u Tifunt, installé à Tineghir. La dissidence deTodgha fut fomentée par les tribus environnantes: ayt Seghruchen, ayt Mrghad, ayt Hdiddu et ayt Isha. D'ailleurs, le chrif Zemmuri y prêcha la guerre sainte et envisaga d'attaquer El Glaoui qui ne lui cacha plus son aversion déclarée.

La ligne Dades - Todgha qui fut la principale artère n'était assurée que par la fraction des ayt Buwkniffen sous la conduite de Muh Dach qui «est à la solde de si Hammu» de Telwat. Le narcissisme dont faisait preuve Muh Dach lui a valu l'inimitié de certaines de ses sous - fractions qui se targuèrent refuge chez Sidi Mha Lhansali. Le khalifa du Glaoui dans le Haut Dades n'arrivait pas à asseoir convenablement son autorité.

Quant aux fractions des ayt Dades, soumises en 1920, le souvenir des luttes ne s'était pas encore estompé. Une partie des ayt Mraw des Imgun sous la conduite de amghar Ichchu n-utâtta, refusa de reconnaître l'autorité du qayd si Hammu. Les fractions des Imghrane subjuguées en 1924 lors d'une harka Glaoui, furent encore toutes frémissantes.

Par ailleurs, l'agitation que connaît la région de Todgha, hostile par atavisme au Glaoui, trouvait ses raisons d'être, selon les autorités françaises, dans la carence du front sud et dans la mauvaise organisation du commandement, «fief» du « Seigneur de l'Atlas». Les harka levées par El Glaoui pour assiéger les tribus et les châtier n'étaient, en fait qu'un palliatif, pour le moins évanescent. «Les harkas Glaoua ne sont évidemment plus ce qu'elles étaient en1920.

Leur capacité combative a fortement diminué. Les dissidents, par contre, étaient mieux armés et mieux entraînés». Aussi, les autorités françaises furent acculées à envisager leur installation progressive selon un plan précis:

1- Installation à Ouarzazate d'un bureau des A.I ( Affaires indigènes) avec le 35 ème Goum mixte marocain. 2- Regroupement au Todgha de la Fezza du Dadès et du Todgha, avec un effectif de 224 fusils. 3- Création de plusieurs Makhzen auxiliaires de 100 hommes à El Kelâa des M'Gouna, de 70 hommes à Ouarzazate et de 100 hommes aux ayt Sawn. 4- Entretien de 150 hommes (partisans ) au Ternata par le caid si Hammu.

L'organisation territoriale et administrative de la région était régie par un Arrêté du Ministre plénipotentiaire, délégué à la Résidence de la République française au Maroc ( n° 205 A.P en date du 29 mai 1931). Le cercle de Ouarzazate comprend sept bureaux des A.I installés dans les centres de Ouarzazate, Telwat, El Kelâa des M'Gouna, Boumalne, Imiter, Agdz et Taliwine.

Ces bureaux sont chargés du «contrôle administratif» des tribus soumises à leur autorité, ainsi que «l'action politique à poursuivre».En plus de ces dispositions organisationnelles, l'action politique coloniale est des plus subtiles; certains documents l'éclairent malgré leur optique partisane et quelque peu partiale.

Après la grande guerre, les autorités avaient crée le commandement des confins algéro-marocains avec Bu Dnib comme chef-lieu, en mars 1930. Celui-ci s'étend sur Bani wnif, Béchar, Sawra, territoires du sud, Tafilalet, les bordures de Ziz, et l'Est de Midelt.

L'occupation de Taws s'est faite en mars 1931. Le 15 janvier 1932, le Tafilalet fut occupé après une série de combats contre Belqassem Ngadi qui était finalement contraint de se réfugier encore plus au Sud à Rio Del Oro dans la zone sous occupation espagnole.

L'objectif fixé est d'occuper le Tafilalet perdue pendant la guerre et la relier au Ferkla, Todgha, Dades et le Dra. Dans les confins, la conquête doit faire face aux Ayt Hammu, Dwi Meniâ et Ayt ‘Atta.

Afin d'assurer la sécurité des conflits algéro-marocains, le protectorat doit occuper le pays ayt 'Atta situé entre Tafilalt et Dra. Selon une lettre confidentielle en date du 3 août 1928 émanant du commandant supérieur des troupes du Maroc au Résident Général, le projet de pacification établi en 1927 s'échelonne sur une période de quatre années.

La première année sera consacrée à l'occupation de l'Est jusqu'à Todgha. La conquête de l'Ouad La'abid se fera pendant la deuxième et troisième année. Quant à la quatrième, elle sera consacrée à la «réduction de la grosse tâche de l'Atlas»: solution au problème des Ayt Atta et occupation du Dades et du Dra.

La pénétration coloniale s'est traduite par l'effritement progressif des anciennes structures traditionnelles. «Les chefs locaux ( imgharen ) furent remplacés dans les tribus par des qaïds nommés par dahirs et de nouvelles assemblées de notables ( ljma't ), dépourvues de toute initiative, furent instaurées».

Les régions administrées selon la politique des «grands caïds» échappèrent quelque peu à cette servitude française, mais en supportèrent une autre encore plus sarcastique. Les «grands caïds» continuaient à y régner et « à agir en potentats, avec une puissance accrue par le soutien français». Cette nouvelle forme d'administration permettait une « pacification à moindre frais» surtout que les différentes guerres d'occupation ne mettaient pas en jeu ni les vies françaises ni leur prestige militaire.

L'organisation administrative coloniale dans cette partie du pays était caractérisée par une dichotomie « conviviale» entre la puissance coloniale représentée par l'officier des affaires indigènes et le khalifa du Glaoui qui représentait le qayd en charge de cette responsabilité qui se trouvait tantôt à Telwat, tantôt à Ouarzazate, le chef-lieu de la région rattachée à la région militaire de Marrakech.

Malgré cette dichotomie, la réalité du pouvoir était détenue par l'officier des affaires indigènes, agent « mis à la disposition de la résidence générale par le Ministère français de la guerre, sur proposition du résident général» ( A. Aouchar, colonisation et campagne berbère au Maroc ). Ce dernier avait l'avantage d'agir doublement au nom du protectorat et du Makhzen. Les compétences de l'officier des affaires indigènes étaient exorbitantes.

Il participait et contrôlait toute la vie politique, sociale, économique et judiciaire de la circonscription dont il était en charge. Il était désigné par les populations locales sous l'épithète de lhakm. Ce titre, comme l'a souligné A.

Aouchar, «n'existait pas dans le Maroc précolonial». Quant au khalifa du Glaoui, nonobstant sa liberté d'action, celui-ci était à la solde de l'autorité de contrôle qui lui laissait toute latitude d'administrer à sa convenance empreinte généralement de beaucoup de zèle, les tribus qui étaient sous son commandement, pourvu qu'il n'obstrua pas la stratégie coloniale qui, précisément s'appuyait sur la docilité des nouveaux chefs locaux désignés et nommés en conséquence.

D'ailleurs, l'autorité de contrôle faisait abstraction de toutes les dérives de ces auxiliaires dont un des protagonistes du moment avait dit « … c'était un mal inévitable pour atteindre, à bon compte, une fin qui justifiait les moyens». Plusieurs documents, nous renseignent sur les principaux vecteurs de la politique coloniale dans cette partie du sud marocain. Sur le plan théorique, le traité du protectorat vise «la restauration du pouvoir makhzénien» et le prestige du sultan.

C. A Julien note que : «D'entrée de jeu, l'Etat protecteur se servait de dés pipés. Laisser l'apparence du pouvoir aux souverains, tout en en conservant la réalité, présentait plus d'avantages pour les résidents que l'annexion par le gouverneur de l'Algérie».

Dans ce contexte, J. Berque souligne que «le Maroc est un pays où le contrôle est un postulat administratif. On n'y parle jamais de contrôle de l'autorité mais d'autorité de contrôle». C'est ce que la nouvelle autorité appelle l'action politique. Celle-ci veut dire au claire qu'il faut exhumer les anciennes hostilités. Cela permet de créer des hommes liges. Le protectorat est parvenu à combiner, sans couture apparente, ces différents subterfuges pour imposer sa férule au sud du pays. La finalité justifie les moyens. Il ne dispose pas de tous les moyens. Ceci justifie les manières dont il use. Les us et les anciennes contingences seront mis au service de la pénétration coloniale.

Après la guerre de Bu Gafer, l'espace du sud-est connaîtra une nouvelle organisation et de nouvelles structures de gestion. Cette nouvelle conception de l'espace va de pair avec la mise en application de mesures coercitives qui vont au-delà des anciennes structures de la société traditionnelle.

Les documents sont très précis. Ils nous renseignent sur plusieurs des aspects de cette organisation. En plus des multiples obligations dont on retient celles qui nous paraissent d'importance, les nouvelles autorités mettent au point d'autres mesures.

Il s'agit de tout un assortiment dont l'objectif non avoué est de maintenir cette population dans un état constant de faiblesse et d'incapacité de nuire. Certains exemples montrent cette nouvelle organisation qui s'appuie essentiellement sur la nomination et / ou la confirmation de nouveaux chefs locaux et la création de nouvelles structures de gestion dont la fidélité pour la cause est incontestable. Les principaux aspects de cette nouvelle organisation :

Désarmement


Une sorte de lettre circulaire émanant du chikh Muhmmad b. Hmid est adressée aux dix Mukallafin des ayt Hammu du Dades. Il leur ordonne de saisir toutes les armes du village. Le texte précise les marques connues à cette époque. Toutes les armes doivent être acheminées au bureau des A.I. C'est une véritable manoeuvre de désarmement de la population, chapitre assez connu de l'histoire du pays. D'ailleurs plusieurs régions ont connu cette mesure.

«''Louange à Dieu, A nos frères les Mukallfines cités en marge, que Dieu vous assure de sa protection et vous protège des pires calomnies, que le salut, la clémence et la bénédiction de Dieu le Tout puissant soient perpétuellement et en toutes circonstances sur vous et les vôtres. Après cela, il faut absolument présenter toutes les armes dont disposent [les habitants] de vos villages [respectifs] au bureau de Lqalâa, le Mercredi matin: [il s’agit] des armes [ suivantes :] Tsâaiyya, Sasbu, Buchfar. Evitez toute négligence à ce sujet, que Dieu vous aide. Salut. Le chikh Muhmmad ben Hmid al-Aissi que Dieu lui accorde sa protection. Celui qui aura lu ce message doit le transmette à son confrère. Celui qui ne se présente pas [à ce rendez-vous] qu'il en assume la responsabilité''».

Contrôle de la population:

Nous n'avons retenu, la chose étant évidente, que trois manuscrits qui témoignent d'un contrôle intrépide de la population du Dades. Le premier est une lettre adressée par le chikh aux mukallafin des ayt Hammu les invitant à prendre contact avec les indigents qui habitent dans tous les villages et à les informer de la nécessité de se faire garantir et cautionner par une famille car, en cas de délit, il faut quelqu'un qui puisse répondre d'eux. Celui qui, devant l'impossibilité d'avoir ce protecteur, est sommé de quitter le village. Ce document précise qu'il s'agit d'une décision du Makhzen. Surprenante instruction qui cache toute une problématique.

«''Louange à Dieu, A nos amis les mukallafines des ayt Hammu parmi lesquels Bassu-U-Ali, Muhmmad ben Hammu n'ayt Said et Lmasud ben Lahcen, que Dieu vous accorde sa protection et son salut. Après cela, il faut absolument que vous soyez vigilants quant aux indigents et pauvres qui habitent dans vos villages [respectifs]. Celui qui n'a pas un homme qui le cautionne [parmi ceux que vous connaissez] ne doit pas habiter votre village. Evitez toute négligence, car vous êtes les garants de vos villages. Il le faut absolument. Que Dieu vous aide. Salut. Le chikh Muhmmad ben Hmid al-Aissi que Dieu lui accorde sa protection''».

Ce document complète ceux qui ont précédé et qui sont en relation avec la politique coloniale. Après avoir désarmé les populations, voilà que l'autorité, par l'intermédiaire des chiyoukh et des mukallafines, essaye de contrôler les habitants des villages et d'éliminer tout suspect qui viendrait se réfugier dans tel ou tel village. Remarquons que le contrôle se fait par les habitants eux-mêmes.

Pour qu'un étranger puisse s'installer dans un tel village, ce qui rompt catégoriquement avec les traditions d'hospitalité et de l'accueil, il est nécessaire d'avoir une caution responsable de la personne accueillie. Cette mesure est sans doute dictée par le mouvement de résistance qui envahissait tout le pays et dont la plupart des personnes recherchées trouvent refuge dans des villages paisibles.

Un deuxième manuscrit est une lettre émanant du même chikh. Il étaye le précédent et apporte un éclairage quant à la nature et au sens donné au terme « pauvres» objet de la première lettre. Celle-ci précise qu'il s'agit de personnes étrangères au village.

En effet, durant cette période difficile, plusieurs familles viennent se réfugier dans des villages. Les causes en sont multiples. Cette instruction consacre une responsabilité collective, et c'est aussi une façon de créer la suspicion et le self contrôle chez ces villageois.

''«Louange à Dieu, A tous nos frères les mukallafines des ayt Hammu, notamment Bassu ben Ali al-amjadi, Lhu des ayt Said et Lmasud, que Dieu vous accorde sa protection. Salut. Après cela, il faut absolument que vous avertissiez tous [ les habitants ] de vos villages au sujet des étrangers qui habitent chez eux. Chacun doit se porter garant des siens. Celui qui ne peut le faire, doit les déloger. Telles sont les instructions de son Excellence le Capitaine Bertillet que je vous communique. Evitez toute négligence à ce sujet. Que Dieu vous aide. Salut. Celui qui a lu [ ce message ] doit le transmettre à son confrère.

Le chikh Muhmmad ben Hmid al-Aissi que Dieu lui accorde sa protection». Ce document est similaire à celui que nous avons étudié précédemment. Toutefois, son analyse montre que celui-ci est assez nuancé. En effet, le premier spécifie les indigents et les pauvres. Celui-ci est de portée générale et intéresse tous ceux dont la fixation dans le village est récente. Cette mesure de sécurité et de contrôle montre toute la substance de la politique coloniale, prise ici dans un contexte précis, qui se construit de manière évolutive et progressive.''»

C'est la tâche d'huile dont l'efficacité se juge par la « pacification» de tous ces territoires avec des moyens généralement insignifiants. Dans cette région, l'action politique, la connaissance du milieu et de toutes les alliances et les inimitiés sont exploitées pour asseoir la pénétration coloniale.

Le contrôle de la population se fait aussi au niveau de tous ses déplacements. Un petit manuscrit précise que tout départ vers le Gharb est, désormais soumis à un permis de circuler délivré par l'autorité de contrôle. L'espace conquis est sous haute surveillance. Il s'agit certainement d'un souci d'endiguer la «contagion» nationaliste.

Petit document quasiment anodin, celui-ci ne fait que compléter ceux qui précèdent et éclaire encore davantage la stratégie coloniale en matière de contrôle et de sécurité. Après avoir pris toutes les mesures pour surveiller les mouvements de populations à l'intérieur des villages, cette mesure est venue compléter le contrôle des déplacements de cette même population à l'extérieur de la zone de compétence de l'officier des affaires indigènes. Cette mesure est d'importance car elle permet de circonscrire les personnes qui voyagent et qui peuvent être en contact avec le monde citadin et toutes les influences que celui-ci peut avoir sur la région, surtout à un moment où le mouvement nationaliste et la résistance commencent à faire rage dans les villes.

L'installation de l'autorité de contrôle s'est traduite aussitôt par l'institutionnalisation de différentes mesures dont les corvées, les charges du «makhzen», les impôts, et les gardes. Nous tenterons à partir de documents locaux de redéfinir certaines de ces mesures.

Les corvées :


Plusieurs manuscrits sous forme d'instructions données par l'officier des affaires indigènes au chikh qui les répercute sur les mukallafine des villages placés sous son autorité, nous renseignent sur la nature des travaux collectifs entrepris par la nouvelle autorité de contrôle ainsi que la nature des contributions des collectivités villageoises.

Ces instructions écrites permettent de mieux affiner cette donne de la politique coloniale. Elles sont toutes relatives aux travaux rendus par la collectivité au profit de la nouvelle autorité.

Les gardes :


Par ailleurs, le territoire est soumis à une procédure de gardiennage et de surveillance supportés par les habitants. Le texte suivant permet d'en montrer la teneur. «''Louange à Dieu seul, le 16 juin 1943.

A Lfaqir Lmasud ben Lahcen et Brahim ben Hmid, après le salut, avertissez vos hommes pour qu'ils montent la garde à Ighir n'zetto et à Tabuharrut. Le Makhzen nous a écrit et nous a averti que certains allemands sont descendus dans la région de Ouarzazate. Certains d'entre eux portent les habits des chrétiens, d'autres ceux des musulmans. Quiconque aurait trouvé un suspect, qu'il l'arrête et le conduise jusqu'au bureau des affaires indigènes à Lqalâa. Le Makhzen lui réserve une grande récompense. Vous assurez la permanence de la garde jusqu'à nouvel ordre. Salut. Muhmmad ben Abdesslam du village Agafay, Dieu est son bienfaiteur, amen»''.

Les charges dues au «makhzen» :


Plusieurs documents attestent et confirment la mise en place d'un système d'imposition pour ces collectivités qui s'en acquittent malgré leur situation économique.

Quelques exemples :

«Ceci est le montant de ce qui a été versé par les habitants du village Agafay et ayt Uttidir qui sont avec eux au titre des charges du Makhzen à savoir vingt cinq Mithqal et quatre uqiya. Etabli le 16 du mois de Chuwwal de l'an 1286 par le serviteur de Dieu, qu'il soit loué, Ali ben Hmad Buyzerguan, que Dieu lui accorde sa protection».

«''Louange à Dieu seul, Notre brave ami Lmasud ben Lahcen du village de Tansghart que Dieu t'accorde sa protection. Salut. Après cela, il faut absolument que tu convoques tous les gens de Tamalut pour se rendre à proximité de notre maison sise au village ayt Aissi, munis de leurs quittances de lferdh pour que son Excellence le chef du bureau des affaires indigènes communique à tout un chacun le montant de son impôt. La présence est prévue demain Lundi à 11h.

Evitez toute négligence. Que Dieu vous aide. Muhmmad ben Hmid al Aissi que Dieu lui accorde sa protection''».

L'autorité chargée de la perception est celle du protectorat français en relation avec les autres autorités existantes notamment celle des chikhs et des mukallafines.

Les contraintes collectives


Nous ne retiendrons à ce niveau que l'une des stratégies les plus concluantes du Glaoui. Celle-ci, devant une quelconque insubordination, consiste en l'envoi d'un ou de plusieurs mukhaznis s'installer dans le village incriminé pour une durée indéterminée. Le village en question le prend ainsi que sa monture en charge.

En face de cette présence indiscrète, les notables du village interviennent auprès du khalifa en offrant présents et cadeaux ainsi que les charges qui reviennent au Makhzen.

Un exemple :

«Au fqih très respectueux Sidi Muhammad ben Said Lakbir. Que le salut de Dieu le Tout puissant, sa clémence et sa bénédiction soient sur vous. Après cela, il faut absolument relever les mukhaznis sur les habitants du village de Tansghart. Tel est notre message. Le khalifa ben Rahhu. Nous vous demandons également de collecter l'impôt auprès de ceux qui ne l'ont pas encore remis. Salut».

Nouvelle autorité judiciaire : --- L'installation des nouvelles autorités du protectorat s'est traduite par la mise en place progressive de nouvelles structures de pouvoir. En plus de l'autorité de contrôle et de celle du système Glaoui, le pouvoir judiciaire est confié notamment au descendant de Moulay Abdelmalek.

Cette nouvelle organisation introduit depuis lors des pratiques et des structures qui sont loin de résoudre les problématiques locales et qui n'émanent plus des processus de désignation et des domaines d'intervention que les anciennes structures tentaient de résoudre dans la proximité et dans la maîtrise des subtilités locales. Tout va craquer alors et se fendre.

Adapté de l'article de Mohamed EL Manouar paru dans Souss.com