Massinissa, entre Carthage et Rome

Massinissa: entre Carthage et Rome

Massinissa voulut faire figure de souverain et, peut-être, de dieu. C’est en tout cas à partir de son règne que s’établit le culte de la divinité royale. Dix ans après sa mort, on lui élevait un temple à Thugga (Dougga). Il fit frapper des monnaies sur lesquelles il portait le diadème et la couronne laurée. Il eut une armée et une flotte, et Rome ne dédaigna pas, en Orient, le concours des Numides et de leurs éléphants.

Il embellit Cirta, sa capitale, où il fit construire un palais. Il y recevait des étrangers, notamment des musiciens grecs et ce Délien qui se disait son ami et lui éleva une statue dans son île natale. Il fit donner à ses fils une éducation grecque. L’un d’eux, Mastanabal, y gagna un grand crédit; un autre fut couronné aux Panathénées. Pour assurer le trône à ses descendants, il voulut substituer à la règle agnatique la succession en ligne directe, par primogéniture, comme dans les monarchies hellénistiques. Il échoua parce que l’impérialisme romain, représenté par un Scipion Émilien, divisa le royaume qui, sous le grand aguellid, avait fini par paraître redoutable. Contre les étrangers, qu’ils fussent Phéniciens ou Romains, il proclamait, assure Tite-Live, que l’Afrique devait appartenir aux Africains.

Doctrine qui était bien faite pour séduire ses sujets berbères, volontiers xénophobes. Pour la réaliser, il lui fallait s’emparer des territoires puniques, et plus spécialement de Carthage, la capitale de la Berbérie. C’eût été le couronnement de l’édifice majestueux qu’il avait bâti pierre à pierre. Maître de tous les pays, de la Moulouya aux Syrtes, il eût soumis facilement la Maurétanie et engagé la Berbérie entière dans la voie de l’unité nationale. L’aguellid qui s’était montré capable d’une besogne aussi ardue que la fixation des Berbères se fût sans doute, à la tête d’un empire, révélé apte à de grandes choses. Même dans les limites où il fut contenu, l’impulsion qu’il donna au gouvernement royal ne s’arrêta pas après lui. « On peut même dire, reconnaît Stéphane Gsell, qu’au IIème siècle et jusqu’au milieu du Ier, la [[Numidie]] fit plus de progrès sous ces rois que la province sous le gouvernement de la République ».

C’est parce qu’elle redoutait la formation d’un puissant Etat berbère que Rome brisa la suprême ambition de Masinissa. Quand, en 148, il mourut, le Maghreb ne trouva pas d’autre aguellid doué de qualités aussi exceptionnelles.

« Il fut, écrit encore Gsell en un frappant raccourci, le plus grand entre les plus grands souverains de la Berbérie, l’Almoravide Youssef ibn Tachfin, l’Almohade Abd el-Moumin, le chérif marocain Moulay Ismâ'Îl, qui, à bien d’autres égards, lui ressemblèrent. Il étendit ses États de la Maurétanie à la Cyrénaïque, il amena de très grosses sommes d’argent, il entretint des troupes nombreuses et aguerries. Il propagea l’agriculture et développa la vie urbaine. Grecs et Romains reconnurent en lui un vrai monarque. Beaucoup de ses sujets, peut-être la plupart d’entre eux, oublièrent leur haine instinctive de la royauté et l’affection se joignit à la crainte pour les attacher à lui. Son culte se perpétua à travers les siècles. » .

Charles André Julien, Histoire de l’Afrique du Nord. Des origines à 1830 (Paris, 1951, 1969, réédition Payot & Rivages, 1994, p. 119-121.