Masmodia Hafia Bint El Kebir

L’Afrique du Nord n’était pas une terra nullus en matière de spiritualité. Hérodote mentionne déjà que les divinités nord africaine avaient trouvé leur chemin au panthéon grec à l’exception de Neptune qui semble être une divinité grecque. Les Amazighes s’étaient distinguées au contact avec l’Islam pour avoir de la créativité en matière de révélation et d’avoir leur propre Coran en amazighe et leurs propres prophètes. La dévotion amazighe historique n’a jamais manqué à sa spiritualité première celle qui est inscrite sur les montagnes, sur les plaines, les vallées, les sources les rochers et les grottes et sur le cycle agraire.

Cette dévotion prend quarante jours pour compléter le circuit circulaire chez les Regraga, tribu de la grande confédération des Masmouda, à partir de la mi-mars. Le long de ce circuit les pèlerins doivent visiter les sept tombes. S’agit-il d’une pratique pré-islamique et pré-chretienne, puisque la tradition orale fait des Regraga des chrétiens qui seraient allés voir le prophète à Médine ? Bien qu’une telle visite soit le voile que tisse toute l’opération d’islamisation des cultes anté-islamqiues, le pèlerinage circulaire a sans doute existé bien avant l’Islam et constituait la matérialisation physique d’une spiritualité originale des Amazighes dans laquelle le culte des saints ou des ancêtres éponymes occupait une place centrale.

Les Masmouda comme les Branès au nord de Taza avaient leur pèlerinage des sept patrons repartis sur toute l’étendue spatiale de la tribu et avaient des liens intra tribaux très forts, si bien qu’un sultan Saadien fut défait à plate couture par les Regraga victimes de ses injustices. L’alaouite Ismaël, sultan du Maroc, pour diminuer l’influence des Regraga dans le Souss créa le pèlerinage circulaire des sept saints à Marrakech en demandant au cheikh Al Youssi de le lancer au XVIIe siècle. Ce fut un succès au point que Marrakech est connu pour être la ville des 7 Hommes (Sab’atu rijal). Sheikh al Youssi, imita la circumambulation autour de la Mecque dans le sens du ‘’Tawaf ‘’(contraire à celui des aiguilles d’une montre) avec pour départ Sidi Youssef à Bab Aghmat, puis la tombe du cadi Ayyad, à l’intérieur de Bab Aylen, puis Sidi Belabbas Al-Sabti, le patron saint de la ville près de Bab Taghzout, puis Sidi Mohammed ben Slimane Al Jazouli, puis Sidi Abdelaziz Et-Tabba’, son disciple, puis Sidi Abdallah Al Ghazwani, dit Moul Laqsour,disciple du precedent ,et enfin Sidi abdarrahman Essohayli a l’extérieur de Bab Errobb. Le tour étant complété, le pèlerin passe dans le quartier de la Koutoubya devant la tombe de Syida Zohra al Kouch, savante et belle qui résista aux avances de Moulay Zidane et mourut vierge. Ce culte citadin adopté par une autorité politique en imitant la pratique spirituelle des Masmouda illustre une fois de plus le processus d’islamisation des pratiques amazighes comme l’avait fait l’Eglise en christianisant les fêtes de Mithra à Byzance en les attribuant à la naissance de Jésus.

Cette coutume du pèlerinage circulaire des Masmouda va trouver son chemin aux amazighes Chaouia de la région de Constantine. En raison de la configuration des Aurès les différents groupes de pèlerins guidés par les Masmouda de l’Aurès vont converger vers le sommet d’une montagne où ils se livrent à une nuit de danses rituelles avec des interruptions pour lancer des prophéties et une fois terminée chaque groupe rentre chez lui. Il s’agit d’un mouvement de gravir descendre (une espèce de transhumance spirituelle) la montagne et non le circuit fermé de la plaine et des collines.

Chez les Branès le circuit est fermé et qui peut commencer par le saint le plus proche du fidèle. Les " 7 hommes", sept saints des Branès sont Sidi Ahmad Zerrouq (Dzamane labranes: garant des Branès), Sidi Abdallah à Jema Ramla (oulad Jero) Sidi Bou Yaqoub (Gouzat), Sidi Abdallah d’Elkhandaq (Ouerba), Sidi Bouamran, Sidi Ameur Zemmouri (entre Taifa et Ouerba). Il est admis que si l’on visite un seul saint des sept mentionnés équivaut à la visite des 6 autres Sidi. La confrérie porte le nom de leurs fondateurs à savoir Msamda (pluriel de Masmodi). La tradition veut que trois frères soit venus du Maroc. Ali Ben Mousa, Mhammed ben Mousa et Abdallah ben Mousa de la tribu des Masmouda qui avait soutenu les Almohades au XIIe siècle.

Mhammed fit souche à Biskra tandis que son frère Abdallah fut enterré dans la vallée de la rivière El Abiod. Ali ben Mousa s’installa au Mont Taketiout, dans l’ahmar Kheddou, la grande chaîne sud des Aurès. Le Masmodi s’était fait apprécier par les rudes Amazighes Chaouias par sa piété, sa justice, sa générosité et aussi son ‘borhane’ son pouvoir surnaturel sur les hommes et les bêtes sauvages. Qui rappelle étrangement celui de Moulay Bouazza. Son origine amazighe ne l’a pas gêné pour acquérir la sainteté chez les Amazighes, c’était en fait son ascèse, ses prédications et ses nombreux rôles de pacificateur au sein des tribus qui rehaussa son prestige pour fonder une confrérie qui porte le nom éponyme de sa tribu amazighe : Msamda.

Comme une coïncidence, la confrérie a vu le jour dans le cœur du pays qui était sous l’autorité de la Kahina, héroïne de la résistance amazighe à la pénétration arabe, et c’est une femme Masmodia qui fixa le calendrier du pèlerinage au XVIe-XVIIe siècle et qui fut suivi jusqu’au milieu du XXe siècle. Il s’agit de Masmodia Hafia Bint el Kebir qui fixa les dates et les sites du pèlerinage d’un mois indiquant les localités où il devait passer, où l’on devait s’arrêter et prier, où l on devait exécuter les « hadra » ou danses rituelles, où l’on devait manger, dormir, et le jour et telle heure. C’était aussi elle qui aurait pénètre la première fois dans la grotte du Mont Bouss.

Au milieu du XXe siècle des Msamda descendant de l’ancêtre éponyme Ali ben Moussa Al Masmodi, il y avait une vingtaine de famille dans le Mont Taketiout, doura Tadjemout, dans la tribu des Oulad Abderahman Kebbache et trois familles résident à Sidi Oqba (là où Oqba fut tué par Kusayla au VIIe siècle et portent le nom de famille Sirraoui, parce qu’elles conservent le « sirr », le « secret » de l’aïeul.

Voici comment se déroulait le pélerinage :

  • Jour J-1 : Jeudi : repas en commun et séance nocturne : prier, danser et manger la rouina, farine d orge grillée, mélange avec l’eau, au sommet du Mont Taketiout
  • Jour J : Premier vendredi des Smaim (canicule de Juillet); Sidi Abdallah douar Tkout.
  • Jour 1 : Sidi Tahallah au douar kimmel ;
  • Jour 3 : coucher aux Gorges de Tighanimine
  • Jour 4 : arrivée à Taghit sidi bel kheir, prières, danses et déjeuner, dîner à medrouna et coucher.
  • Jour 5 : marché (souk) de Tiskifine au coeur de la rivière Abdi qui est au cœur des Aurès ; le soir « hadra » dans la mosquée de Meddour, douar Chir et fête toute la nuit.
  • Jour 6 Nouader, Chir et le soir Tagoust dans la vallée de Bouzina. Au cours de la nuit réveil et ascension du Mont Bouss arrivée au lever du soleil. C’est là, que venus la veille, ont danse toute la nuit les pèlerins des vallées occidentales extérieures de l’Aurès les gens d’Ain Touta et de Maafa sous la direction des Oulad Sidi Yahya une autre confrérie prophétique.
  • Jour 7 : vers 11 heures descente vers Tagoust
  • Jour 8 : A Tkout « nuit d’automne » ,grande fête avant le marche de dimanche où les prix sont fixés pour un an.

L’ensemble du pèlerinage est de 200 km et son point culminant est la fête au Mont Bouss (1788m). Le lieu de la fête est doté d’une mosquée située à coté des orifices de deux grottes. La plus grande des grottes est dédiée à Sidi abdelkader Jilani, au cours du culte, c’est sidi Masmodi qui est imploré. Et c’est au cours de cette nuit que les prophéties sont faites pendant la « hadra » par des fidèles qui estiment qu’ils sont inspirés.

Sources : Extrait de la spiritualité amazighe, (c) LallaYetto Kushel.