Manuscrit arabo-berbère de Zouagha

Le manuscrit arabo-berbère de Zouagha

Notice et sommaire :

Il y a déjà dix ans, M. le commandant Rebillet, attaché à la résidence général de Tunis, obtenait par l'intermédiaire du khalifa de Djerba, communication d'un manuscrit arabo-berbère connu sous le nom de Mudawana d'Ibn Ghanem.

C'était là une importante découverte qui méritait toute l'attention des philologues. Alors que nous connaissions un certain nombre d'ouvrages rédigés en chelha du Souss, nos bibliothèques ne possédaient aucun document similaire écrit dans un des dialectes berbères de la région orientale de l'Afrique du Nord.

Ce manuscrit, comprenant 594 pages d'une assez bonne écriture, fut photographié à cette époque par les soins de la Résidence de Tunis et tiré à plusieurs exemplaires; par suite de circonstances inexplicables, tous ont disparu, sauf un cependant que M. Rebillet, aujourd'hui lieutenant-colonel en retraite à Mateur, a précieusement conservé.

Pendant un court séjour que je fis à Tunis en juillet 1901, M. Rebillet eut l'amabilité de me communiquer l'exemplaire dont il est resté détenteur. J'avais pu prendre quelques rapides notes sur ce précieux document; mais en raison de son étendue et des difficultés que présentaient son intelligence, il me paraissait indispensable, pour en tirer parti, de le conserver longtemps et de l'étudier à loisir. Sur ma demande, M. Robillet a eu l'obligeance de mettre à ma disposition une partie du manuscrit, en me promettant de me communiquer ultérieurement les différents chapitres de l'ouvrage que je désirais examiner.

J'ai l'honneur de présenter aujourd’hui au Congrès, à titre de spécimen, un certain nombre des feuilles photographiées de la Mudawana qui suffisent de donner une idée de l'importance d'un document sur lequel je serais heureux d'appeler l'attention des orientalistes qui s'intéressent aux études berbères.

Il m'est impossible pour l'instant de donner sur le manuscrit de M. Rebillet un travail d’'ensemble. Je ne pourrais le faire que lorsque j'aurai pu examiner le document tout entier et c'est une oeuvre de longue haleine que M. René Basset a bien voulu m'encourager à poursuivre.

Je laisserai donc de côté la question d'origine et d'ancienneté du manuscrit qui ne me paraît pas encore suffisamment éclaircie et me bornerai à quelques indications sommaires sur les matières qu'il contient et sur la façon dont elles sont traitées.

Le manuscrit bilingue de M.Rebillet provient de Zouagha, dernier centre en Tripolitaine des Nekkarites, dissidents de la secte abadhite.

Bien qu'il soit connu sous le nom de Mudawana d'Ibn Ghanem, des raisons que je développerai ultérieurement me font croire que la partie arabe de l'’ouvrage, traduite et commentée par la suite en berbère, n'est pas l'oeuvre de ce seul auteur, mais qu'on peut en rattacher une partie à un livre connu d'Ibn 'Abad, dans la lettre d'El Berradi.

Les divisions principales de l’ouvrage portent sur : - La prière, - Le jeûne, - La dîme aumônière, - Le mariage, - Le divorce, - La donation, - Les testaments - La disposition pécuniaire pour meurtre ou blessures.

La partie photographiée s'arrête à la première page d'une décision traitant des boissons.

Ce n'est pas là un traité méthodique du droit musulman, mais une série de solutions données sur les différentes manières à des questions posées à Rabia ben Hatib et à ses compagnons Abou el Mohadjir, Hakim Ben Mansour, etc., personnage ayant autorité juridique dans la secte abadhite.

La copie communiquée à M. Rebillet est relativement récente puisqu'à la fin des divisions on trouve comme date les années de l'hégire 1288, 1289 et 1290.

Le texte berbère se présente sous des aspects différents : - tantôt comme une traduction exacte des mots ou des phrases arabes, - tantôt comme développement et commentaire de la question posée en arabe, - le plus souvent sous forme de discussion toute berbère, se rattachant plus ou moins directement au sujet traité en arabe.

Les quelques extraits qui suivent ne peuvent encore donner qu'une faible idée de l'importance et de la valeur du texte berbère; je les ai naturellement choisis dans les pages dont l'intelligence me semblait facile.

J'espère pouvoir donner plus tard des transcriptions et des traductions plus étendues qui permettront aux berbérisants de faire une nouvelle et ample moisson de racines, de vocables et d'expressions qu'on ne trouve plus dans les dialectes étudiés jusqu'à ce jour.

Si je puis mener à bien ce travail, je pense qu'il sera d'une réelle utilité pour le progrès des études berbères. Si le temps ne permet pas de l'achever, d'autres seront plus heureux. J'aurai du moins accompli un devoir en signalant aux membres du XIVe Congrès des orientalistes l'importance d'un document qui est resté trop longtemps dans l'oubli depuis qu'il a été découvert par M. Rebillet.

Extraits

Wi lfan ulfan n tzenna wal idji abekkad'
Celui qui répudie par répudiation de la Sunna, ne fait pas de péché)

edduklen medjdj enwa :
awcet i tikermin d'aned',
i d iqqim cra, tucem i ubrid’ n Yuc d'aned',
i d iqqim cra tucem i urdjaz u d'aned',
ad’ aghen mammek aten ismether.

On admet d'’un commun accord que quand il a dit:
Donnez aux escalves tant,
s’'il reste quelque chose, vous donnerez pour la voie de Dieu tant,
s’'il reste quelque chose vous donnerez à tel homme tant,
ils doivent prendre (sur le tiers disponible) ce qu’il leur a légué.

edduklen medjdj enwa :
eththulth n ud’rim iw edjedj ii, atzunen as uwid’u.
Ad’edj enneflen medjmedj enwa: awcet i tikermin d'aned',
iqqim alani inwa : aucet i ubrid’ n Yuc d'aned',
ikkim alani inwa : aucet i urdjaz u d'aned'.
awal din n Balmuredj « yebtadi‘ bi er-riqab » aswidikken isnet sies unemmitu.

On est d'accord pour admettre que lorsqu'il a dit :
Le tiers de mon argent doit être réparti entre ceux-ci,
on doit faire la répartition en parts égales.
Mais où il y a divergence, c'est quand il a dit : Donnez aux esclaves tant.
Quelque temps après il a dit : Donnez pour la voie de Dieu tant;
Puis quelque temps après, il dit : Donnez à tel homme tant.
D'après le dire d'Abou el Mourredj, on doit commencer par les esclaves, par ce que c'est par là que le défunt a commencé (dans son testament).

akez, adjamud' ennegh adjamud' idjen
Comprends, notre doctrine est une doctrine unique

Ad'; riagh cek, a bab ennegh, sedj seknen n idaymunen.\\ Mon Dieu je cherche un refuge aupres de toi contre les suggestions des démons;

Nesrar dudjdj aiw nesiai dies tawliwla
Nous avons réfuté cela en abrégeant beaucoup

Adapté de l'article de A. De C. Motylinski\In : Actes du XIVe Congrès des Orientalistes, Alger 1905, t. II, 4e sect., pp. 68-78.