Localisation-spatiale-des-lieux-de-cultes-antique-en-Libye

La Répartition Spatiale des Cultes Antiques Amazighes en Libye

Toujours en se fondant sur les travaux archéologiques de l’Afrique du Nord, nous allons exposer les traces de cette spiritualité en partant de la Tripolitaine jusqu’à Volubilis en passant par la côte nord-africaine. C’est l’examen des stèles funéraires, des amulettes et des ex-voto qui permettra d’esquisser une idée sur la spiritualité des Amazighes aux différentes époques considérées.

Les sites reconnus antiques

Les sites jusqu’à présent fouillés et connus sont disponibles pour chacun des pays d’Afrique du Nord. Il est évident que la densité des sites antiques reflète la densité de pénétration et d’urbanisation de la région considérée. C’est la [[Numidie]] amazighe antique qui a laissé le plus de traces archéologiques et il va de soi que les zones montagneuses de l’Algérie et du Maroc sont restées à l’écart de ces mouvements antiques. Cependant, leur silence archéologique ne signifie pas que les Amazighes ne les ont pas habités. Souvent les montagnes, les fleuves et les plaines portent des noms donnés par des Amazighes, ce qui donne à la toponymie antique son rôle important dans la conservation de la mémoire collective amazighe.

Dans la [[Numidie]] antique, il est possible d’évaluer la spiritualité à la fois citadine et rurale, mais dans le reste de l’Afrique du Nord en dehors des sites archéologiques fouillés, il n’est permis que de faire que des conjectures sans extrapolation excessive.

Les archéologues parlent de divinités indigènes quand il s’agit des divinités amazighes, ce qui est déjà un biais en faveur des divinités de la Cité. Ceci nous a poussé à ne pas employer une sémantique qui risque de ternir notre neutralité en refusant d’employer païen et paganisme élaborés par un christianisme dénigrant le terreau dans lequel il a développé ses racines. L’itinéraire que nous allons emprunter nous conduira de Evhesperides (Benghazi, Libye) jusqu’à Volubulis (Maroc) en passant par la côte méditerranéenne.

Cyrénaïque tripolitaine

En punique « L(w)b(ym) » pour désigner « les libyens », en grec « Libue » et en latin « Libya », c’est le pays qui a été défini par Hérodote comme étant la région de l’Afrique qui se trouve à l’ouest du Delta du Nil. Les textes égyptiens mentionnent le pays des « Libu », une ethnie.

Au XIIIe siècle avant J.-C., les textes égyptiens signalent des expéditions dirigées contre eux en raison des menaces qu’ils faisaient peser sur le Delta du Nil. Cette menace militaire se concrétisa par la prise du pouvoir des Libyens au Xe siècle avant J.-C. Sheshonq Ier fonda en Égypte la XXIIe dynastie qui resta au pouvoir jusqu’au VIIIe siècle avant J.-C. Des principautés égyptiennes furent gouvernées par des princes libyens qui portaient le titre de « Mass » signifiant « Seigneur » comme dans l’actuel touareg. À la même époque des Pharaons de la XXIIe dynastie, Homère chantait dans l’Odyssée (IV, 85-90) les merveilles et les richesses de la Libye « où les agneaux ont des cornes dès leur naissance, où trois fois dans l’année les brebis mettent bas : du prince au berger, tout homme a son comptant de fromage, de viande et de laitage… ». Il est difficile d’imaginer la Libye décrite par Homère, mais l’idée de richesse dégagée va être à l’origine de la fondation de certaines colonies grecques en Cyrénaïque comme le rapporte Hérodote pour le cas de Cyrène. Les auteurs grecs opposent les Libyens gouvernés par Carthage aux Libyens qui gouvernent par eux-mêmes et cela laisse entrevoir l’étendue géographique de la Libye antique. Lors de la guerre des Mercenaires (241-238 avant J.-C.), les monnaies émises portent la légende grecque « Libuon », c’est-à-dire « des Libyens » ignorant Carthage. Des Carthaginois portent des noms de « Lby » et « Lbt », c’est-à-dire « Libyen » ou « Libyenne » et font partie des familles carthaginoises avec des généalogies les remontant à des ancêtres libyens.

En punique, la zone de la Tripolitaine et la Cyrénaïque s’appelait « sd Lwbym » voulant dire « Territoire des Libyens » comme il ressort d’une inscription bilingue, en punique et en libyque, découverte à Maktar (Trip 76, 2). Ptolémée définissait la zone intérieure (« Libya Interior ») comme étant le territoire s’étalant de la côte méditerranéenne jusqu’à l’ouest sur le littoral atlantique qu’il matérialisa par les toponymes de l’Oued Massa et l’Oued Noul/n.

Les sites de Libye ont livré des informations qui sont condensées ici pour donner une idée sur les cultes et les divinités adorées. Au premier siècle, l’épigraphie a révélé en Libye l’existence d’une synagogue et elle est la seule à être révélée par les fouilles en Afrique du Nord. Également, les fouilles ainsi que la littérature rapportent plus de vestiges chrétiens en Cyrénaïque qu’au Maroc. La proximité d’Alexandrie où une communauté juive et chrétienne a été active est la cause de ce rayonnement culturel et religieux. Les persécutions des juifs et des chrétiens du Ier siècle ont poussé certains à chercher refuge chez les Amazighes.

Wadi El-Amud[7]

Le site est situé à 200 km à vol d’oiseau de Tripoli (Libye). Ce site est bien connu pour ses monuments funéraires du Ier siècle après J.-C. qui portent des inscriptions monumentales néopuniques (Trip, 77-79). Ces inscriptions préservent le nom de deux notables libyques qui y furent enterrés et ont pour nom « Nimmiran, fils de Massukakkasan » et « Yamrur, fils de Gatit ». Ce dernier a été enseveli avec son épouse, sa bru et son petit-fils.

Zliten[8]

Site d’une ville d’époque romaine à 35 km à l’est de Leptis Magna (Libye). Le domaine punique n’y est représenté jusqu’à présent que par l’inscription latin-punique d’un sépulcre familial et par un ostracon néopunique inédit.

Tripoli

En néopunique « Wy’t », en latin « Oea » et en arabe « Atrabulus » ou « Trabulus al-Gharb » qui est la capitale de la Libye actuelle et l’une des villes de la Tripolitaine qui en conserve le nom après la ruine des autres. Salluste dans Jugurtha (19, 1) ne la mentionne pas comme une fondation phénicienne. Cependant, Silius Italicus (III, 257) rapporte une tradition selon laquelle la ville fut fondée par des siculo-africains. Probablement, il fait allusion à des Phéniciens installés en Sicile et à Carthage. Le site naturel de Bu Setta offrait la possibilité d’un mouillage dans la banlieue est de la ville actuelle qui a révélé des vestiges datant du Ve au IIIe siècle avant J.-C.

La nécropole de Ghéran comportait des tombes à chambres et a livré des stèles de type punique où l’on remarque le signe du Tanit. Le Tophet local atteste la pratique du sacrifice « molk ». Jusqu’à la chute de Carthage, les villes côtières, chasse gardée (Polybe III, 23), s’enrichissent et versent un tribu à Carthage (Tite Live XXXIV 62, 3). Cette forme de relation va être tentée par les Amazighes de Libye avec Byzance et avec le Khalife musulman. Les Amazighes négocient le tribut à verser annuellement afin de garder leur liberté (Synésius fut envoyé pour négocier avec l’empereur byzantin, des envoyés amazighes au Khalife sont signalés par des auteurs arabes).

La ville d’Oea est enfouie sous la ville actuelle et rares sont les inscriptions qui ont été découvertes. Cependant, des inscriptions puniques (Trip 5-8.83.87-89) et des inscriptions latines (IRT, p. 63-72) ont permis d’avoir une idée sur son antiquité. Elle a profité d’une certaine autonomie de fait sous les rois numides et de liberté au point de frapper la monnaie à légende punique. Cette liberté lui a permis aussi de faire appel aux Garamantes pour régler son conflit avec Leptis Magna. Ceci illustre aussi les liens profonds entre cette cité amazighe et les tribus amazighes de l’arrière pays.

Au IIe siècle, la ville d’Oea est fidèle à ses « dii patri », Apollon et Minerve, en l’an 163, sur l’arc de triomphe de Marc-Aurèle et Lucius Verus (IRT, 232) et sous Commode aux côtés du génie de la colonie sur le fronton de son temple (IRT, 230). Au IIIe siècle, on y a parle le punique grâce à Apulée qui avait épousé une riche veuve d’Oea dont le jeune beau-fils ne parlait que le punique.

Sabratha[9]

En (néo)punique « Sbrt(‘)n », en grec/latin « Sabrat(h)a » (Pline, Histoire naturelle, V25.35) ou « Habrotonum » selon (Périple de PseudoSkylax, 110) ou « Habromacte » selon (Pomponius Mela ; Chorographie I 34). Avec le changement vernaculaire grec du « S » en « H », cela donne actuellement « Sabra ».

Il s’agit d’un port naturel de la Tripolitaine en Libye. D’après Sillius Italicus (III, 256), c’est une fondation phénicienne. Cependant, les fouilles ne permettent pas d’aller dans la datation des fondations d’un mur d’enceinte au-delà du Ve siècle avant J.-C. L’habitat permanent n’est attesté qu’à partir du milieu du IVe siècle avant J.-C. Les nécropoles méridionales avec des tombes à chambres sont connues à partir du IIIe siècle avant J.-C.

La ville se construit au milieu du IIe siècle avant J.-C. avec une enceinte et des mausolées de plan triangulaire de tradition alexandrine modifiés par des tendances puniques. Le mur conservé élevé à 23 m une aiguille portant un étage des « kouroi » debout sur des lions encadrant des métopes où figurent Bès, Hercule et le lion ainsi qu’un groupe non identifié. Au dessous, un étage de colonne avec une fausse porte surmontée d’« uraei » repose sur un soubassement à degrés. Un « tophet » est en service au IIe et Ier siècle avant J.-C.

La prospérité de la ville a été bien connue mais, après la chute de Carthage, sa situation est très mal connue. Sans doute, Sabratha acquiert sa liberté en même temps que Leptis Magna et bat sa propre monnaie sous le titre de « Sbr ’N » abrégé en « Sbr ». Le « Shadrapha » est assimilé à Liber Pater et à Dionysos et est honoré avec un temple à Sabratha dont le temple fut restauré entre 340 et 350 (IRT, 55). Les monnaies portent Liber Pater et Hercule (IRT 7 ; 104). Le municipe puis colonie honorent leur propre génie (IRT, 6) tout en donnant, comme Leptis Magna, des temples importants à Isis et à Sérapis, à Baal et à Saturne. Cela prouve que, en cette partie de l’Afrique du Nord, la liberté des religions a été respectée comme ce fut le cas dans tout l’Empire romain avant qu’il n’adopte le Christianisme qui fut à l’origine de l’intolérance vis-à-vis des autres religions.

Sabratha avait des relations commerciales avec l’Orient, mais aussi avec le Sahara, ce qui est sans doute à l’origine de sa richesse. À l’époque des Vandales, son histoire est obscure. Toutefois, Sabratha fut délaissée au VIIIe siècle.

Saniat ben-Hawedi, Garama (Djerma) et Taglit

Situé dans le Fezzan de Libye, Saniet ben-Hawedi, près de Garama a livré un graffiti et une amphore.

Taglit, située à 25 km à l’ouest de Garama a livré, quant à elle, une inscription bilingue libyco-néopunique gravée sur une stèle funéraire.

Les Garamantes avaient pour Dieu l’Ammon cornu de l’Oasis de Siwa et ce, depuis le Ier siècle après J.-C. (Sillius Italicus III 10 ; XIV572). Arnobe le jeune mentionne encore vers 460 après J.-C. que les Garamantes de Garama (Djerma) parlaient la langue punique.

Gasr Wadi El-Bir[10]

Site d’un fortin du « limes » de Tripolitaine (Libye), proche de Shemek sur le « Wadi Sofeggin », à 150 km à vol d’oiseau au sud de Leptis Magna. Le site a révélé une inscription latino-punique gravée sous un relief qui présente deux victoires ailées tenant une guirlande qui commémorent la construction du fortin.

Tarhuna et Djebel[11]

Haut plateau de Libye au sud-ouest de Leptis Magna. Des épigraphes latino-puniques (IRT 865-866, 873, 877) ainsi que des inscriptions puniques y ont été relevées. À « Ras el-Haddagia », un sanctuaire de Jupiter, Ammon identifié à Zeus, Ammon de l’oasis de Siwa (ammonium) a été découvert et dont la dédicace datée du proconsulat de Lucius Aelius Lema (15-17 après J.-C.) est rédigée en latin et en néopunique (Trip 76 = KAI118). Au site « ’Arabin », une dédicace à la Caelestis néopunique fut découverte en 1969 et dont le nom écrit en punique « Qlyst ’ » (Epigraphica 45, 1983, p. 102-104).

Bir Ed-Dreder[12]

Site de la Tripolitaine intérieure (Libye) à 45 km au sud-est de Mizda où l’on a retrouvé plusieurs inscriptions latino-puniques (IRT, 886).

Ghirza[13]

Site d’un bourg libyque romanisé situé à 250 km au sud-est de Tripoli (Libye). Il a livré trois inscriptions libyques découvertes dans un temple et une inscription latine-punique (IRT, 893).

Philènes, autel des Frères[14]

En grec « Bomos » d’après le PseudoSylax, mais généralement « Bomoi Philaiou » ou « Philainou » puis « Philainon » puis communément « philaeni/orum ».

L’autel des Frères Philènes marque la frontière des Maces à l’ouest et des Nasamons à l’est (Polybe III, 39, 2 ; X40, 7). Il s’agit ici de la première frontière érigée ou marquée entre tribus libyques.

Bu Njem-Chol-Golas[15]

Site de l’oued Kebir à 125 km au sud-ouest de Syrte (Libye) appelé dans l’Antiquité « Chol », « Chosol », « Golas », « Gholaia ». Il s’agit d’un toponyme conservé sur place par un « Bir Kilayah ». Occupé ex-nihilo par l’armée romaine en 201 avant J.-C. et abandonné avec la petite ville adjacente en 259/263.

Selon Hérodote, ce lieu faisait partie du territoire des Maces (Hérodote IV, 175). Le pays était allié avec Carthage. Déjà en voie de civilisation selon Diodore probablement au contact des Emporia (un chamelier nommé Iddibal), les Amazighes durent se sédentariser dans l’oued Kebir au milieu du Ier siècle après J.-C. Un riche mausolée à Bir as-Shawi, à 90 km au sud-ouest de Bu-Njem, illustre les tendances de l’art libyco–punique de la Tripolitaine. Le signe du Tanit a été révélé par les fouilles et les auteurs considèrent que l’écriture et les dieux connus par les fouilles sont libyques et non puniques.

Auza[16]

Ville de Libye fondée par Ittobaal de Tyr comme le mentionne Ménandre d’Éphèse et conservée par Flavius Joseph (A.J. VIII 324). L’historicité de cette fondation ne peut ni être confirmée ni démentie. Une ville d’« Auzia » ou « Auzea » attestée plus tardivement (Ptolémée IV, 2 ; Tacite : Annales IV, 24 et Itinéraire Antonin 30, 6) et, généralement, identifiée à l’actuelle Sour el-Ghozlane, à 124km au sud-est d’Alger pourrait porter le nom de cette antique Auza.

Carte de localisation

A : Bir Ed-DrederB : Bir KilayahC : Bu NjemD : Djerma
E : GhirzaF : Jebel TarhunaG : Leptis MagnaH : Ras Lanouf
I : SabrathaJ : ShemekK : SiwaL : Sour el-Ghozlane
M : TripoliN : Wadi el-AmudO : Wadi SofegginP : Zliten

Extrait de la spiritualité chez les amazighes Tome I de LallaYetto Kushel

Bibliographie


  • [7] O.Brogan. The Roman Remains in the Wadi el-Amud, LA 1, 1964, p.47-56.

G.Levi Della Vida et M.G.Amadassi Guzzo. Iscrizioni puniche della Tripolitania (1927-1967), Rome, 1987.

  • [8] E.Lipinski. Dictionnaire de la Civilisation phénicienne et punique, Brepols, 1992.
  • [9] Lepelley. Cités II, p. 372-380.

P.M. Kenrick. Excavations at Sabratha 1948-1951, Londres, 1986.

  • [10]M.Sznycer. Groupe Linguistique d’Études Hamito-Sémitiques 10 (1963-66), p. 100-101.

A.F.Almayer. Libyan Studies 14 (1983), p. 90-91 ; 15(1984), p. 149-151.

  • [11]R.Goodchild. Libyan Studies, Londres, 1976, p. 72-113.
  • [12]R.Goodchild. Libyan Studies, Londres, 1976, p. 59-71.
  • [13]A.F.Elmayer. Libyan Studies 15, 1984, p. 101-102.
  • [14]R.Goodchild. Libyan Studies, Londres, 1976, p.155-172.
  • [15]R.Rebuffat. BAC, n.s., 19B (1983<1984>), p. 253-254.
  • [16]Lepelley. Cités II, p. 534-538.
Cet article fait partie de la page principale consacré à la spiritualité chez les Amazighs