From Wikimazigh

Encyclo: Les noms des mois en Tamazight médiévale

Les noms des mois en Tamazight médiévale

Introduction

A l’époque actuelle, les populations amazighes ont l’habitude d’utiliser soit le calendrier musulman soit le calendrier romain. Bien que ce dernier présente des noms berbérisés depuis une époque lointaine, il semble que les Amazighs aient possédé leur propre nomenclature pour désigner les mois de l’année. On en est même certain puisque les Touaregs connaissent encore des noms de mois dans leurs parlers, ces noms variant d’une région à l’autre.

Le présent article se base sur l’exploitation de deux sources amazighes médiévales.

La première (L) est un calendrier trouvé dans un manuscrit de la librairie de l’Université de Leiden (Pays-Bas). La seconde (M) provient d’un manuscrit d’une collection privée au Maroc.

Ces deux sources contiennent les noms amazighs des mois solaires écrits en alphabet arabe maghrébin médiéval.

Comme il sera vu plus loin, huit des douze noms sont construits à partir d’éléments morphologiques amazighs familiers et identifiables. Ils peuvent être transcrits et analysés avec un haut degré de certitude. De plus, des formes correspondantes existent en Touareg moderne pour quatre de ces noms.

Les quatre noms restants, qui n’ont pas de forme familière, ne peuvent pas être analysés ou identifiés pour le moment.

Les sources

La source (L) est un court traité anonyme sur le calendrier solaire trouvé à Leiden. Le manuscrit a été rédigé au Maroc et date probablement du 18ème siècle. Le document est écrit en écriture maghrébine cursive. Le nom de l’auteur du texte de Leiden est inconnu. Celui-ci contient entre autres douze paragraphes traitant des mois du calendrier solaire. Chaque paragraphe contient les données suivantes :

(1) Le nom roman (parler dérivé du latin) du mois. (2) Le nom amazigh. (3) Le nombre de jour du mois. (4) Le signe du zodiaque. (5) La longueur de l’ombre d’un homme à mid, mesurée en pieds. (6) Les dates du anwa ou manazil. (7) La longueur, en heures, du jour et de la nuit.

La source (M) est une copie d’un autre texte anonyme trouvé dans un manuscrit d’une possession privée au Maroc. La copie est datée du 12 Ramadan 964 (9 Juillet 1557). L’auteur de ce texte étudia à Kairouan chez Yousouf ibn Yahya al-Mughami. Ce dernier était un étudiant d’Andalousie qui avait étudié à Cordoue chez Ibn Habib al-Sulami dont il transmit les travaux lorsqu’il devint lui-même professeur. Parmi ces travaux se trouvait un calendrier qui fut utilisé par l’auteur anonyme dans son propre travail. Celui-ci apparaît ainsi être un autre exemple de matériaux amazighs médiévaux dont l’origine peut remonter à l’Andalousie.

Les noms amazighs

Dans la source (L), la liste des mois commence en Janvier ; dans la (M), elle commence en Septembre. Huit des douze noms constituent quatre paires. Dans (L), ces huit noms sont composés de deux noms amazighs. Dans (M), les 2ème noms sont remplacés par un mot arabe sauf dans un :

(L) (M) (1) Décembre taywrt tazwar taywrt al-awwal Janvier Janvier taywr tkrat taywrt al-akhir Février (2) Avril tasra tezdwart tas al-awwal Mai Mai tasra takart tchra al-akhira Juin (3) Juin ‘wdayght yzwarn ‘wdayght al-awwal Juillet Juillet ‘wdayght ‘kran 'wdayght al-akhir Août (4) Août ‘wzymt ‘yzwarn ‘ywzmt Septembre Septembre 'wzymt ykran ‘ywzmt al-akhir Octobre

Le 2ème mot de la 1ère ligne de chaque paire de (L) peut être identifié comme le participe du verbe zwur (précéder, être le premier). Le 2ème mot de la 2ème ligne de chaque paire de (L) peut être identifié comme le participe du verbe ggeru (être le dernier). En effet, le K arabe est utilisé pour représenter le son G. Les paires 1 et 2 contiennent un participe féminin singulier et les paires 3 et 4 un participe masculin singulier. Mais on peut constater que ces verbes sont écrits de manière différentes, ces fautes d’orthographe peuvent être expliquée en partie par les conventions d’écriture post-médiévales en alphabet arabe. On ne rentrera pas dans les détails de ces règles mais elles illustrent les difficultés que l’on peut rencontrer lorsque l’on transcrit du Tamazight en alphabet arabe.

On remarque aussi le taywr écrit à la place de taywrt.

Les corruptions dans M sont probablement le résultat de la transmission du texte à certaines étapes par un copiste arabophone qui ne connaissait pas le Tamazight.

Analysons maintenant ces quatre paires écrites dans une orthographe contemporaine :

(1)

Tayyurt tezwart : Premier mois Tayyurt teggerat : Dernier mois

(2)

Tasra tezwart Tasra teggerat

Le nom tasra est attesté dans plusieurs sources médiévales, en Tachelhit moderne et en Arabe dialectal marocain comme le nom d’une plante, Salsola kali ou Traganum nudatum. Cependant, au vu des interprétations proposées des premiers mots des paires (3) et (4) (v. ci-dessous), tasra devrait peut-être être comparé au Touareg asera : troupeau d’animaux sauvages.

(3)

Awzimt yezwaren Awzimt yeggeran

La structure du nom awzimt est à comparer au Touareg Y ( Ywlemmden) awdemit : jeune gazelle. Selon Prasse, ce nom est un composé de aw : fils de et du féminin tedemit (masc. edemi) : gazelle. D’une façon analogue, la forme awzimt peut être analysée comme un composé de aw : fils de et tazimt / tizimt. La forme awzimt a, en fait, un pendant en Touareg Y awjem et Touareg H (Ahaggar) awhim, mais notons que la terminaison du féminin (t) manque ici. Le nom tazimt / tizimt (masc. azim / izim) peut avoir des correspondances en Touareg Y ezam : oryx et Touareg H ehem, ezem : une espèce d’antilope, mais la dérivation du Touareg Y awjem et Touareg H awjim de ezam est problématique.

Le Touareg H a un nom de mois awjem yazzaran correspondant à notre awzim yezwaren . C’est le nom du 3ème mois lunaire, avec awjem-as-essin : la 2ème jeune gazelle et awjem-as-karad : la 3ème jeune gazelle désignant respectivement les 4ème et 5ème mois lunaires.

Le même trio se retrouve dans l’Adghagh azim wa-s-zzaran, azim wa-n-amas, azim wa-n-krad, mais ici les noms correspondent aux 4ème, 5ème et 6ème mois lunaires.

A la place du trio, le parler de l’Ahaggar a une paire awhim wa yezzaren : la première jeune gazelle et awhim wa ylkemen : la jeune gazelle qui suit pour les 4ème et 5ème mois lunaires.

Finalement, une paire correspondante se retrouve dans les noms des 6ème et 7ème mois lunaires dans le Zenaga de Mauritanie aghdjumt djebburen et aghdjumt yethrin.

(4)

Awdayght yezwaren Awdayght yeggeran

Aucun pendant de awdayght n’est attesté. Cependant, il a la même structure aw…t que awzimt, ainsi il peut être analysé comme un composé de aw : fils de et d’un nom tadayght / tidayght. Dans son Kitab al-asma, Ibn Tunart mentionne un nom tadayght avec un masculin pluriel idyghan / iduyagh. D’après les équivalents arabes donnés par Ibn Tunart (al nàja), ces noms semblent être ceux d’un genre d’antilope. Awdayght ou awdayghw pourraît ainsi être pris dans le sens de jeune antilope, une contre-parties appropriée pour awzimt : jeune gazelle.

Les quatre noms restants

Pour ce qui est des quatre noms restants, aucune forme correspondante n’a été trouvée dans les parlers modernes.

L’orthographe du premier mot yrdwt ressemble à une 3ème personne du masculin singulier avec un complément d’objet direct yrdw + t ou yrdu + t. Cependant, aucun verbe similaire avec un sens approprié n’a été trouvé dans les parlers amazighs modernes sauf la possible exception du Kabyle erdu « faire une mauvaise récolte » (mais c’est un verbe intransitif).

Le 2ème mot synwa pourrait être transcrit (en tenant compte des conventions de transcription en alphabet arabe à l’époque) sinu, sinnu, sinew, sinnew, seynu, seynew.

Le 3ème mot pourrait être transcrit isi, issi, isey, issey.

Le 4ème mot est nim.

Selon la forme dans laquelle ils ont été écrits dans ces manuscrits, aucun de ces quatre noms semble relever d’éléments amazighs identifiables. Cependant, cela ne signifie pas nécessairement que ces formes ne sont pas authentiques, même si dans deux cas, leur orthographe originale n’a pu être déterminée avec certitude.

De plus des formes comparables ne semblant pas amazighes existent aussi en Touareg Y.

Les quatre noms sont si différents des huit autres noms que l’on a l’impression que les sources L et M sont en fait un amalgame de deux listes différentes, une amazighe et une autre.

Comme source externe possible, les langues afro-asiatiques (chamito-sémites) viennent d’abord à l’esprit : les Amazighs ont été en contact avec plusieurs langues de ce groupe au cours de l’histoire. Cependant une comparaison avec les noms de mois égyptiens-coptes, puniques, hébreux et arabes n’ont donné aucun résultat.

Une autre source possible sont les langues de l’Ouest du Sahel, en particulier le Soninké. Les cultivateurs soninkés occupèrent une grande partie de l’actuelle Mauritanie et les contacts commerciaux avec les Amazighs ont existé depuis très longtemps.

En tout cas, des recherches plus poussées dans cette région pourraient apporter des éclaircissements sur l’origine de ces quatre noms.

Calendriers solaires et lunaires

Dans les deux sources (L) et (M), les noms amazighs des mois sont identifiables avec les noms romands des mois solaires. Cependant, tandis que (M) et (L) sont en concordance sur l’ordre dans lequel les noms amazighs sont alignés, il y a une différence d’un mois dans leur identification avec les mois romands : (L) identifie « tayyurt tezwart » avec Décembre, tandis que, dans (M), « tayyurt al-awwal » est identifié avec Janvier, et ainsi de suite.

Les noms touaregs modernes reconnus dans quatre des noms de (L) et (M) font partie d’un ensemble de mois du calendrier lunaire. De plus, il y a une différence dans l’ordre des listes : en Touareg , la paire « tayort » est suivie immédiatement par la triade « azim », tandis que dans (L) et (M), six autres noms viennent entre la paire « tayyurt » et la paire « ewzimt ».

En conclusion, nous ne pouvons être certain que les noms amazighs originels appartenaient à un calendrier lunaire ou solaire, bien qu’un calendrier solaire semble plus probable.

Cependant, un fait intéressant peut être noté : Dans (M), la liste des noms commence avec Septembre, le 9ème mois de l’année solaire, or Prasse rapporte que les Touaregs comptent normalement le 9ème mois lunaire en premier.

Noms musulmans et non-musulmans

Dans beaucoup de dialectes arabes, les mois musulmans ont des noms alternatifs qui décrivent l’activité clé ou l’occasion festive d’un mois particulier.

Ainsi, Rabi est communément appelé « mulud » (nouveau-né), car le prophète Mohammed naquit le 12 de ce mois. Des noms alternatifs comparables existent aussi dans les parlers amazighs modernes. Par exemple, le 11ème mois est appelé « le mois entre les fêtes » :

En Tachelhit : ayyur n ger ida làyd. En Kabyle : aggur ger làyudat. En Wargli : yur jar tfaskiwin. En Touareg Y : tallit tan ger maddan.

Il est intéressant de noter que, parmi les noms amazighs alternatifs, il y en a dont la signification ne peut être expliquée par des pratiques musulmanes. Exemples :

En Tachelhit : « ikni yzwarn » (le premier jumeau) et « ikni yggwran » (le dernier jumeau) pour les 4ème et 6ème mois lunaires. Le 5ème mois s’appelle « wi n tuzzûmt » (celui du milieu).

En Tamazight : tirwayin, ayyaw et îmz pour les 4ème, 6ème et 9ème mois lunaires.

En Touareg H : « tallit settêft » (le mois noir) et « tallit erghet » (le mois jaune) pour les 2ème et 3ème mois lunaires.

Les huit noms des quatre paires dans L et M et les quatre noms touaregs correspondants sont aussi à considérer parmi les noms non-musulmans.

Conclusion

Les divergences entre les identifications des sources (L) et (M) avec les mois romands d’un côté et les différences dans les identifications des formes touaregs correspondantes avec les mois musulmans de l’autre, suggèrent que l’alignement du calendrier amazigh avec les calendriers étrangers ne fut jamais totalement complet. De plus, nous devons tenir compte qu'il a pu aussi exister plus d’une version du calendrier amazigh.

Ces anciens noms des mois amazighs semblent en tout cas inspirés de la nature avec une référence visible à certains animaux (antilopes,...). D'où provient cette relation ? Nous ne le savons pas mais sa grande ancienneté est certaine.

Enfin, nous avons pu constater les difficultés que pouvaient engendrer la transcription du Tamazight en alphabet arabe.

Nico van den Boogert. "The names of the months in medieval berber" in "Article de linguistique berbère"-Mémorial Werner Vycichl. L'Harmattan 2002.

Récupéré sur http://www.wikimazigh.com/wiki/Encyclopedie-Amazighe/Encyclo/LesNomsDesMoisEnTamazightMedievale
Page mise à jour le 14 mai 2008 à 15h11