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Les Tarifs Sacrificiels Antiques En Afrique Du Nord

On désigne par tarifs sacrificiels en punique « B’T » deux inscriptions carthaginoises dont une a été retrouvée à Marseille ; elle est la plus longue et mieux conservée et provenait du temple de Baal Sapho à Carthage où elle fut affichée. On désigne aussi par ce même binôme les listes latines de victimes offertes en Afrique du Nord à Saturne et à d’autres divinités. Ces lites figurant dans les inscriptions votives des prêtres de Saturne alors que les tarifs sacrificiels puniques sont des barèmes destinés à régler les rapports entre prêtres et fidèles à l’occasion des sacrifices accomplis dans les temples pour le compte d’offrants privés, individus, associations ou familles. Les deux tarifs puniques de Carthage, qui reflètent des traditions différentes détriment pour chaque type de sacrifice les taxes en argent, la part du prêtre et celle de l’offrant, mais ne décrivent pas le rite et ne mentionnent pas les motifs des sacrifices.

Les tarifs distinguent deux catégories de la matière sacrificielle : les animaux à poils et les animaux à plumes.

  • Le bétail « MQN’ » en général est divisé en quatre catégories : les bovins adultes « ’LP », veaux « ’GL » et cerfs « ’YL », ovins adultes « YBL ’Z », petits ovins « ’MR GD » et assimilés « SRB ‘YL » pour petit cervidé.
  • Quant aux oiseaux, les victimes les plus humbles sont difficiles à préciser « SPR ‘GNN » : oiseaux de bassecour et oiseaux sauvages « SS ».

On offrait aussi des gâteaux, de l’huile, du vin et des parfums. Quelle que soit l’offrande, une compensation revient au clergé sauf dans le cas où l’offrant ne sacrifiait pas d’animal.

Les sacrifices


Les sacrifices se composaient de plusieurs types, mais seuls trois sont bien connus; les autres sont difficiles à préciser.

  • Le « KLL » : Ce rituel désigne le sacrifice de tous les animaux à poils à l’exception des oiseaux. L’offrant « B’L HZBH » n’a droit à aucune partie de la victime. Au contraire, il doit payer aux prêtres une redevance qui varie selon le type d’animal sacrifié. Le terme « KLL » du rituel exprime la notion de totalité et la victime doit parvenir aux Dieux en totalité. Ainsi, l’offrant ne reçoit pas de part.
  • Le « SW’T » : Ce rituel constitue un sacrifice prestigieux avec les mêmes victimes que dans le rituel du « KLL ». La différence avec le « KLL » est le fait que la victime va être partagée entre le prêtre et l’offrant tandis que la divinité ne reçoit rien. Les compensations des prêtres sont les mêmes que pour le rituel du « KLL ». Le rituel du « SAW’T » constitue un sacrifice de communion.
  • Le « SLM KLL » : Ce rituel figure uniquement dans le tarif sacrificiel de Marseille. Les prêtres recevaient une compensation en argent, mais les fidèles et le clergé étaient exclus de la consommation des victimes à poils; par contre, la viande des victimes à plumes appartenait de droit à l’offrant.

À Aziz ben Tellis en Algérie et à Koudiat Es-Souda en Tunisie, les fouilles ont révélé des inscriptions contenant une liste de victimes offertes à Saturne et à d’autres divinités, notamment Caelestis : taureau, agneau, agnelle, bélier, bélier châtré, chevreau, chevrette, coq, chapon, poule, voire 5 poules. Les stèles de l’époque romaine précisent que le sacrifice est offert à l’occasion de l’« entrée sous le joug » d’un prêtre à Saturne, à l’âge de 65 ans.

Le clergé punique et Néo-punique


En Afrique du Nord, l’abondance des temples de différentes divinités nécessite une catégorie sociale spécialisée pour en assurer la gestion et le bon fonctionnement. L’usage du mot clergé ici ne fait aucune référence au christianisme mais au sens général du mot.

Les sources épigraphiques privilégiées dans cet exposé nous permettent de se faire une idée de ce clergé ainsi que de leurs noms en punique et néo-punique, car les noms, loin de disparaître avec le culte populaire, ont une longue vie quand ils sont réutilisés pour un nouveau culte. Une mise en parallèle des sources puniques épigraphiques sera effectuée avec des sources gréco-latines pour donner une idée plus claire.

Dans les sources phéniciennes et puniques, le terme générique pour « prêtre » est « Khn ». L’usage de ce terme n’est pas en rapport avec le judaïsme. Il est plutôt en rapport avec la sémantique sémitique. Les Arabes d’avant l’Islam employaient le même terme pour désigner les « prêtres arabes » qui donnaient des oracles en prose. D’ailleurs, les Qorayshites rejetaient la prophétie de Mohammed sur la base de la similitude du Coran à la prose des prêtres (« Kuhhan », pluriel de « KHN ») qui étaient distincts des « Khnm » juifs de l’époque. Ce nom en Phénicie devrait désigner le principal membre du clergé attitré à une divinité, car il est porté par des rois à Sidon au Ve siècle avant J.-C. Le roi est aussi « prêtre d’Astarté » ou « Khn‘Strt » et la reine mère d’Eshmunazor est prêtresse « Khnt » de la même déesse.

À Byblos, le père du roi Azzibaal a le titre de prêtre de la déesse BaaLat (Gubal) « Khn B’lt ». Les liens entre royauté et sacerdoce sont bien attestés par les auteurs anciens.

À Carthage, au cours du IVe siècle avant J.-C., s’opéra une révolution religieuse qui n’est pas encore expliquée par l’Histoire et qui tranche avec la pratique de la Phénicie. En effet, des individus à Carthage portent le titre de prêtre « Khn » ou de « prêtre en chef » (« Rb Khnm ») avec évidemment des équivalences féminines : prêtresse « Khnt » et prêtresse en chef « Rb Khnt ».

À Chypre, au site de Kition (Larnaka), une tablette donne la liste d’un personnel qui reçoit un paiement du temple. Ce personnel est lié régulièrement au culte et doit être un personnel subalterne ou occasionnel.

Il y avait aussi les magistrates de la Néoménie « ‘Lm Hds » qui célébraient ou présidaient les cérémonies se déroulant à la nouvelle lune. Il y avait également les chantres « SRM », un personnage appelé « maître de l’eau » ou « B’l Mym » (parallèle avec Gueldamane dans l’Amazighe actuel), les boulangers « ’Pm », les barbiers « Glbm » attestés aussi à Carthage avec la spécification « Glb ‘Lm » signifiant « Barbiers de la divinité », ce qui confirme leur rapport avec le culte et le fait que la tête rasée est une caractéristique des Amazighes. En outre, il y avait les « Klbm » (« Chiens ») et les « Grm » (« Clients ») qui seraient liés à la « Prostitution sacrée » aussi bien à Carthage qu’à El-kef (Sicca Veneria) dans une cité purement numide.

En outre, il y avait le « P’l Hshm » qui fut sans doute le chargé des cérémonies employant des couronnements ou des branches de feuillage. Il y avait également quelques titres traduisant des fonctions romaines que l'on peut identifier à des charges sacerdotales néo-puniques comme le « ’Dr‘Zrm » correspondent au praefectus sacrom.

La définition de la fonction « Miqim Elim » attestée à Chypre, à Rhodes et à Carthage :

  • «’Srt H’sm ‘S ‘Lhmqsdsm» soit « dix hommes préposés aux sanctuaires ».
  • «Slsm H’S ‘L hms’tt» soit « trente hommes préposés aux dépenses ».

Le personnel chargé des offrandes cultuelles est considéré comme appartenant au clergé. Il est enfin possible de considérer, comme membres du clergé, les individus qui à Carthage se disent « serviteur » ou « ‘Bd » (au féminin, « ‘Mt ») du temple ou d’une divinité donnée.

D’après les sources épigraphiques gréco-latines aussi bien en Phénicie qu’en Afrique du Nord, il y a confirmation d’un clergé hiérarchisé jusqu’à l’époque romaine impériale du IIe siècle après J.-C., notamment le maintien des titres grecs de deuterostates pour Baal Marqod, de pemptostates de Zeus ou de hebdomostates à Sidon.

À cet égard, les inscriptions puniques confirment leur existence puisqu’elles ont été d’une « deuxième classe » ou « Hsn’/h » sacerdotale attestée à l’époque romaine en Afrique du Nord où l’on connaît des sacerdotes loci primi et loci secundi dans le culte de Saturne et de la Caelestis. Les sacerdoces formaient un collège sacerdotal coiffé par un Magister dont le titre pourrait correspondre à « Rb Khnm ». Aucune femme n’est affublée du titre de prêtresse dans les stèles dédiées à Saturne, mais elles apparaissent sur les reliefs en vêtements sacerdotaux. Le témoignage de Tertullien rapporte que, à son époque, au début du IIIe siècle, il y avait des prêtresses de la « Cérès africaine » attestées d’ailleurs par l’épigraphie latine relative à Déméter et à Korè qui étaient tenues au célibat.

En Afrique du Nord, les inscriptions font allusion aux étapes de la vie sacerdotale, couronnée à l’âge de 65 ans par l’« entrée sous le joug », une espèce de jubilé qui consacrait l’assujettissement total du fidèle à sa divinité. Il va sans dire que cette pratique de parcours en étapes va se retrouver chez les Amazighes vivant sous l’Islam et d’où émergèrent des saints qui ne connaissaient point de mot arabe comme l’exemple de Bou Ya’za (connu sous le nom de Moulay Bouazza).

Extrait de la spiritualité chez les amazighes Tome I de LallaYetto Kushel

Cet article fait partie de la page principale consacré à la spiritualité chez les Amazighs