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Encyclo: Langues tchadiques et l'origine chamitique de leur vocabulaire


Les langues tchadiques et l'origine chamitique de leur vocabulaire

LES LANGUES TCHADIQUES

Les langues tchadiques, dont le représentant le plus connu est le haoussa, offrent le curieux aspect d'un ensemble combinant une structure essentiellement chamitique avec un vocabulaire en grande partie soudanais. Dans les limites de cet article, nous essaierons de trouver les raisons de cette combinaison. Mais avant d'entrer dans le détail, nous jetons un coup d'oeil sur trois théories dont la plus ancienne remonte à l'an 1887. Elle avait donc exactement 100 ans en 1987.

Friedrich MÜLLER (1887)

Ce fut Friedrich MÜLLER, professeur à l'université de Vienne et auteur d'un Grundriss der Sprachwissenschaft, qui définit pour la première fois le rapport entre les langues sémitiques d'Asie ou d'origine asiatique et les langues chamitiques d'Afrique.

Ces deux ensembles, possédant une structure grammaticale presque identique, diffèrent cependant selon F. MÜLLER en deux points :

Werner VYCICHL Université de Fribourg

D'après F. MÜLLER, les langues chamitiques comprennent trois groupes :

De plus, il note que le haoussa, seule langue tchadique connue à l'époque, présentait des concordances remarquables avec le chamito-sémitique.

Carl MEINHOF (1912)

Une autre optique apparaît dans l'ouvrage de Carl MEINHOF sur les langues des Chamites. Ce linguiste, d'abord pasteur, puis professeur à l'Université de Hambourg, est encore aujourdhui une autorité incontestée dans le domaine des langues bantoues, mais ses théories sur les langues des Chamites ne correspondent plus à l'état de nos connaissances actuelles. Dans ses Sprachen der Chamiten (1912), il analyse sept langues parlées d'après lui par des populations chamitiques :

Nous remarquons que trois d'entre ces langues ne sont pas du tout chamitiques : (a) le peulh, langue à classes nominales, (b) le masaï qui distingue pourtant le masculin du féminin, (c) le hottentote, langue à intonation et à clicks.

Les caractéristiques des langues chamitiques sont d'après MEINHOF entre autres :

Nous connaissons aujourd'hui les raisons de ces changements et n'avons plus besoin de la "polarité" pour les expliquer (W. VYCICHL, "L'article défini du berbère", Mémorial André Basset, Paris, 1957).

D'après C. MEINHOF, les Chamites, guerriers et éleveurs de boeufs à l'instar des Peulhs et des Masaïs, dominaient des populations noires.

Joseph GREENBERG (1952)

En 1952, Joseph H. GREENBERG publie son article sur le "présent afroasiatique". Il y distingue cinq groupes de langues :

Il rejette le terme de "chamitique" parce qu'il ne voyait pas les différences fondamentales qui séparent le sémitique du chamitique.

Ce nouveau point de vue a eu un énome succès , notamment en Amérique et en Angleterre, mais aussi ailleurs où tout le monde se prosterne devant le grand savant américain, auteur de théories fantaisistes. J'ai moi-même publié un article "Farewell Afroasiatic" in Chadic News, et l. FODOR a critiqué le travail de GREENBERG dans d'autres domaines (A fallacy in contemporary linguistics: .J. CREENBERG's classification of the African languages and his "Comparative method", Hamburg, 1966).

LES LANGUES CHAMITO-SEMITES

Nous maintenons donc la division du chamito-sémite en deux branches, comme l'a déjà fait Friedrich MÜLLER (1887).

I. Le sémitique, dont nous mentionnons ici cinq langues importantes :

II. Les langues chamitiques :

(a) l'égyptien : premier roi Ménès, vers 3000 avant J.-C., unificateur du pays, et fondateur de la capitale Menphis. Ecriture hiéroglyphique ;

(b) le berbère en Afrique du Nord, comprenant plusieurs langues et dialectes : siwi (Egypte), nefousi et ghadamsi (Libye), djerbi (Tunisie), chaoui, kabyle, mozabite (Algérie), rifi, tamazight, chelha (Maroc), touareg (Sahara), zénaga (Mauritanie), etc. La plus ancienne inscription datée en caractères libyques date de 136 avant9 J.-C. (Mausolée de Masinissa, Dougga en Tunisie). On parlait également berbère aux îles Canaries.

(c) couchitique : bedja, biline, galla ou ométo, somali, etc.

(d) le tchadique, environ 150 langues et dialectes : haoussa (25 millions de sujets parlants), bolé, angas, ron, badé, Biu-Mandara, somrai, dangla, masa, etc.

LES DIFFERENCES ENTRE LE CHAMITIQUE ET LE SEMITIQUE

(1) Les langues chamitiques possèdent des verbes bilittères, par ex. kabyle del "couvrir", gen "dormir", z'ed "moudre". Les langues sémitiques n'ont que des verbes à trois ou plusieurs radicales (arabe katab "il a écrit").

(2) Les formes verbales à gémination sont en chamitique des duratifs ou expriment le temps présent (kabyle ikerrez "il a l'habitude de labourer"). Cette forme n'est jamais causative. En revanche, cette même forme est en sémitique, dans la plupart descas, causative (arabe àlim "il a su", àllam "il afait savoir").

(3) Toutes les langues sémitiques possèdent ou ont possédé une déclinaison (arabe al-bayt-u "la maison" nominatif, al-bayt-i "de la maison" génétif, al-bayt-a "la maison" accusatif). Aucune langue chamitique ne posède une déclinaison de ce type (trois cas : -u, -i, -a au singulier, -uu, -ii, -aa au pluriel).

(4) Les noms de nombres de 3 à 10 se construisent en sémitique de façon particulière : formes masculines pour les noms féminins et vice-versa. En revanche, las langues chamitiques font l'accord quand ils distinguent le genre grammatical des numéraux.

LA PREHISTOIRE DE L'AFRIQUE DU NORD

A la fin du paléolithique, l'Afrique du Nord était occupée par une population cromagnoïde, les hommes de Mechta el-Arbi : de grande taille (1,74 m en moyenne pour les hommes), à forte capacité crânienne (1650 cc), à face large et basse, aux orbites de forme rectangulaire et à ossature robuste (G. CAMPS, Civilisations,pp. 82-89). L'angle de la mâchoire était souvent rejeté vers l'extérieur. Avulsion des incisives du maxillaire supérieur pour les hommes et les femmes. L'homme de Mechta el-Arbi était l'auteur d'une civilisation particulière, celle de l'ibéro-maurusien, appartenant au paléolithique final.

Les descendants de l'homme de Mechta el-Arbi constituent aujourd'hui environ 3% de la population de Maghreb. Le nom de cette population dérive d'un site préhistorique en Algérie orientale fouillé pour la première fois par J. de MORGAN en 1907.

Les Protoméditerranéens

A l'époque suivante, un nouvel élément ethnique fait son apparition en Afrique du Nord avec les Protoméditerranéens, pratiquement identiques avec la majorité de la population actuelle. Environ 70% des Kabyles appartiennent à ce type. Egalement de taille élevée (1,75 m pour les hommes), ils présentent un rapport crânio-facial plus harmonieux que le type de Mechta el-Arbi. Le nez est plus étroit, l'angle de la mâchoire n'est plus rejeté vers l'extérieur et l'ossature est plus gracile.

Les Protoméditerranéens sont porteurs d'une civilisation nouvelle, celle du Capsien, nommée ainsi d'après la ville de Capsa, aujourd'hui Gafsa (en Tunisie miridionale), caractérisée par des microlithes géométriques (triangles, trapèzes, segments de cercle), des grattoirs denticulés, des burins, des perçoirs, des lamelles aigües à bord abattu rectiligne et à base tronquée.

Les Protoméditerranéens pratiquaient également l'avulsion dentaire mais contrairement aux Mechtoïdes, l'avulsion des incisives n'est pratiquement jamais observée sur les hommes -il n'y a qu'une seule exception- tandis que les femmes, peut-être toutes, avaient les incisives arrachées, le plus souvent aux deux mâchoires (G. CAMPS, Civilisations, p. 174).

Le Natoufien

Le Capsien de l'Afrique du Nord dérive du Natoufien du Proche-Orient. Cette civilisation, nommée d'après le Wadi en-Natouf en Syrie, fut découverte en 1928 par D. GARWOD. Les Natoufiens, phyiquement identiques aux Protoméditerranéens de l'Afrique du Nord, vivaient dans des grottes et, en partie, déjà dans des villages. Leur principale occupation était la chasse et la cueillette. Ils ne possédaient qu'un seul animal domestique, le chien. Leur industrie lithique ressemble à celle du Capsien. Ignorant l'agriculture, ils recueillaient des céréales sauvages qu'ils pilaient dans des mortiers en pierre, et possédaient des faucilles en silex inserées dans des manches d'os.

Leur civilisation, mésolithique comme le Capsien, constitue la transition entre le paléolithique et le néolithique. Le niveau le plus ancien du tell de Jéricho a livré, avec une importante industrie natoufienne, les restes d'un bâtiment que l'analyse du carbone 14 date de 7000 avant J.-C. Par la suite, au 7ème millénaire, des civilisations néolithique succèdent au Natoufien.

Les Protoméditerranéens ont apporté du Proche-Orient non seulement leurs squelettes, mais aussi leur langue, non encore sémitique, mais protosémitique, dans laquelle certaines particularités propres aux langues sémitiques, comme par ex. l'emploi de la forme verbale à gémination comme causatif (arabe kabur "être grand", kabbar "rendre grand"), n'étaient pas encore développées.

Le Capsien est également attesté en Egypte, à plusieurs endroits. Le site le plus connu est celui d'es-Sébil (près de Kom Ombo, Haute-Egypte), le Sébilien III.

En Egypte, le Capsien s'est divisé en deux branches. L'une s'est dirigée vers l'Afrique du Nord et, de là, vers le bassin du Tchad ; l'autre, vers la Nubie, le Soudan et le Kenya.

En Afrique du Nord, le Capsien est attesté au Sahara. Nous y mentionnons les sites de Ngouça près de Ouargla, de Merdjouma dans le Tademaït, de Reggan dans le Tanezrouft, dont l'outillage correspond à celui du Sébilien III d'Egypte. C'est par ces régions que le Capsien a dû pénétrer dans la région du Tchad, en y apportant un protosémitique archaïque.

D'autres éléments ethniques de l'Afrique du Nord

Les Mechtoïdes et les Protoméditerranéens ne sont pas les seuls éléments ethniques de l'Afrique du Nord. Nous en mentionnons ici trois autres qui ont contribué à constituer l'ensemble des Berbères : (1) le type de Djerba, brachycéphale, plutôt de petite taille, (2) les Berbères blonds, aux yeux bleus et à teint clair, pour la première fois représentés en couleurs dans le tombeau de Sethos ler (Vallée des Rois, vers 1250 avant J.-C.), (3) les mélanodermes des oasis du Sahara. Tous ces éléments ont contribué à la formation de ce qu'on appelle le berbère, mais seuls les Protoméditerranéens lui ont fourni l'essentiel de la phonétique et de la grammaire.

Les éléments chamitiques du Tchadique

Des recherches ultérieures préciseront la date d'arrivée au bassin tchadique des porteurs de la civilisation capsienne. Nous savons pourtant à quelle époque le Capsien s'est détaché du Natoufien. En Afrique du Nord, le Capsien d'Ain Naga se situe entre 7350 et 7220 avant J.-C. Nous pouvons donc affirmer sans grands risques d'erreur que les éléments chamitiques des langues tchadiques ont environ 9000 ans (= 7000 ans environ avant J.-C. et 2000 ans après J.-C.).

Ce laps de temps explique l'absence d'un vocabulaire commun tchado-sémitique plus importants :

domaine de la zoologie et de la botanique.

Quant au vocabulaire, il faut noter deux faits : (1) seuls les mots qui ont un rapport avec le sémitique sont réellement sémitiques, par ex. égyptien s-m-y "annoncer", bedja sim "nom", berbère isem "nom" (ancien a-simi)? tchadique themi "nom" en logoné (ancien semi). En revanche, les mots qui n'ont pas de rapport avec le sémitique ne peuvent être chamitiques même s'ils se trouvent dans plusieurs groupes chamitiques, par ex. égyptien qisi "os"(reconstruction d'après le copte kas, pl. kees ), berbère ighes "os" (ancien a-qisi), tchadique k'ashi "os (ancien qasi ou gisi'') ;

(2)en parlant de mots chamitiques, il faut exclure les mots se référant à des activités purement néolithiques : boeuf, blé, tissu, etc. Si des concordances existent dans ces domaines, elles doivcnt être attribuées à des emprunts effectués à des périodes ultérieures.

La grammaire tchadique

Il semble que les traits chamitiques de la grammaire des langues tchadiques soient plus archaïques que ceux des autres groupes chamitiques. Nous notons en haoussa une terminaison du nom féminin -a (souvent élargie : -iya , -ya , -niya , - nya) tandis que les autres groupes possèdent une terminaison -a.t à l'instar du sémitique. On peut se poser la question si -a n'était pas plus ancien que -a.t, terminaison apparemment composite.

Les éléments pronominaux (ka "toi" m. et ki "toi" f., comme ya "lui" et ta "elle") ne peuvent figurer dans les autres groupes tchadiques comme des membres indépendants d'une phrase.

Les participes passifs à répétition de la dernière radicale forte du haoussa (sananne "su" provenant de sananni-i) se retrouvent en égyptien (d'-d-d-y "dit" de d'-d "dire") et en arabe (forme qatlul de q-t-l).

Le haoussa possède plusieurs formations du pluriel très anciennes :

(1) yatsa "doigt", pl. yats-u ; (2) daki "hutte, pl. dak-una ; (3) hanya "chemin", pl. hany-oy-i ; (4) zuciya "coeur" (ancien zuktiya) , pl, zuk-a-t-a (insertion de -a- pluralisateur).

Adapté de l'article de Werner VYCICHL de l'Université de Fribourg

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Page mise à jour le 22 mai 2008 à 14h35