La Guerre De Bou Gafer Et L Heroisme De La Femme D Ait Atta

La Guerre De Bou Gafer Et L Heroisme De La Femme D Ait Atta

L’on tentera à travers certains témoignages oculaires de capter les moments les plus forts de cette épopée que d’aucuns tentent d’appréhender dans toute sa dimension, car c’est l’un des épisodes historiques qui a forcé l’admiration et le respect des observateurs et des militaires. Il ne serait certainement pas inutile de rappeler rapidement que la pénétration coloniale s’est traduite par des alliances entre différentes tribus et entre les composantes villageoises elles-mêmes afin de faire face à cette nouvelle donne et convenir d’une perspective commune tant que l’avancée d’une nouvelle force franco-Glawie est en marche constante.

En 1920, Glawi est officiellement chargé par l’autorité militaire française d’entreprendre une “harka” dans les territoires du sud-est marocain dont la situation était précaire et où grognent des foyers de résistance. Depuis le début de l'année 1927, la situation ne fait qu'empirer. Les glawa ont à faire face à une situation de crise dans le Todgha, événement corroboré par plusieurs documents coloniaux.

El Glawi avait noué des intelligences dans cette région notamment par le biais du “notable” Hadj u Khihi qui, aussitôt élu avec sa complicité, chikh l'aam de la confédération des Aït Atta, a été assassiné. Depuis, les Aït Atta voisins de la région de Draâ sont en dissidence ouverte. Dans la région de Todgha, le tiers seulement de la population reste fidèle au khalifat Glawi, Sa'id u Tifunt, installé à Tineghir. La dissidence deTodgha est fomentée par les tribus environnantes: Aït Seghrouchen, Aït Mrghad, Aït Hdiddou et Aït Isha. D'ailleurs, le chérif Zemmouri y prêche la guerre sainte et les Aït Atta ne cessent de harceler les troupes coloniales dans la région de Tafilalt.

Déjà en 1930, le chef des Aït Atta, Assu u Basslam, répliqua à une pressante demande des autorités militaires françaises par cette boutade : “celui qui a écrit cette lettre qu’il vienne ici chercher la réponse”. La soumission n’a été possible que par un blocus inextricable et pernicieux et aussi par l’imposition des conditions qui ont été acceptées par les militaires. La ligne DadèsTodgha, qui est la principale artère, n'est assurée que par la fraction des Aït Buwkniffen sous la conduite de Muh Dach qui “est à la solde de si Hammou” de Telwat. Le khalifat du Glawi dans le Haut Dadès n'arrive pas à asseoir convenablement son autorité.

Un rapport précise que sur les : “476 familles que comptent les Aït Seddrat du Haut-Dadès, 96 seulement obéissent au khalifat Glaoua de Toudgha”. Une partie des Aït Mraw des Imgun sous la conduite de l’Amghar Ichchu n-out'Atta, refuse de reconnaître l'autorité du Caïd Si Hammu. Les fractions des Imghrane subjuguées en 1924 lors d'une harka Glawie, sont encore toutes frémissantes. Le rapport conclut que :

Les Glaoua paraissent avoir mal en mains ces tribus. Le calme qui règne actuellement dans la vallée du Dadès est donc trompeur. Dans cet ordre d'idées, une autre lettre datée du 12 mars 1928 indique que : La domination des Glaoua sur la région du Todgha, du Dadès et du Draâ est précaire .

L'agitation que connaît la région de Todgha, hostile par atavisme au Glawi, trouve ses raisons d'être, selon les autorités françaises, dans la carence du front sud et dans la mauvaise organisation du commandement Glawi.

Un rapport souligne que : Les harkas Glaoua ne sont évidemment plus ce qu'elles étaient en1920. Leur capacité combative a fortement diminué. Les dissidents, par contre, sont mieux armés et mieux entraînés.

Dans les multiples poursuites contre les combattants des Aït Atta, les colonnes françaises sont attirées dans la montagne noire de Saghro où elles subissent de lourdes pertes. Dans une autre lettre du 24 janvier 1933 adressée à ses parents, Bournazel écrit :

Je suis rentré hier d’une poursuite de djich qui m’a tenu éloigné du Tafilalt pendant plusieurs jours, me faisant évoluer dans une région étrangement chaotique où mon infanterie a terriblement peiné . Bien sûr, il s’agit du jbel Saghro et des offensives que les Aït ‘Atta organisent contre la pénétration coloniale et les tribus alliées au Glawi sachant leur hostilité pour ce dernier.

Les Aït Atta, en effet, organisaient des incursions contre les colonnes de l’armée française et aussi contre les tribus soumises et s’activent dans des guérillas imprenables. Leur persévérance était sans limite. Ils la confirmeront par la suite dans cette confrontation héroïque et inégale, celle de Bou Gafer.

H. Bordeaux affirme : Aucune campagne coloniale, dans aucun pays, n’avait dû briser une telle résistance de l’homme et du terrain. Il fallait donc recourir à d’autres moyens pour réduire cet ennemi acharné dans son formidable bastion : le bombarder sans répit, jour et nuit ; lui enlever les points d’eau ; le resserrer dans son réduit et le contraindre à y demeurer avec son bétail mort, avec ses cadavres… .

La bataille s’annonce et se précise davantage par une série d’embuscades et de raids. Le 6 décembre 1932, un camion de ravitaillement a été brûlé par les résistants près de Mlal. Ils renouvellent, selon Spillmann, l’exploit le lendemain. Ce dernier note que “…de nombreuses tours de garde sont construites de Nekob à Tarhbalt et la circulation a fait l’objet d’une réglementation sévère ”. La mort du capitaine Melmoux, chef du bureau des affaires indigènes d’Erfoud, blessé lors d’une poursuite et l’attaque “menée par plus de trois cents guerriers bien armés, et sans la prompte intervention des partisans d’Aït Slillo, d’Aït Ouzzine, d’Aït Messaoud, notre détachement risquait fort de ne pouvoir se dégager ”. Le 20 janvier 1933, cinq spahis ont été massacrés à Mellal du côté de Taghbalt. L’étau se resserre. La stratégie adoptée fixe les priorités suivantes :

La sécurisation des communications entre les confins et Marrakech en passant par le Ferkla, Todgha et le Dadès, priorité réalisée dès la fin de février 1932 par la “ pacification ” de la vallée du Dadès et Tinghir de concert avec le Glawi (le commandement de la région de Marrakech sous les ordres du général Catroux occupe Todgha et ouvre une piste entre Bou Dnib et Marrakech) ; l’organisation des opérations contre les tribus du Haut – Atlas préparées dès 1932 et enfin, le “pacification” du Draâ.

Toutefois, les multiples incursions venues du Saghro ont fini par obliger le commandement à préparer l’attaque contre le Saghro et remettre pour plus tard les opérations du Haut – Atlas. La date de départ est donc fixée au 13 février 1933. C’est dans cet état d’esprit que les Aït Atta s’apprêtèrent à affronter les troupes coloniales. D’ailleurs, ils ont tout fait pour que cet affrontement ait lieu et, nous semble –t- il, le plus rapidement possible autant leur activisme est notoire. Ceci est d’autant vrai qu’ils sont partis avec leurs enfants, leurs femmes et leurs troupeaux défendre leur terre. La connaissance parfaite du terrain est déjà une arme redoutable à leur avantage. Il offre le refuge, l’embuscade et les pierres. Encore une fois, dans une lettre adressée à son ancien chef le général Heusch, H. de Bournazel écrit : “ … on s’attend à une résistance d’autant plus farouche que le terrain s’y prête admirablement”. Et Spillmann de surenchérir : “tout fait présager en définitive une résistance d’autant plus forte que le caractère montagneux du pays facilite grandement la défense et empêche le déploiement de forces assaillantes imposantes”.

“L’ennemi révéla une opiniâtreté et un courage dans la résistance qui dépassèrent ce que nous avions pu imaginer après nos rencontres avec d'autres tribus rebelles”. Toutes les tentatives furent repoussées. L’assaut du 28 février est suivi par le médecin-major Vidal qui souligne: “ …où la jumelle ne découvre que l’œil et le fusil, ils tirent sans relâche, à coup sûr, le moukkala ( mkahla, fusil) bien posé, et les nôtres sont fauchés ”. “Ils sentent qu’ils ont en face d’eux les tribus les plus guerrières du Maroc ”. De son côté, H. Bordeaux écrit que :

“L’attaque n’a pu parvenir à son objectif. La résistance s’avère acharnée et disciplinée. Elle décèle un chef et une longue organisation ”.

Et Spillmann d’ajouter : “ … dans le Saghro, ils ont cependant opposé à nos troupes, très supérieures en nombre, en armement et en organisation, une résistance désespérée, magnifique, qui a forcé notre admiration”. “Plusieurs assauts furent lancés contre cette forteresse naturelle, venant de l’est et de l’ouest. Ils furent tous repoussés de façon sanglante. Nous y perdîmes quatre officiers tués du côté de Marrakech et six officiers tués du côté des confins algéro-marocains, dont hélas ! Mon ami le capitaine de Lespinasse de Bournazel, héros légendaire du Maroc”. Et H. Bordeaux de conclure :

“Mais la résistance est si acharnée que le général Huré, qui commande les troupes du Maroc, décide de prendre le commandement général à Bou-Malem (Boumalne-Dadès) et de joindre l’effort du général Giraud à celui du général Catroux afin de ramener l'ennemi à Bou-Gafer et de l'y attaquer ” De toutes les guerres connues, la femme n’a jamais joué un rôle aussi prééminent et admirable qu’à la guerre de Bou Gafer. Elle assure les arrières, prépare les vivres et les munitions, cherche l’eau dans des sources découvertes, soutien et vivifie la flamme de combattre et de résister, prodigue des remontrances aux hésitants et peureux, encourage par les youyous stridents que les échos des montagnes amplifient. On n’entend que “outat, outat, ta’dalm tiyti…”.

Les témoignages sont éloquents et forcent l’admiration pour ces femmes combattantes, admirables et hardies qui ne jurent que par la victoire ou la mort. Vidal, le médecin français, note qu’ils sont : “… tous résolus à défendre piton par piton cette forteresse imprenable, tous farouchement décidés, les femmes surtout, à mourir ou à faire échec à nos harkas…”. Et de continuer :

“Leurs femmes veillent à rassembler les isolés, distribuent les munitions, prennent la place des mourants et font rouler sur les assaillants d’énormes pierres qui sèment la mort jusqu’au fond de l’oued”. “2000 fusils (nombre exagéré) aux mains d’excellents tireurs, et avec eux des femmes plus enragées qu’eux – mêmes dans la volonté de la lutte, prêtes à faire le coup de feu à la place des morts”.

Bien sûr la seule issue possible fut le blocus. Après quarante deux jours d’enfer, la soumission par les bords de certaines fractions Aït Atta, le manque d’eau et de vivres, le cheptel affolé, glapissant de tous les côtés, décimé, la soumission ne s’est faite, malgré tout, que par la négociation. Les différents témoignages que nous avons repris suffisent amplement à conclure et affirmer la bravoure et l’opiniâtreté inouïe dont les Aït Atta, hommes et surtout femmes ont fait preuve durant les quarante jours que doit durer cette guerre inégale en nombre et en équipements militaires. Du côté colonial, elle est dirigée par les généraux les plus chevronnés et les plus aguerris de la France d’alors, disposant d’un “fort état-major et d’une armée de 83.000 hommes sur-armés”. L’artillerie martèle jour et nuit cette citadelle qui a fait aussi l’objet d’un déluge de feu de la terre et du ciel. Les mitrailleuses sont braquées sur les points d’eau. Rien à faire, malgré le nombre de femmes tuées, les autres y viennent la chercher et défient, pour ainsi dire, une mort certaine.

Quarante deux… un chiffre fatidique, H. Bordeaux écrit à ce sujet : “quarante deux jours de bombardement diurne et nocturne, venu du ciel et de la terre… de privations, de manque de sommeil, de manque d’eau. Quarante deux jours, outre les deux grands assauts qui avaient échoué, de grignotage partiel où peu à peu nos troupes occupaient un promontoire, un versant, un épaulement, resserraient l’étreinte, où les veilleurs de jour et de nuit ne quittaient pas leurs armes, remplacés par des femmes s’ils défaillaient. Quarante deux jours enfin passés avec un bétail affolé et hurlant à la mort, avec des cadavres décomposés, dans l’impossibilité d’abreuver tous ces animaux épouvantés ”. Après la dernière entrevue avec les militaires, Assu Ou Basslam, et c’est là la noblesse dans toute sa dimension “fut blâmé par les femmes. Elles voulaient tenir jusqu’à la mort”. Il accepte avec une patience socratique les diatribes effrénées de ces femmes guerrières dont la poésie amazighe (timnatin des Aït Atta) garde encore, comme dans une glacière salvatrice, toute la fraîcheur et la substance. Elles n’ont pas pu admettre cette soumission qu’elles n’ont pas hésité à qualifier de lâche, vile devant quiconque souillant le terroir sacré de leurs ancêtres. Elles ne purent cacher leur désarroi, leur amertume à la limite du dégoût dans la hantise de ce qu’il leur reste à vivre malgré toutes les concessions exigées.

Les conditions préalables furent toutes acceptées. Leur vélocité ne peut s’expliquer que par le sentiment d’avoir tenu le lion par les oreilles. Que faire ? Le général Huré ne put que colmater les brèches d’un voisin récalcitrant et de dire que dans les causes perdues, la meilleure alternative est de céder dans l’honneur sauvegardé. La super-tribu des Aït Atta s’auto-administre en dehors du commandement Glawi et selon son azerf (droit coutumier), ses femmes n’assisteront pas aux festivités officielles. Devant cette forteresse de la mort… de la liberté…dont la flamme est tenue par des femmes imperturbables… des femmes qui préfèrent tenir jusqu’à la mort encore meilleure que la soumission…La femme restera pour l’éternité celle qui a tenu le flambeau dans cette compétition de l’honneur, de la résistance dans cette admirable épopée et sans elle, Bou Gafer serait une vulgaire guerre coloniale où le dernier mot revint à la performance des armes. Bou Gafer marquera pour l’éternité la mémoire tatouée par les femmes des Aït Atta.

Article de Mohamed El Manouar