La Bataille De BOUGAFER Et La Resistance Des Ait Atta

La Bataille De BOUGAFER Et La Resistance Des Ait Atta

La question présente pourra être envisagée à partir de trois axes principaux. D'abord, nous tenterons d'évaluer les forces en présence ; ensuite, nous passerons en revue les principaux témoignages oculaires mettant en relief l'état général de la situation et notamment le rôle de la femme des ayt 'Atta et enfin, une esquisse d'une évaluation d'ensemble

LES FORCES EN PRESENCE :


Du côté des résistants ayt 'Atta : On ne peut, dans l'état actuel de nos connaissances, évaluer de façon même approximative les équipements techniques, les matériels et l'armement dont disposent les résistants au cours de cette guerre coloniale. Néanmoins, une chose est certaine : les résistants ne disposent que d'un armement somme toute ordinaire et léger. Une autre certitude : leur conviction dans la légitimité de leur action et leur implication sans réserve dans cette confrontation vivifiée par leur hostilité au Glawi et par leur indépendance invétérée. C'est dans cet état d'esprit que les ayt 'Atta s'apprêtèrent à rencontrer les troupes coloniales. D'ailleurs, ils ont tout fait pour que cette rencontre ait lieu et, nous semble -t- il, le plus rapidement possible autant leur activisme est notoire. Ceci est d'autant vrai qu'ils sont partis avec leurs enfants, leurs femmes et leurs troupeaux défendre leur terre. La connaissance parfaite du terrain est déjà une arme redoutable à leur avantage. Il offre le refuge, l'embuscade et les pierres. Encore une fois dans une lettre adressée à son ancien chef le général Heusch, H. de Bournazel écrit : « ... on s'attend à une résistance d'autant plus farouche que le terrain s'y prête admirablement». Et Spillmann de surenchérir : « Tout fait présager en définitive une résistance d'autant plus forte que le caractère montagneux du pays facilite grandement la défense et empêche le déployement de forces assaillantes imposantes ». D'après certaines estimations, les ayt 'Atta seraient deux mille fusils. Spillmann, témoin oculaire et partie prenante les évalue à près d'un millier sur la base des renseignements recueillis par les bureaux intéressés : 300 familles des ayt Wahlim ( Ilmchane, ayt 'Aissa u Brahim, ayt Hassu ) résidant en permanence au Saghro. Les familles qui se sont jointes sont au nombre de 200 (ilmchane, ayt Lfersi, Ikhoukhoubene, ayt Bouwknifen, Ignawn, ayt Yahya u Moussa, ayt 'Aissa u Brahim) venus de Todgha, Taghbalt et de Tazarrine et 300 familles des ayt Ya'zza, ayt Unebgui, ayt Khebbach et ayt Umnasf.

Du côté colonial


Deux groupes placés sous le commandement des généraux Catroux (région de Marrakech ) et Giraud ( région de Tafilalet). Chaque groupe est composé de deux colonnes. Du côté Est, les colonnes Tarrit et Despas. Du côté Ouest, celle de Chardon et celle de Spillmann. Les quatre convergent vers Bou Gafer. Les deux groupes Catroux et Giraud disposent selon certaines informations, respectivement de 8.000 et 9.000 combattants, toutes catégories confondues : troupes régulières, légion étrangère, partisans. Les informations données par Spillmann montrent que le groupement Ouest dirigé par le général Catroux est composé des détachements suivants : Harka de Todgha : 1.000 partisans glaoua et ayt Wawzguit (32ème goum) Harka du Dades : 1.200 partisans Imeghrane, M'Gun et ayt Seddrat (14ème et 39ème goum) Harka de réserve : 800 partisans, milice d'artillerie de Marrakech (34ème goum). Harka du Dra : 1.400 partisans du Dra, Tazarrine (10ème et 14ème goum). Ces informations n'incluent pas les effectifs des troupes régulières et ceux de la légion étrangère ! Force est de constater, tout de même, que le seul groupement de Marrakech dispose de 4.400 partisans. Quant au groupement Est, il est composé comme suit : Harka du Reg 800 partisans du Tadgha ; 2 compagnies montées du 2ème et du 3ème régiments de Légion étrangère ; Compagnie motorisée du 1er régiment de Légion étrangère ; 2 escadrons du 8ème régiment de spahis algériens ; 7ème, 16ème, 17ème, 28ème, 33ème goums mixtes marocains ; Compagnie saharienne du Ziz ; 500 partisans. La logistique militaire, en plus des armements individuels, comprend : 44 avions de guerre et une grande artillerie de calibre 75,65 et 105 mm. C'est dire que nous sommes en face de forces ostensiblement inégales. Et, pourtant toutes les informations disponibles et les témoignages des militaires et du médecin Vidal concordent et affirment l'acharnement de la résistance et la perspicacité de la stratégie adoptée par les ayt Atta.

QUELQUES TEMOIGNAGES


Saghro, une forteresse imprenable. Saghro, un nom magique et envoûtant ; un nom qui fait peur ; une montagne noire et chaotique. H. Bordeaux note que c'est ici «où devaient se livrer quelques-uns des plus durs et des plus coûteux combats de toute la guerre du Maroc». L'homme, l'ignorance de la servilité. De ceux qui ont pu approcher et connaître les Ayt 'Atta, ils sont unanimes à affirmer «qu'ils ne se laissent guère impressionner par les représentants de l'autorité...ce sont des gens simples, mais difficiles à manier, vifs, frondeurs et d'une humeur inégale». «L’ennemi révéla une opiniâtreté et un courage dans la résistance qui dépassèrent ce que nous avions pu imaginer après nos rencontres avec d'autres tribus rebelles». Toutes les tentatives furent repoussées. l'assaut du 28 février est suivi par le médecin major Vial qui souligne : « ...où la jumelle ne découvre que l'œil et le fusil, ils tirent sans relâche, à coup sûr, le moukkala ( mkahla, fusil) bien posé, et les nôtres sont fauchés». «Ils sentent qu'ils ont en face d'eux les tribus les plus guerrières du Maroc». De son côté, H. Bordeaux écrit que : «L'attaque n'a pu parvenir à son objectif. La résistance s'avère acharnée et disciplinée. Elle décèle un chef et une longue organisation». Et Spillmann d'ajouter : «... Dans le Sarrho, ils ont cependant opposé à nos troupes, très supérieures en nombre, en armement et en organisation, une résistance désespérée, magnifique, qui a forcé notre admiration» «Plusieurs assauts furent lancés contre cette forteresse naturelle, venant de l'est et de l'ouest. Ils furent tous repoussés de façon sanglante. Nous y perdîmes quatre officiers tués du côté de Marrakech et six officiers tués du côté des confins algéro-marocains, dont hélas ! Mon ami le capitaine de Lespinasse de Bournazel, héros légendaire du Maroc». Et H. Bordeaux de conclure : «Mais la résistance est si acharnée que le général Huré qui commande les troupes du Maroc décide de prendre le commandement général à Bou-Malem (Boumalne Dades) et de joindre l'effort du général Giraud à celui du général Catroux afin de ramener l'ennemi au Bou-Gafer et de l'y attaquer». «Aucune campagne coloniale, dans aucun pays, n'avait dû briser une telle résistance de l'homme et du terrain. Il fallait donc recourir à d'autres moyens pour réduire cet ennemi acharné dans son formidable bastion : le bombarder sans répit, jour et nuit ; lui enlever les points d'eau ; le resserrer dans son réduit et le contraindre à y demeurer avec son bétail mort, avec ses cadavres...». la femme, encore plus résistante. De toutes les guerres connues, la femme n'a jamais joué un rôle aussi prééminent et admirable qu'à la guerre de Bou Gafer. Elle assure les arrières, prépare les vivres et les munitions, cherche l'eau dans des sources découvertes, soutien et vivifie la flamme de combattre et de résister, prodigue des remontrances aux hésitants et peureux, encourage par les youyous stridents que les échos des montagnes amplifient. On n'entend que «outat, outat, ta'dalm tiyti...». Les témoignages sont éloquents et forcent l'admiration pour ces femmes combattantes, admirables et hardies qui ne jurent que par la victoire ou la mort. Le médecin français note qu'ils sont : « ... tous résolus à défendre piton par piton cette forteresse imprenable, tous farouchement décidés, les femmes surtout, à mourir ou à faire échec à nos harkas... ».

Et Vidal de continuer :


«Leurs femmes veillent à rassembler les isolés, distribuent les munitions, prennent la place des mourants et font rouler sur les assaillants d'énormes pierres qui sèment la mort jusqu'au fond de l'oued». «2000 fusils (nombre exagéré) aux mains d'excellents tireurs, et avec eux des femmes plus enragées qu'eux - mêmes dans la volonté de la lutte, prêtes à faire le coup de feu à la place des morts». Bien sûr la seule issue possible fut le blocus. Après quarante deux jours d'enfer, la soumission par les bords de certaines fractions ayt 'Atta, le manque d'eau et de vivres, le cheptel glapissant de tous les côtés, décimé, la soumission ne s'est faite malgré tout que par la négociation.

A BOU GAFER, LES GUERRES NE S'Y GAGNENT PAS...


Les différents témoignages que nous avons repris suffisent amplement à conclure et affirmer la bravoure et l'opiniâtreté inouïe dont les ayt 'Atta, homme et surtout femmes ont fait preuve durant les quarante jours que doit durer cette guerre inégale en nombre et en équipements militaires. Du côté colonial, elle est dirigée par les généraux les plus chevronnés et les plus aguerris de la France d'alors disposant d'un «fort état major et d'une armée de 83.000 hommes surarmés». L'artillerie martèle jour et nuit cette citadelle qui a fait aussi l'objet d'un déluge de feu de la terre et du ciel. Les mitrailleuses sont braquées sur les points d'eau. Rien à faire, malgré le nombre de femmes tuées, les autres y viennent la chercher et défient, pour ainsi dire une mort certaine. Quarante deux... un chiffre fatidique, H. Bordeaux écrit à ce sujet: «quarante deux jours de bombardement diurne et nocturne, venu du ciel et de la terre... de privations, de manque de sommeil, de manque d'eau. Quarante deux jours, outre les deux grands assauts qui avaient échoué, de grignotage partiel où peu à peu nos troupes occupaient un promontoire, un versant, un épaulement, resserraient l'étreinte, où les veilleurs de jour et de nuit ne quittaient pas leurs armes, remplacés par des femmes s'ils défaillaient. Quarante deux jours enfin passés avec un bétail affolé et hurlant à la mort, avec des cadavres décomposés, dans l'impossibilité d'abreuver tous ces animaux épouvantés». Les négociations s'engagent. Le spectacle est émouvant. L'honneur et la fierté renforcés. Assu u Basslam ilemchi, en compagnie de ses «frères» descend de sa forteresse, droit impassible, comme si de rien n'était, échange une poignée de mains avec le général Huré, l'adversaire et l'ennemi d'hier, devenu l'ami d'aujourd'hui et de demain... Assu u Basslam «était un homme au beau visage grave, au corps maigre et musclé, impassible et indifférent d'apparence, mais fier et plein de dignité, et qui imposait la confiance». Le 25 mars 1933, ils descendent de «leur nid d'aigle imprenable». Après la dernière entrevue avec les militaires, Assu U Basslam, et c'est là la noblesse dans toute sa dimension «fut blâmé par les femmes. Elles voulaient tenir jusqu'à la mort». Il accepte avec sourire leur diatribe effrénée de ses femmes guerrières dont la poésie amazighe ( timnatin des ayt Atta ) garde encore, comme une glacière, toute la fraîcheur et la substance. Les conditions préalables furent toutes acceptées. L'honneur est sauvegardé. La super-tribu des ayt 'Atta s'auto-administre en dehors du commandement glawi et selon son azerf, ses femmes n'assisteront pas aux festivités officielles et l'on se rappellera pour longtemps la réponse de Assu u Basslam à une missive qui lui est parvenue des autorités militaires pour cesser ses incursions : «que celui qui a écrit cette lettre, vient ici chercher la réponse».

ET QUELLE REPONSE... !


Sur le plan des pertes, elle est catastrophique pour les troupes coloniales. Plusieurs officiers, et non des moindres, y ont péri. L'invincible capitaine Henry de Bournazel, l'homme «à la veste rouge de spahi pareille à un drapeau », le baroudeur connu notamment dans le Rif, le soldat aux innombrables citations de guerre..., le soldat qui dans son message au colonel Despas disait : «Progression s'est faite...par lourdes pertes. Je m'accroche pour la nuit sur les mouvements de terrain que j'occupe. Je ne puis absolument pas progresser. Très nombreux ennemis mordants... je demande à être renforcé pendant la nuit...» et d'autres encore : Alessandri, Binet, Brincklé, Faucheux. Le général Giraud, lors d'une inspection aérienne a failli passer entre les mailles... toute une grappe de jeunes officiers ont rendu l'âme devant cette forteresse de la mort... de la liberté...dont la flamme est tenue par des femmes imperturbables... des femmes qui préfèrent tenir jusqu'à la mort encore meilleure que la soumission...la poignée de mains, droit comme les pitons de Bou Gafer, le fusil tenu par la main gauche, saluant d'égal à égal l'un de ceux à qui il avait répliqué au tac que «ma parole vaut la tienne». Assu u Basslam ilmchi est resté caïd jusqu'à sa mort. Il fut replacé par son fils lqayd Ali... dans la paisible, immuable et pittoresque bourgade d'Ikniwn sur laquelle veille encore l'indomptable Bou Gafer qui regarde majestueusement l'avenir et scrute avec fierté les vallées verdoyantes et les lointains horizons du sud marocain.