Inaccompli négatif

1. Dans la presque totalité des parlers berbères on trouve au moins quatre thèmes verbaux, que l'on pourrait appeler, en suivant la dénomination de Lionel GALAND.

  • Thème I « Aoriste » p.ex. aker « vole »
  • Thème II « Inaccompli » p.ex. i-taker « il vole (d'habitude) »
  • Thème III « Accompli» p.ex. y-uker « il a vole »
  • Thème IV « Accompli négatif » p.ex. (ur) yukir «il (n') a (pas) volé »

II est bien connu qu'en touareg ces quatre thèmes sont complétés par (au moins) deux autres thèmes

  • Thème II '« Inaccompli négatif» p.ex. (ur) i-tiker « il (ne) vole (pas)»
  • Thème III'« Accompli résultatif » p.ex. y-ukar «il a vole »

2. Le touareg n'est pas Ie seul parier berbère à connaître un thème négatif de l'inaccompli Dans nombre de parlers du groupe nord du berbère, notamment dans ceux qui sont traditionnellement rattachés au groupe «Zénète», il se trouve aussi un tel thème On l'a observé a Ghadamès, à Ouargla, au Mzab, à Figuig, en Aït Iznassen, en Zekkara, en Aït Bou Zeggou et en rifain.

Même si I'existence de ce thème a déjà été relevée en 1898, elle n'a jamais suscité un grand intérêt chez les berbérisants. M. Karl G. PRASSE, qui reconstruit le thème II' touareg en proto-berbère (comme il le fait pour une grande partie du système verbal touareg), ne mentionne même pas l'existence de ce thème en Zénète :

« Ailleurs (c'est-à-dire dans les parlers autres que le touareg et le ghadamsi) dans les dialectes bien connus on ne relève pas de forme (de l'inaccompli) réservée à l'emploi après négation (...) ».

Hormis M. PRASSE, personne ne semble reconstruire le thème II' en proto-berbère en faisant un lien entre les formes touarègues et celles du Zénète. Andre BASSET a même nié catégoriquement la possibilité d'un tel lien : « Certains parlers distinguent un impératif et un aoriste intensifs positifs et un impératif et un aoriste intensifs négatifs. La distinction est quasi constante en touareg où, dialectalement, l'impératif et l'aoriste intensifs positifs ont, chaque fois que cela se peut, un vocalisme supplémentaire. Ailleurs, la où la distinction existe, elle est subordonnée à la présence d'un vocalisme déterminé. Elle est ici visiblement secondaire sous l'influence du prétérit négatif. »

3. En Zénète, la dérivation de l'inaccompli négatif à partir de l'inaccompli positif est fort simple. Dans la quasi-totalité des cas, on change tous les /a/ en /i/ , p.ex.:

 OUARGLAAÏT IZNASSENRIFAIN
IIssawalsawalssawar
II'ssiwilsiwilssiwir

(aor. siwel « parler »)

4. Ce thème est-il vraiment « visiblement secondaire » sous l'influence de l'accompli négatif ? Les deux thèmes comportent la voyelle /i/, mais les conditions morphologiques où ce /i/ apparaît sont différentes.

En berbère du Nord, l'accompli négatif peut être dérivé de l'accompli positif de deux façons différentes :

  • Dans les verbes des types /acc/, /ccc/ ou c, c, c/(cc), le /i/ est infixé

avant la dernière consonne, p. ex.:

y-uker —> y-ukir (aor. aker)
i-kres —> i-kris (aor. ekres)
i-t' t' ef -> i-t' t' if (aor. et' t' ef)

  • Dans les verbes qui ont au thème III une voyelle fluctuante à la

fin du mot, c'est-à-dire une voyelle qui varie selon les différentes dénominations de personne, cette voyelle est remplacée au thème IV par un /i/ stable, p. ex.:

III ghri-gh (1er p.s.) i-ghra (3ème p.s.)
IV ghri-gh i-ghri

(aor. gher « lire »)

III bd'i-gh i-bd'a
IV bd'i-gh i-bd'i
(aor. en zénète : bd'a « partager»)

A propos de ces derniers exemples, il faut noter que dans les parlers zénètes, la conjugaison des verbes comme gher est différente de celle des verbes comme bd'a.

D'abord, dans les verbes du type gher, la voyelle fluctuante post radicale n'apparaît qu'au thème III. Pour les verbes qui se terminent en -a, ce -a est toujours fluctuant, quel que soit le thème, p. ex.:

TH I

ad bd'i-gh
a i-bd'a

TH II

bet't'i-gh tmet't'i-gh
i-bet't'a, i-tmetta

De plus, dans le cas des verbcs du type gher, les deuxième et troisième personnes du pluriel sont vocalisées en /i/ :

te-ghri-m (2 p.m.pi.)
ghri-n (3 p.m.pl.)

Dans les verbes du type bd'a, c'est le /a/ qui apparaît, p. ex.: te-bd'a-m
bd'a-n

Enfin, on trouve dans certains parlers ä la troisième personne du singulier et ä la première personne du pluriel la voyelle /u/ pour le type de verbes comme gher et /a/ pour le type de verbes comme bd'a.

i-ghrui-bd'a (3 p.m.sg.)
ne-ghru - ne-bd'a (l p.m/f.pl.)

Normalement, c'est donc seulement pour les verbes qui se terminent en -a au thème IV qu'un /a/ est remplacé par /i/ au thème IV. Dans les autres verbes on a recours a un autre mode de formation.

Vu la différence de formation du thème IV a partir du thème III par rapport a la formation du thème II' à partir du thème II, on peut se demander si l'inaccompli négatif est vraiment « visiblement secondaire sous l'influence du prétérit négatif». Ceci n'implique pas qu'il n'y a jamais interférence des deux thèmes négatifs. Je vais donner un exemple rifain:

Pour les verbes du type /CaCa/ (fafa, raja, etc.) on s'attend à un accompli négatif CaCi et a un inaccompli négatif /CiCi/-. Ceci est exactement ce qu'on trouve au Mzab :

gaga « caqueter »

Thème IV wel i-gagi
Thème II' wel ye-tgigi

Dans le Rif, la situation est différente. En rifain oriental (région de Nador) et chez les Aït Iznassen, les formes du thème IV sont faites selon la formation du thème II':

raja « attendre »

Thème IV u i-riji
Thème II' u i-triji

Dans les parlers occidentaux du rifain (région d'Alhoceima), on trouve la situation inverse: ici, les formes du thème II' sont faites selon la formation du thème IV :

Thème IV u i-raji
Thème II' u i-traji

Ces cas sporadiques d'interférence ne masquent pas la différence profonde qui existe entre la formation des deux thèmes négatifs.

5. Portons maintenant notre attention sur les faits touaregs. A l'Ahaggar, comme à l'Aïr et chez les Iwellemmen, on trouve les relations morphologiques suivantes entre la forme positive et la forme négative de l'inaccompli:

FORMATION A : Dans un grand nombre de verbes /a/ long au thème II correspond à /e/ au thème II', p. ex.:

IIkârrästâkkäslâss
II'kerrestekkesless
(aor.)ekresekkesäls

FORMATION B : Dans les autres verbes /â/ long correspond à /i/ :

IItâkärggârsâwân
II'tikerggirsiwin
(aor.)akeräwrsiwn

Ces deux formations peuvent être combinées.

II tâbärâg'
II' teberig'

FORMATION C : Dans les verbes dont l'aoriste commence par les voyelles /i/ ou /u/ et qui ont au thème II un /â/ interne, ce /â/ correspond à un /a/ de longueur moyenne au thème négatif:

IItizârtuksâd'
II'tizartuksad'
(aor.)izaruksad'

FORMATION D: Dans les rares verbes ou l'inaccompli positif n'a pas de /â/, le thème II' est identique au thème II, sauf pour la longueur de la voyelle:

II tûfu
II' tufu (aor. ufu).

Faisons maintenant la comparaison entre les deux premières formations Touarègues, qui sont fortement majoritaires, et les données du zénète et du ghadamsi.

FORMATION A:

 TOUAREGOUARGLAAÏT IZNASSENGHADAMES
IIlâmmädlemmedlemmedkännäf
II'lemmedlemmedlemmedkennef
 (aor. elmed)  (aor. äknef)
     
IItâkkästekkestellemttäkkär
II'tekkestekkestellemttekker
 (aor. ekkes) (aor. ellem) 
     
IIlâssness  
II'lessness  
 (aor. äls)(aor. ens)  

On remarque qu'à la corrélation â-e en touareg correspond l'identicité des deux thèmes dans les dialectes zénètes (sauf pour le ghadamsi ä-e. En berbère du Nord, on trouve donc la forme négative du touareg aux thèmes positifs et négatifs.

FORMATION B:

 TOUAREGOUARGLAAÏT IZNASSENGHADAMES
IItâkärttakertakerttatäf
II'tikerttikertikerttitäf
 (aor. aker)   
     
IIg'g'ânggarqqarttar
II'g'g'inggirqqirttir
 (aor. eg'en)(aor. ger)(aor. gher) 
     
IIsâwânssawalssawal 
II'siwinssiwilssiwil 
 (aor. siwn)(aor. ssiwel)  

Dans la formation b), les faits touaregs et zénètes sont identiques. Vu la corrélation des modes de formation :

formation a) en touareg: touareg II' — berbère du Nord I I / I I '
formation b) en touareg:
touareg II = B.N. II
touareg II' - B.N. II',

On peut se demander si la forme de l'inaccompli positif en touareg de la formation a) (kârräs, täkkäs, lâss) n'est pas une innovation du touareg.

6. Cette hypothèse est confirmée par la situation dans le parler touareg de l'Adhagh des Ifoghas au Mali. Dans une série d'articles récents, M. Alphonse LEGUIL. a montré que ce parler possède un troisième thème de l'inaccompli qu'il appelle « inaccompli général » ou thème IIa. Cette forme s'oppose morphologiquement soit au thème II, soit au thème II', soit aux deux thèmes à la fois.

En reprenant les exemptes donnés par LEGUII. et par PRASSE et AGG ALBOSIAN, on retrouve la situation suivante :

Dans les inaccomplis de la formation a) (kärräs-kerres), l'Adhagh montré une forme IIa qui est homophone au thème II':

IIlâmmädtâkkaslâss
IIalämmädtäkkäsläss
II'lemmedtekkesless

Dans les inaccomplis de la formation b), on trouve une forme IIa qui est homophone au thème positif:

IIeffârsâwâl
IIaeffârsâwâl
II'effirsiwil

C'est en se basant sur ces faits que LEGUIL a conclu : « On pourrait supposer, étant donné maintenant la prise en compte du thème IIa, que c'est en fait celui-ci (...) qui a été l'inaccompli positif originel, comme il l'est encore en ghadamsi. Le thème II se serait créé en touareg par scission du IIa au moyen d'un allongement vocalique expressif (...) ».

Si l'on accepte cette analyse, il reste pour le touareg primitif deux modes généraux de formation de l'inaccompli négatif:

1. Substitution de /â/ par /i/. 2. Homophonie des deux thèmes (sauf pour la quantité vocalique).

Ceci est plus ou moins identique à ce qu'on trouve dans les parlers zénètes et en ghadamsi. Ce serait donc une complication inutile de considérer les formes zénètes comme une innovation indépendante.

7. On a vu dans la section 5 que dans une certaine classe de verbes touaregs le /â/ du thème II se retrouve au thème II', sauf pour la quantité vocalique. II s'agit des verbes dont l'aoriste commence par /i/ ou /u/, comme izar et uksad'.

Ce type verbal n'est pas très courant dans les parlers zénètes. Dans la plupart des cas, les verbes en question ont changé de classe et de conjugaison, en prenant une forme régulière au thème II', p. ex.

Mzab:

I - ffad
II - tfada
II' - tfidi

Figuig :

I - ffad
II - tfada
II' - tfid
L'aoriste de ce verbe à l'Ahaggar est ufad.

A Ghadamès, les verbes en question ont perdu leur voyelle initiale à l'aoriste, mais l'identité des thèmes II et II' est maintenue:

Ieqqarfad
IIttegharttefad
II'ttegharttefad

A l'Ahaggar les aortistes de ces deux verbes sont ighar et ufad.

Ce phénomène rapproche clairement les formes du ghadamsi de celles du touareg. Dans les autres dialectes, la correspondance de l'/a/ du thème II au /a/ du thème II' ne se trouve que dans un seul verbe, l'un des rares verbes à voyelle initiale /i/ ou /u/. Il s'agit du verbe irar «jouer», pour lequel on trouve è Ouargla:

I - irar
II - ttirar
II' - ttirar
et à l'autre bout du domaine zénète, chez les Zekkara:

I - irar
II - tirar
II' - tirar
Dans les parlers zénètes, on trouve généralement le thème II' après négation sauf a l'impératif négatif où l'on se sert du thème positif, p. ex. au Mzab:

wel ibeddi « il ne commence pas »
wal bedda ! « ne commence pas ! »

Le même phénomène se trouve dans l'Adrar des Iforas où, selon M. LEGUIL, «les verbes à trois inaccomplis ont leur impératif et leur injonctif négatif au thème Ha et non II »,\\ p. ex.: i(he) ckan wi-degh,wer ten tegyellat (IIa)!

« Les arbres, ne les abats pas ! »
et non *... wer ten legyellit (II')!

Cette répartition forme positive en contexte impératif, forme négative dans les autres contextes négatifs a été à la base de quelques innovations dans les parlers: - à Ghadamès, l'impératif intensif positif prend la forme du thème II' tandis que l'impératif négatif garde la forme du thème II.

 POSITIFNEGATIF
ImpératifII'titefwäl tatäf
Autres contextesII i-ttatäfII' ak i-ttitef

Dans les verbes comme qqar « être sec », où les thèmes II et II' sont homophones (ttegher), les impératifs intensifs positif et négatif ont la même forme : teghar !; wäl teghar !

— Dans certains parlers rifains de la région de Alhoceima, on trouve une opposition des formes II et II' en contexte négatif.

Même si notre informateur, qui a vécu longtemps à l'étranger, n'est pas toujours totalement sûr, il semble qu'en contexte négatif le thème II est utilisé pour exprimer une action qui se déroule maintenant, une seule fois, tandis que le thème II' exprime une action habituelle, itérative, p. ex.:

u itadf di rqahwa : il n'entre pas dans le café (à ce moment)
u itidf di rqahwa : il ne va jamais au café.
Cette Opposition se retrouve ä l'impératif:
u tadf di rqahwa ! : N'entre pas (maintenant) dans le café !
u tidf di rqahwa ! : N'entre pas au café (généralement)! .

Cette opposition mériterait une investigation approfondie sur place.

9. Dans son article sur la concomitance en touareg, A. Leguil a déjà rattaché les formes des thèmes IIa et II' de l'Adrar des Iforas aux formes des thèmes II et II' du ghadamsi. Implicitement, il accepte donc l'identités du thème II' touareg et du thème II'ghadamsi.

Dans cet article, j'ai essayé de montrer que l'on ne doit pas seulement considérer les formes de ces deux parlers géographiquement voisins comme identiques, mais qu'il faut les rattacher aux formes de dialectes lointains comme le rifain ou le Aït Iznassen.

Les thèmes II' du touareg du ghadamsi et du Zénète ne sont pas seulement identiques dans leur emploi, mais aussi dans leur morphologie. Ceci implique que l'on doit considérer le thème II' comme proto-berbère. Cette proto-langue avait donc cinq thèmes différents :

I Aoriste
II Inaccompli positif — II' Inaccompli négatif
III Accompli positif -- IV Accompli négatif

10. Il serait intéressant de rechercher si l'on trouvc hors des parlers zénètes des traces du thème II' en berbère du Nord. Je ne puis approfondir cette question ici mais M. Nico VAN DEN BOOGERT, de l'Université de Leyde, a remarqué qu'il y a des cas sporadiques d'une forme négative de l'inaccompli dans les oeuvres du poète soussi Mohammed Awzal, du XVIII siècle: L'Océan des Pleurs :
- vers 182b : ur ar it't'ir
- vers 257a : ur agh ittfsid.

Cette dernière forme est un doublet de ittfsad au vers 304b du même poème (ur at t ittfsad).

Article de Maarten KOSSMANN

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