Imdyazen - Rôle politico-social

Le rôle politico-social des imdyazn du Haut Atlas oriental

Introduction

Le but de cette communication est d’illustrer le rôle primordial qu’ont joué les célèbres troubadours (imdyazn) du sud-est marocain, notamment ceux en provenance de la zawiya de Sidi Hamza dans le Haut Atlas oriental, pendant la période de résistance du début du 20e siècle et depuis. On constatera que, grâce à leur profession de troubadours errants, la vision qu’avaient les imdayzn du Maroc débordant largement de l’univers claquemuré de leur fond de vallée, pouvait englober de vastes régions de la mère patrie. À la fois censeurs et amuseurs de leur société, le regard qu’ils portaient sur les hommes et les évènements n’en étaient que plus profond.

Un art plusieurs fois centenaire

Bien qu’il soit malaisé de cerner avec précision la genèse de cette tradition bardique, tout porte à crlire que l’art des imdyazn s’est développé autour de la confrérie maraboutique des h’amzawiyin, en son berceau situé dans une haute vallée perdue sur le flanc sud du mont al-‘Ayyachi, plus précisément au qşar de Tazrouft, à la Zawiya Sidi Hamza. Si la tradition a, plus tard, essaimé vers d’autres horizons : au sud vers le pays Ayt Hadidou, comme vers les Ayt Merghad ; ou alors au nord vers le Moyen Atlas, la notion de Tazrouft en tant que patrie originelle des imdyazn ne semble guère faire l’objet de doute.

Imprégné de bonne heure d’un sufisme local dominant, une fois reçue la bénédiction du saint tutélaire, puis à force d’exercices de mémorisation pratiques, l’apprenti troubadour se forgeait petit à petit un répertoire poétique personnel, à la fois spirituel et profane, héritage autant du chef religieux prestigieux de la zawiya au 17e siècle, Abu Salim al-‘Ayyachi, que du grand maître originel de la tradition, Sidna Hasan. Sans oublier d’autres illustres prédécesseurs, praticiens éclairés, tels que Si Mohand A’ajmi, Jeddi le « sage », Sidi Nbarch de Tazrouft, ou ‘Assou ou Lmoha des Ayt Sliman. Le jeune poète se voyait ensuite attribuer le titre d’amdyaz (‘troubadour’), ou était perçu comme appartenant aux izrufn, en mémoire de son hameau d’origine. Aujourd’hui, la relève est assurée : des bardes tels que Moha ou Mouzoun, ‘Assou Iqli, Lisyur (‘Lesieur’) des Ichichaoun, le fils ou-Zahra des Ayt Sliman, Lbaz des Ayt Merghad, portent encore haut et fort le drapeau des imdyazn, assurant ainsi la pérennité d’une art traditionnel ayant très largement conquis ses titres de noblesse.

De quoi était fait le corpus des imdyazn ? La partie profane du répertoire des troubadours, celle qui détermine cette fonction non négligeable d’amuseurs publics qui est la leur, comprend les formes classiques du pays amazighe ; tamawayt, izli, aferradi, etc. Et effectivement exécutés dans cet ordre-là, car toute performance doit, on le sait, débuter par un enchaînement de timawayin, forme très belle débitée sur un registre aigu, sans accompagnement musical – sorte de ululement de chouette qui troue la nuit – et contenant un lexique hautement symbolique où se retrouvent beaucoup de termes en vieux berbère. C’est le prélude classique à la danse défoulement de l’ah’idus, où seront entendus les couplets (izlan) de poésie à ma mode. Car, lors de leurs tournées, avant d’instruire, les imdyazn doivent savoir divertir les populations villageoises auprès desquelles elles comptent trouver gîte et couvert, d’autant plus que l’arrivée de leur troupe signifie un moment de gaieté, de bonheur, au sein de la communauté. Les poètes savent alors trouver les termes choisis pour provoquer rires et applaudissements, alternant entre louanges pour les grands du pays, et d’éventuels critiques acerbes à l’encontre des notables chez lesquels ils auraient été mal reçus. Ce qui met en exergue la possibilité qu’a l’amdyaz d’influencer l’opinion, de défaire une réputation.

Pièce maîtresse de la partie noble du répertoire bardique, la ballade évènementielle (tayffart l-lmejriyat) relatait et commentait les faits marquants de l’histoire contemporaine ; seconde en importance, la tamdyazt était à caractère purement religieux, voire didactique, invoquant dans son préambule une double bénédiction : celle du saint tutélaire du lieu ainsi que celle du Prophète Mahomet. Ces ballades, pouvant parfois représenter 100-300 vers, représentaient de véritables chefs d’oeuvre de littérature orale, longtemps méprisés comme oeuvres négligeables émanant de populations analphabètes, mais amenant certains observateurs à évoquer ultérieurement un phénomène d’« intellectualité rurale » (Jouad 1989). En effet, sans le moindre support écrit, en s’appuyant sur un arsenal de formules lexicales imagées, où les emprunts à l’arabe constituaient un fait de langue littéraire reconnu en conférant une certaine élégance aux matériaux, le barde pouvait débiter les hémistiches dans un alignement sans faute. Pour réussir parfaitement son travail de communication orale, il lui fallait, bien entendu, connaître les ficelles du métier ; tenir compte de la matrice cadentielle sous-jacente et souveraine, à laquelle le verbe devait se soumettre à tout moment d’un bout à l’autre du poème. Avoir recours, le cas échéant, aux procédés du « vers vide », du « tuilage », de la césure et/ou de l’enjambement. Démarche hautement intellectuelle, toute en souplesse, faite de calcul et d’improvisation en application de règles métriques connues, dont le mécanisme de base a été savamment démonté en son temps par les travaux inspirés de Hassan Jouad (1995).

Du rôle pédagogique des troubadours

Porte-parole d’une société marginalisée à la périphérie de la nation, le troubadour joue un rôle primordial. En effet,

…l’amdyaz se comporte, en quelque sorte, comme conscience de sa société, raison pour laquelle ses chants sont truffés d’apartés à caractère franchement didactique, prônant une conduite exemplaire, ainsi que la foi en Dieu. S’y ajoute, toutefois, une production primesautière, elle aussi non dépourvue de bon sens, où l’on fait la part belle à la casuistique amoureuse. Trait reflétant en cela la tradition soufie qui a toujours su alterner avec bonheur entre le profane et le sublime. (A. Roux & M. Peyron, Époque héroïque, p.14)

S’étant frotté dès son âge le plus tendre à la réalité maraboutique, exposé à l’enseignement du soufisme, le troubadour demeure, malgré tout, une sorte de mystique manqué. Ainsi, certains exercices, fort prisés chez les soufis, tel que l’auto simulation de la mort, trouvent-ils place au sein même d’une tayffart des Ayt Yahya de Tounfit. Le poète ne s’en cache pas lorsqu’il dit :

  • Aide-moi, Seigneur, le jour où je meurs,
    Le froid de l’au-delà me passe des orteils à la plante des pieds !
  • Froid qui me monte jusqu’aux genoux ; suis
    Couché à terre tel le madrier par le menuisier sectionné !
  • Vous êtes quatre à me transporter ; en voici deux
    Qui viennent creuser la tombe où je reposerai, ô fossoyeurs !

(A. Roux & M. Peyron, op. cit., pp. 138-139)

Morceau qui évoque de façon réaliste une inhumation, apparemment inspirée du Tanwīr al-qulūb écrit par un maître soufi connu, al-Naqshabandi (décédé en 1914). Ceci s’apparent à l’exercice dit « du tombeau », l’un des onze exercices rituels devant permettre au croyant d’atteindre le dhikr qalbi, l’état de plénitude où le coeur est en parfaite communion avec Dieu (Arberry, p. 129).

S’il n’est pas lui-même marabout, il est certain que, vêtu d’une bure dépenaillée et la besace maigrement approvisionnée, signes apparents d’une vie faite en grande partie de sacrifice, de simplicité et de dénuement, il se rattache aussi directement à la grand tradition soufie par le biais de l’errance.

  • Poser un pied devant l’autre, quoi de plus beau,
    Mais qui avance à grands pas, la terre sera son tombeau !

(A. Roux & M. Peyron, op. cit., p. 122)

Errance par tous les temps, qu’il vente ou qu’il pleuve, lui permettant de laisser libre cours à son rôle pédagogique. À lui de s’engager verbalement ; en temps de guerre il se doit de fustiger les poltrons (udayn), et d’exhorter les grands du pays à la résistance, le ce barde qui, aux environs de 1920, s’exprime ainsi :

  • Moha ou Saïd, qui chevauche son destrier rouge-brun, a tous les atouts en main ;
    Fait pourtant peu de cas des coups de fusil, des obus qui nous écrasent !
  • Le pays en appelle à toi, ô Zaïani, dresse-toi face à l’ennemi !
    Tu es le seul à détenir les armes nécessaires pour courir sus au porc !
  • Canons et chevaux ne te font point défaut, ô Zaïani,
    Vainqueur du Roumi ; à quoi bon ta victoire d’El Herri ?

(A. Roux & M. Peyron, op. cit., pp. 91-92)

En temps de paix, l’amdyaz prend la défense des populations marginalisées, à l’image du grand Cheikh Lesyur des Ichichaoun, critiquant les autorités, dénonçant la corruption et l’iniquité qui hantent le monde, la « mauvaise gestion de la cité » (Khettouch, 2005), ainsi que la perte des valeurs traditionnelles : entraide, générosité, hospitalité. Tout en étant conscient de ce qu’il risque ; cela peut aller de la réprimande à l’emprisonnement. Écoutons Ou-Aqqa, un barde de Tounfit qui s’adressait ainsi aux siens vers la fin des années 1970 :

  • Des temps actuels considérez l’impiété, que chacun baisse les yeux.
    Attention, les paroles sont pareilles au bois vert !
  • Ne vous procurent qu’ennuis, que chacun se méfie !
    Seigneur, à quoi bon mener la danse ?
  • Ne serait-ce pas mieux d’être spectateur afin d’éviter les ennuis ?
    Je surveille mes propos de crainte que ma langue ne fourche !

(M. Peyron, Isaffen Ghbanin, p. 253)

Quelque soit la ballade qu’il entame, Dieu est omniprésent. En effet, dans le préambule d’une tamdyazt, on trouvera une demi-douzaine d’hémistiches contenant toutes sortes d’exhortations religieuses à destination des croyants, sur le vécu quotidien, sur le pèlerinage à la Mecque, et ce avant d’aborder le thème principal. Il est vrai qu’à ce titre, aux yeux des villageois, auréolé du prestige de la zawiya dont il est issu, et fort de la très large expérience du monde que lui confère une existence entière passée à battre le pays, dans l’absolu, l’amdyaz dépasse en importance et en autorité le simple fqih local, de par ce don poétique hérité de Dieu dont il est le détenteur privilégié. Ainsi que le rappelle un poète anonyme du pays Ayt Seghrouchen :

Sommes pareils aux doctes, seule est différente notre langue,
Si le poète, parle c’est qu’il sait ce que Dieu lui a donné,
Quand il se met à parler c’est comme s’il disait le Coran !
(Khadaoui 2005)

Conclusion

Ainsi, souvent critiqués, dénoncés de nos jours comme troupes de pauvres hères, de mendiants à peine déguisés par des observateurs mal informés, peu aptes à comprendre leur rôle, les imdyazn apparaissent, à n’en point douter, comme d’humbles auxiliaires du maraboutisme soufi dont, en quelque sorte, par une action pédagogique gratuite et librement consentie, ils prolongent l’action envers et contre tous. Tout en apparaissant comme survivance anachronique d’une culture orale largement dépassée selon les canons impitoyables de notre époque de globalisation envahissante, la tradition bardique du bled amazighe n’en constitue pas moins le moyen d’expression privilégié, le recours suprême, pour une tranche importante de la population marocaine faisant indiscutablement figure de laissée pour compte.

Article de Michael PEYRON, Ifrane, mars 2005, Michael Peyron’s working papers : Part VI Aspects of Berber oral literature.