Histoire des Kel-Ahaggar

Le terme Ahaggar (pi. ihaggàren, fs. tahaggart, fp. tihaggàrin) a, selon son contexte et l’époque de son emploi, plusieurs connotations possibles

  • 1. « Touareg noble (d’une des tribus nobles de 1’Ahaggar, de l’Ajjer ou des Taïtoq)>. Ainsi Ch. de Foucauld définit-il en premier lieu ce mot dans son Dictionnaire touareg-français (t. II, p. 533), puis p. 538, trois nouvelles rubriques « Ahaggar» donnent les sens suivants
  • 2. « Massif montagneux central du pays des Kel Ahaggar... ».
  • 3. «Pays tout entier des Kel Ahaggar (territoire soumis à la domination des Kel Ahaggar, compris entre le Tidikelt, l’Ahnet, l’Adrar, l’AIr et l’Ajjer)... ». « S’emploie quelquefois dans le sens de Kel Ahaggar ».
  • 4. Kel-Ahaggar : « gens de l’Ahaggar... ce nom s’applique à tous les membres de la nation, à quelque tribu qu’ils appartiennent, sans distinction de nobles, ni de plébéiens Ahaggar est dans ses consonnes radicales le même mot que Howwara. Le redoublement du w en berbère donne un g tendu. Ibn Khaldoun (1925, p. 275) signalait déjà ainsi l’origine du mot Ahaggar (repris par de Foucauld, t. I, p. 533). Sa contraction en arabe a donné le mot «hoggar» adopté en langue française.

Reprenant les traditions des généalogistes arabes et berbères, Ibn Khaldoun mentionne que la tribu des Howwara est issue de Howwar, fils d’Aurigh, fils de Bernès. Howwar dépassant en force et en renommée ses trois autres frères, laissa une nombreuse descendance dont la partie la plus importante se situait dans la province de Tripoli et de Barka (en Libye). Certains d’entre eux traversèrent le désert pour s’installer près des « Lamta porteurs de voile» et qui «habitaient auprès de Gaugaua» (Ibn Khaldoun, 1925, P. 275). Ces Howwara sont décrits comme très batailleurs et leurs combats sont racontés par Ibn Khaldoun depuis le ville siècle à travers tout le Maghreb et en Méditerranée, d’Alexandrie à la Sicile. La destruction des qsùr de Barka (642), de Tripoli (643) et du Fezzan, qui appartenaient en grande partie aux Howwara et sur lesquels s’acharne Okba ibn Nafi (666), a certainement déclenché une fuite précipitée de ces populations vers l’ouest et le sud-ouest. Mais il est reconnu que cette émigration avait commencé bien avant le vile siècle. Le Fezzan, appelé aussi Tara («les jardins») et d’où fuyaient à cette époque les Howwara, est peut-être à l’origine de l’appellation «Touareg» (sing. targz), nom donné par les Arabes aux Kel-Ahaggar (et par extension à tous les voilés) comme le suggère M. Benhazera (1908, p. 84); hypothèse reprise par de Foucauld (Dictionnaire, I, p. 534; voir aussi Jean-Léon l’Africain, 1956, II, p. 451). Les KelAhaggar se désignent eux-mêmes par le vocable amàha-y/imàha7, alors que les Touaregs du sud se nomment amàjey/im 4f i-yen, amàïe/imûïa’y, mot de même racine que amaziT* que l’on peut suivre depuis l’Antiquité. Ces Howwara montés sur des dromadaires auraient vaincu puis dominé dans le massif montagneux auquel ils ont donné leur nom, une population de pasteurs de chèvres qui ignoraient le chameau. L’assimilation politique et économique de ces premiers occupants (les Isebeten*) confinés dans leur rôle d’éleveurs de chèvres, semble avoir engendré une société à deux rangs : les Ihaggaren aristocrates et guerriers, les Kel-ulli (gens de chèvres), pasteurs, tributaires des premiers.

De la légende â l’histoire


Un ensemble de légendes et d’événements historiques transmis par la mémoire collective des Kel-Ahaggar nous donne quelques éléments d’informations générales sur les clans du Sahara central durant les xvlie et xvIIIe siècles. Nous résumerons ici les résultats de nos propres enquêtes et surtout les écrits du Père de Foucauld et ceux de M. Benhazera.

La légende de Tin Hinàn


A une époque relativement récente deux femmes Berâber venant du Maroc (Tafilalet) arrivèrent dans la palmeraie de Silet. Elles trouvèrent le pays pratiquement vide car il avait été ravagé par des guerres ayant exterminé ses habitants. La population semble avoir été dispersée par des islamisateurs appelés le plus souvent se’zl zaba (mot arabe qui désigne les Compagnons du Prophète). Peut-être sont-ils aussi ces mystérieux Anbzya* dont on garde encore le souvenir. Ces deux femmes étaient, l’une noble : Tin Hinôn, l’autre vassale ou servante : Takama (ou Tamakat, ou Temalek selon les versions). Elles s’installèrent à Abalessa* alors que le reste de la population existante, les Isebeten*, vivait d’une façon archaïque et sauvage, terrée dans le massif de la Taessa, le plus difficile d’accès de l’Atakor*. Tin Hinôn est censée avoir engendré une fille, Kella, ancêtre dont se réclament les Kel-Tela et qui légitime la transmission du droit d’accès au commandement de tous ses utérins. Takama aurait eu deux filles l’une dont descendraient les Ihadânaren, clan noble sans pouvoir d’accès au commandement, l’autre dont descendraient les Dag-ali et les Ayt-Loayen, clans vassaux des Kel-Tela. A cette époque l’ensemble des clans qui résidaient au Sahara central et contrôlaient plus ou moins les territoires du Tidikelt, de l’Ajjer et de l’Ahaggar actuel, était appelé «gens des tentes blanches » Kel-Ahen-Mellen, par opposition aux «gens à tente noire» Ehen-settafen ou Isettafenen qui étaient au sud (voir Benhazera, 1908, p. 90 et Foucauld, 1940, p. 66). Tin Hinàn elle-même était désignée parmi les Kel-Ahen-Mellen (ou KelAhamellen) comme les Kel-Ajjer et les Taytoq. Mais le développement et l’accroissement des clans de l’Ahaggar qui ne disposaient alors que de troupeaux de chèvres, excitèrent l’envie des Kel-Ahen-Mellen qui habitaient le Tidikeit avec un autre clan : les Tégéhé-Mellet (appelés encore uled-Messa’ud les fils de Messa’ud en arabe car ils étaient issus d’alliances entre des Berbères touaregs et des Chaâmba). Ceux-ci attaquèrent les Kel-ela, Dag-ali et Ayt-Loayen, mais furent massacrés à Tahart, centre de culture de la vallée du fleuve Oûtoul non loin d’Abalessa. Les vainqueurs s’emparèrent alors des dromadaires des vaincus et devinrent une force guerrière qui s’imposa en Ahaggar. C’est à partir de ce moment que les habitants de l’Ahaggar dotés de l’instrument de conquête qu’était le dromadaire, entreprirent de renforcer leur potentiel démographique et territorial ils installèrent une partie d’une tribu de l’Aïr, les Tégéhé-n-Elimen (qui plus tard fut scindée en Aguhn tahlé* et Tégéhé-n-Efis), dans le sud-ouest de leur territoire; puis un autre groupe descendant d’une esclave imenân et d’Ahl’Azzi* du Tidikeit, qui fut appelé Ikiânn-tausit; enfin, après une guerre dont l’épopée est encore vivante, les Kel-Ahaggar contraignirent un ensemble de tribus appelé Iseqqamâren à quitter le Tadmayt* pour venir s’installer sur les marges nord et est de l’Ahaggar (voir Foucauld 1951, t. II, p. 536 et Benhazera 1908, p. 102 qui attribue cette conquête aux Imenân). Sur cette trame mi-légendaire, mi-historique, des bribes d’histoire plus précise viennent éclairer quelques dates qui nous sont précieuses. Les Imenân

  • Vers 1660 toute la zone reconnue au début du xxe siècle sous l’autorité de ceux que Duveyrier a appelé les « Touaregs du nord » était sous le commandement d’un lignage de lorfa originaires du Maroc, appelés Imenân.
  • Il semble que grâce à leurs alliances avec les femmes de l’aristocratie locale les Imenân aient pratiqué une double filiation pour assurer leur pouvoir : religieux et patrilinéaire chez les consanguins se disant d’origine «arabe», matrilinéaire pour les utérins se disant «touaregs». Ils pouvaient cumuler ainsi le prestige religieux, le pouvoir de la baraka et revendiquer en même temps les coutumes et traditions locales pour dominer des clans qui reconnaissaient d’abord la filiation utérine propres à leurs traditions (voir M. Gast, 1976). Les Imenân, forts du prestige que leur conférait leur origine chêrifienne, étaient probablement à l’origine un tout petit groupe qui s’était installé à Ghât et Djanet pour contrôler les échanges à l’est entre le sud tunisien, la Libye et l’Aïr. A l’ouest et au centre les routes caravanières et le trafic transsaharien étaient contrôlés soit par des réseaux marocains, soit par des métropoles comme Ouargla au nord, Tombouctou, Gao au sud. Nous ne savons pas combien a pu durer cette situation; mais ce qui est affirmé sans variation par la tradition orale, c’est la révolte contre le pouvoir des Imenén et de son chef Goma qui est assassiné par un noble du clan des Uraïen, revenu de l’Aïr vers 1660.

A partir de cette époque, les UraTen, en faisant prévaloir uniquement la tradition touarègue de dévolution du pouvoir et des biens collectifs en lignée utérine, prennent le commandement de l’Ajjer*, persécutent les Imenân longtemps, à tel point que les supplications des timenâkalin (c’est ainsi qu’on appelait toutes les femmes imenân qui jouissaient d’un grand prestige) auprès des Kel-Ahaggar, déclenchent entre 1874 et 1878 une guerre meurtrière qui affaiblit beaucoup les deux camps (voir notices AhitaTel, Ajjer).

  • Depuis la mort de Goma jusqu’à l’époque où apparaît dans la mémoire collective le nom du premier chef de l’Ahaggar, il se passe environ un siècle d’anarchie et de guerres, pendant lequel aucun clan n’arrive à imposer son commandement en Ahaggar.

Les Kel-7ela

  • Durant la première moitié du xviiie siècle un homme parmi les Kel-Ahaggar s’impose enfin et prend le titre d’amenùkal (grâce à l’appui de tribus maraboutiques, Kountas). On ne lui connaît pas de filiation particulière, il s’appelle Salah et, à sa mort, il cède le pouvoir à son fils Moxamed el-Xir (Mohamed el-Kheir). Les Kountas continuent de soutenir celui-ci et même, après une défaite, acceptent de lui payer un tribut annuel pour couper court aux nombreux raids dont ils sont les victimes (voir Benhazera, 1908 p. 103, qui situe cet événement vers 1755 environ).
  • A la mort de Moxamed el-Xir, son fils Sidi lui succède. A cette époque la tribu noble la plus prestigieuse était celle des Tégéhé-n-U-Sidi (descendance des soeurs d’U-Sidi) à laquelle semblent appartenir Salah et sa descendance. Ces Tégéhé-n-USidi seraient apparentés aux Imenàn de l’A) jer selon Duveyrier (1864, p. 322). Il se produit alors un transfert de pouvoir d’un lignage â un autre par le fait des alliances et aussi de la tradition touarègue. Sidi se marie avec Kella dont on ne connaît pas exactement l’ascendance sinon que tout le monde s’accorde à reconnaître qu’elle est la «fille» ou l’héritière en ligne utérine de Tin Hinân (voir Foucauld 1952, t. II, p. 536 et Gast, 1976, P. 52-53). Ils ont 9 enfants connus dont 6 filles. C’est cette progéniture et en particulier la descendance de ces 6 filles qui, de la fin du xvIIIe siècle jusqu’à l’époque actuelle, ont été à l’origine de la fortune politique du clan qui a, durant deux siècles, à travers maints avatars, toujours gardé le pouvoir. C’est aussi l’attention et l’importance politique accordée à ce clan qui ont favorisé l’établissement d’un «modèle» touareg qui en réalité n’est qu’un cas parmi beaucoup d’autres bien différents (voir L’oncle et le neveu..., Paris, 1986). Ba-1Iammu, secrétaire de Mùsa ag-Amastân et informateur du Père de Foucauld avait rapporté à M. Benhazera cette réflexion d’Ahita-rel au sujet de ce transfert de pouvoir d’un lignage sur d’autres : « Les Tedjehé-n-Ou-Sidi étaient le dos “arouri”, les Kel R’ela, les Taîtoq et les Tédjéhé-Mellet étaient les côtes “ir’ erdechane”. Mais le dos s’affaiblit au profit des côtes» (Benhazera 1908, p. 107).

Que se passe-t-il donc sous le commandement de Sidi?

  • Les Taytoq et Tééhé-Mellet, égaux des Kel-Tela, demandent «leur part » à Sidi. C’est-à-dire qu’à partir du moment où le pouvoir et la fortune de Sidi, mari de Kella, apparaît comme l’expression du pouvoir des Kel-Tela et du prestige de Tin Hinân, de tradition spécifiquement locale et berbère, ces deux clans revendiquent l’égalité des droits et réclament des imîad (clans vassaux) pour «se nourrir », en toute indépendance du commandement des Kel-Tela. Ils créent donc leur propre eebel*, unité de commandement dans laquelle ils élisent un chef parmi leurs utérins.
  • Sidi opère alors un partage des attributions d’imTad qui avantage nettement les Kel-ïela, mais donne provisoirement satisfaction à l’amour-propre des Taytoq et Tégéhé-Mellet.

Le clan des Imessiliten est partagé en Kel-Ahnet (gens de l’Ahnet) attribués aux Taytoq sur les marges ouest de l’Ahaggar, et Dag-ali (fils de Ah) laissé aux Kel -rela au centre de l’Atakor. Parmi les clans Iseqqamàren, les Kel-in-Tùnin sont mis sous la tutelle des Taytoq, les Kel-Uhet et les Kel-Terùrit sous celle des Tégéhé-Mellet. Les Tégéhé-n-Elimen qui étaient revenus de l’Aïr du vivant de Moxamed el-Xir, sont divisés en Tégéhé-n-Efis, attribués aux Taytoq, et Aguh-n-tahlé, aux Kel-Tela (voir tableau de répartition des clans). A la fin du xvlne siècle trois unités de commandement apparemment indépendantes émergent donc en Ahaggar, mais un seul chef est reconnu comme amenûkal de l’Ahaggar : celui élu dans le clan des Kel-Tela, parmi les utérins de Tin Hinân. Les autres chefs des Taytoq et Tégéhé-Mellet ne sont jamais appelés quam.ar* (titre dévolu à des chefs de clan ou de famille restreinte). On peut alors apprécier et comprendre les processus de transformation et réajustements qui s’opèrent dès lors sur le plan politique et par voie de conséquence dans les relations économiques internes, au niveau de la maîtrise des rapports de production:

  • Tant qu’un pouvoir d’origine exogène, mais toléré (grâce à sa puissance charismatique quasi universelle et aussi grâce aux alliances qu’il possède à longues distances dans l’aire géopolitique saharienne et maghrébine) arrive à maintenir par sa force un consensus au bénéfice de toutes les parties, ce pouvoir se maintient, maîtrise tant bien que mal les rapports de production et permet aux clans de même rang une égalité de droits. C’est celui des Imenân sur l’ensemble Ajjer-Ahaggar ou celui des Tégéhé-n-u-Sidi sur l’ensemble Ahaggar. Les règles de transmission du pouvoir et des biens collectifs se font en patrilignée et selon la tradition araboislamique (règle exogène) sans que le droit en matrilignée ne soit totalement absent c’est le plus fort, selon la circonstance, qui l’emporte. La société fonctionne en bilatéralité (Bourgeot 1976, Gast 1976, Claudot 1982).
  • Quand, à la faveur d’un affaiblissement de ce pouvoir «exogène », les revendica tions d’un des partenaires locaux l’emportent (renversement démographique, prise de pouvoir en force, victoire par les armes, etc.), tous les <(égaux » revendiquent les mêmes droits et rejettent l’allégeance qu’ils avaient acceptée dans la précédente situation en revenant à leurs traditions spécifiques. Ce réflexe très « berbère» qui tient à la fierté de chaque clan, aux relations de rivalité et de concurrence de groupes de même niveau social et politique, est souvent qualifié «d’anarchie» par les Occidentaux; ce défaut d’appréciation vient du fait que ces groupes n’ont pas les mêmes référents socio-politiques; ils agissent et vivent dans une société sans Etat où le sentiment de justice et de démocratie est poussé à un haut niveau d’exigences quand il s’agit, bien entendu, de groupes de même rang social.
  • Mais la puissance des Kel-yela qui naît du pouvoir charismatique de Tin-Hinàn et de sa légende, est aussi le résultat d’une stratégie d’alliances bien menée favorisant leur maîtrise du terrain par les armes. Parmi les Kel-Ahen-Mellen, deux petits groupes, les Tégéhé-n-Essakal et les Tégéhé-n-Egali engendrèrent deux clans les Iboglan et les Inemba qui, par des alliances successives, se sont incorporés aux Kelyela. Le prestige et le pouvoir de ces derniers grandissant, les appellations de ces deux clans ont perdu leur pertinence, sauf au niveau de l’attribution des Im7ad et des feux de dromadaires qui établissent les rapports de tutelle entre ceux-ci et leurs suzerains. Car les segments lignagers de non-utérins qui se trouvaient exclus de la propriété d’imyad ont obtenu gain de cause en tant que suzerains, mais sans droit d’accès au commandement.

Un troisième petit groupe a renforcé aussi les Kel-Tela c’est celui des Ikerremoyen originaires des Igerissuten, eux-mêmes membres de l’ensemble des Kel-Gress du Niger. Enfin des groupes suzerains divers, sans droit d’accès au commandement, ont été aux côtés des Kel-Tela; ce sont en particulier les Ihaânâren (une partie d’entre eux était restée en Ajjer, l’autre en Ahaggar), les lkadeyen, clan d’origine locale situé autour de Tit (40 km au nord de Tamanrasset), les Ikenbîben (presque disparus au début du xxe siècle). La légende de Tin Hinn vient conforter ce consensus. On raconte que Tin Hinn eut trois filles Tinert, l’antilope, Tahenka, la gazelle et Tamerwalt, la hase. La première engendra les Inemba, la seconde les Kel-ïela, la troisième les Iboglan (voir Benhazera 1908, p. 93). Ainsi est défini le noyau des utérins dont on possède les généalogies depuis le mariage de Kella avec Sidi (voir Régnier, 1961).

  • L’amentikal Sidi ag Moxamed el-Xir qui avait procédé à une répartition inégale des territoires et des imTad entre les trois nouvelles unités de commandement (etebel) allait subir l’assaut des récriminations et raids des Taytoq et Tégéhé-Mellet. Après différents pillages réciproques, Sidi rétablit la paix et marie ses deux fils aînés Yunès et AgMama* à des femmes Taytoq pour tenter une fois de plus de jouer sur la double appartenance.
  • Yunès succède à son père Sidi, puis Ag-Mama succède à Yunès; mais leurs enfants font partie des Taytoq et participent à la «chefferie» chez ces derniers. Depuis cette époque, des tensions et des jalousies n’ont cessé d’empoisonner les relations entre Kel--rela et Taytoq. Cependant les Kel--ela ont toujours été les plus forts démographiquement, politiquement, économiquement.

La fin du xix° siècle et le début de l’époque coloniale


  • Vers 1830 Ag-Mama, le deuxième fils de Sidi, est centenaire, aveugle et incapable d’assumer une quelconque autorité. De son vivant on cherche avec difficulté un successeur. L’accord se fait une fois de plus grâce à l’intervention des religieux de Tombouctou et à celle des Ifoas de l’Ahaggar, mais aussi sur cette bilatéralité de la filiation et des pouvoirs qui l’emporte toujours sur les jalousies internes. ElXag-Axmed ag el-Xa-el-Bekri fils de la soeur aînée d’Ag-Mama (Zahra) était le meilleur prétendant selon les coutumes touarègues, mais il était aussi afa7is, c’est-à- dire d’origine « étrangère» par son père et « maraboutique». Il était en outre le frère du célèbre Cheikh Othman (àix ‘otman) qui de’ait visiter Paris en 1862 à l’instigation de H. Duveyrier. L’influence de El-Xag-Axmed en Ahaggar est profonde car il a été le promoteur de la mise en culture des terrasses de rivières, en faisant appel aux cultivateurs du Tidikeit. Tazrouk, Idélès, Abalessa ont été ses plus belles réussites. Mais il s’est laissé entraîner dans une guerre fratricide avec les Kel-Ajjer de 1874 à 1877, date de sa mort.
  • En 1877 Ahita.el* ag Mohamed Biska lui succède. Ahitayel était Kelj’ela par sa mère Amenna (3e fille de Sidi et Kella) et Tégéhé-Mellet par son père. Il fait la paix avec les Kel-Ajjer en 1878 mais doit affronter d’une part l’hostilité des Taytoq, d’autre part les menaces de plus en plus proches de l’avance coloniale française.

Le massacre de la deuxième mission Flatters le 16 février 1881 à In Uhawen mené par les neveux d’AhitaTel, Attici et Anaba ag Chikat et les Tégéhé-Mellet (uledMesa’ud) arrête les projets commerciaux français dans la traversée de l’Ahaggar; mais le partage colonial de l’Afrique entre les puissances européennes suit son cours. A la mort d’AhitaTel en octobre 1900, les troupes françaises sont installées à InSalah, au Tidikeit, et prennent d’autre part progressivement possession des territoires soudanais. Les Kel-Ahaggar sont encerclés et privés de leurs marchés du nord et du sud.

  • En 1900, deux prétendants se disputent la succession d’Ahitayel: Moxamed ag Urzig fils de la soeur aînée d’Ahita-rel et Attici ag ikat dit «Amellal», fils aîné de la soeur cadette d’Ahitaîel (voir rubrique Attici). Le plus âgé (Moxamed), premier prétendant de droit, est déjà vieux et sans influence. Attici, plus jeune, était très courageux, avait une grande réputation auprès de tous les guerriers du pays qui lui étaient en majorité favorables. Malheureusement, l’un des religieux qui arbitrait l’assemblée et n’arrivait pas à trouver un accord, croit devoir offrir un apaisement en consacrant d’un geste solennel les deux hommes amenkal en même temps; il coupe son turban en deux et place chaque moitié sur les têtes d’Attici et de Moxamed ag Urzig (Benhazera 1908 p. 127).

Il s’ensuit une confusion générale dans tous les rapports socio-économiques qui ruine l’autorité des deux chefs à la fois. Les rezzous se multiplient de tous côtés. Attici, violemment opposé à tout commerce avec les Européens, fait échouer les tentatives secrètes des religieux et des Kel-Ahaggar favorables à ces accords. Moxamed ag Urzig va jusqu’à susciter des rezzous provocateurs pour déclencher la réponse des troupes françaises d’In-Salah contre Attici (raid contre M’hammed ben Messis et sa soeur). La réponse vient des Mrabtïn d’In-Salah excédés, qui convainquent le capitaine Cauvet commandant le poste d’In-Salah de monter un contre-rezzou en pays touareg.

  • En avril 1902 a lieu un combat meurtrier près de Tit, au lieu-dit Ti-n-ésa (40 km au nord de Tamanrasset). Le lieutenant Cottenest, seul Français à la tête de cent volontaires d’In-Salah, après une tournée de plusieurs semaines en Ahaggar, subit l’assaut d’une forte troupe de Touaregs (voir Cauvet, 1945). Les Touaregs ont failli être vainqueurs, mais leur attaque désordonnée en terrain découvert leur valut d’être la cible des fusils Lebel de la troupe de Cottenest. Plus de cent guerriers touaregs y trouvent la mort contre trois du côté français. Deux autres contrerezzous suivent celui-là : celui du Lieutenant Guillo-Lohan (voir Guillo-Lohan, 1903) et un deuxième conduit par le Lieutenant Besset en Ajjer (voir Gardel, 1961 : p. 202).
  • L’Ahaggar est «brisé» (mot employé en tamàhaq et qui définit bien l’état de rupture morale dans laquelle se trouvent tous ces guerriers). Les campements nomades fuient leurs zones habituelles pour prendre des positions de replis, attendant de nouvelles ripostes. Mais le gouvernement français à Paris, n’apprécie pas cette initiative locale qui ouvre brusquement une conquête qui n’était pas programmée politiquement. On multiplie les interventions diplomatiques et les campagnes d’apprivoisement. C’est à cette époque qu’arrive dans les territoires sahariens un militaire qui va innover une politique saharienne, créer un corps de troupe spécifique à ces territoires, monté sur des dromadaires : le colonel Laperrine.

Aziwel ag Se-rada chef taytoq, vient en 1903 demander la paix à In-Salah. Les Français le reconnaissent comme amar des Taytoq à la place de Sidi ag Akeraji refugié dans l’Ajjer (celui-ci sera cependant accepté comme amenikal des Taytoq en 1905, voir Benhazera, p. 130).

  • En 1904 Musa ag Amastàn* jeune guerrier qui, par ses combats et ses générosités avait gagné beaucoup d’estime parmi ses pairs, soutenu par les religieux de Ghât et de l’Adrar des Iforas, vient demander aussi la paix à In-Salah au capitaine Métois (Métois, 1906).

Le capitaine Métois le revêt du burnous rouge de caïd et le reconnaît comme chef de l’Ahaggar. C’est ainsi que l’administration militaire française commence à intervenir directement dans la politique des Kel-Ahaggar avant même de s’instal1er dans le pays. Mùsa revient discrètement et laisse la rumeur saharienne faire le reste. Il est reconnu par la majorité des guerriers avec soulagement comme amenùkal et est investi officiellement du côté français en octobre 1905 par le capitaine Dinaux du titre d’amenûkal. Une tentative d’unification du commandement de l’Ajjer avec l’Ahaggar ne réussit pas. En 1902, les Tégéhé-Mellet acceptent de prêter allégeance à Mtisa ag Amastân dans l’egebel de l’Ahaggar, mais les Taytoq refusent cette allégeance.

  • La guerre européenne de 1914-18 a de grosses répercussions sur le Sahara central où les nouvelles de l’affaiblissement de la France arrivent de tous côtés. C’est alors qu’apparaît en Aïr un chef de guerre originaire du Damergou : Kaocen ag Mohammed wan-Teggida, de la tribu noble des Ikazkazen. Kaocen qui avait pris le chemin de l’exil dès l’arrivée des Français en 1901, s’affilia à la Senoussia et fut soutenu par cette confrérie dès 1909. Après différents raids et batailles en Ennedi, en Tripolitaine, à Ghât, Kaocen s’associe à Tagama, sultan d’Agadez, pour organiser un soulèvement général contre les’ Français (voir Salifou, 1973). Dans l’Ajjer, un chef imenân appelé sultan Amùd, en relation avec les Turcs et la Senoussia, organise des rezzous contre les positions françaises. La vague de révolte venue de l’est et du sud n’atteint vraiment l’Ahaggar qu’en 1916 et 1917. La plupart des clans de l’Ajjer et de l’Ahaggar y participent activement. Le Père de Foucauld installé à Tamanrasset depuis 1905 et auquel les militaires français de Fort-Motylinski (Ta-rhawhawt) avaient bâti un fortin où ils avaient entreposé des armes, subit une attaque d’un groupe rebelle venu s’emparer de ces armes. Le Père est tué, accidentellement semble-t-il, et l’alarme est donnée dans tout l’Ahaggar pour ramener d’une part les dissidents, et obtenir d’autre part l’appui politique et militaire de Mùsa ag Amastân qui nomadise dans le nord Niger et semble hésiter à s’engager contre Kaocen (celui-ci avait razzié de nombreux troupeaux aux Kel-Ahaggar et apparaissait de plus en plus une menace contre les chefferies en place). Le harcèlement des troupes françaises au Niger oblige les troupes de Kaocen â se replier vers le Ténéré et le Kawar. Kaocen se laisse alors entraîner par les Senoussistes dans une aventure â Mourzouk. Il est fait prisonnier par Alifa, agent turc â Mourzouk et pendu en 1919 (Salifou, 1973, pp. 139-140).

Les Taytoq participent activement à la révolte et dirigent leurs actions contre les Kel-Tela. Mùsa les combat lui-même en Aïr. Le général Laperrine en juin 1917 dicte ses conditions aux Taytoq battus : paiement des impôts des années 1916-17, rattachement au commandement de Mùsa ag Amastàn, destitution de l’am-rar Am-ri ag Mohamed, perte de leurs droits sur les terres de l’Ahaggar qui sont confiées aux Kel-ela (Florimond 1940, p. 47), et qu’ils n’ont jamais récupérées par la suite. Les troupes françaises au Soudan et en territoires sahariens ont repris la maîtrise du terrain à partir de 1917 et se sont assuré du ralliement de Misa ag Amasàn qui engage ses guerriers contre les troupes de Kaocen et Tagama. Toutes les prises de guerre, en troupeaux camelins notamment, récupérées par les troupes sahariennes sur les partisans de Kaocen (et qui résultaient des prélèvements ou des pillages de celui-ci sur tout l’Aïr et le Niger) sont confiés à Milsa ag Amasàn et aux Kel‘yela de l’Ahaggar (plusieurs milliers de chameaux). Comme il n’était pas possible de nourrir ces bêtes en Ahaggar par manque de pâturages permanents et suffisants, ces troupeaux sont mis en pacage dans l’immense plaine sablonneuse du Tamesna au nord Niger où il y avait peu de nomades à cette époque. Et pour éviter que les anciens propriétaires, qui pouvaient reconnaître leurs bêtes avec leurs feux, ne viennent à nouveau les razzier, l’armée française confie quelques fusils aux Kel-Tela. Depuis cette époque, de nombreux Kel-Ahaggar (un millier environ selon les années) ont vécu dans cette région sans vouloir adopter la nationalité nigérienne, ce qui a posé constamment des problèmes de contrôle d’impôt et de gestion de ces populations entre Agadez et Tamanrasset.

  • Mùsa ag Amasàn meurt le 27 décembre 1920 à Tamanrasset. Le 30 décembre Axamuk ag Ihemma, descendant de la 6e fille de Kella (Ta-yawsir), lui succède (voir Akhamuk*).

Durant cette période, l’administration militaire française développe ses structures de gestion, les centres de cultures, les voies de communications. Mais les grands rêves de commerce transsaharien meurent dans les sables, car ce sont les grands ports maritimes de l’Afrique de l’Ouest (Saint-Louis du Sénégal, Dakar, Porto-Novo, Lagos, etc.) qui accaparent l’intensité principale des échanges avec l’Europe occidentale.

  • La deuxième guerre mondiale 1939-1945 n’affecte pas trop l’Ahaggar car l’Afrique du Nord et les colonies africaines maintiennent les activités économiques. Le Sahara central est malgré tout ravitaillé, sillonné de pelotons méharistes toujours â l’affût des moindres défaillances et géré par des militaires connaissant parfaitement ces régions et leurs populations. Leurs rapports annuels (Territoires des Oasis, dont Ouargla est le chef-lieu) sont des sources importantes d’informations de toutes sortes. Axamuk meurt le 26 mars 1941 près d’Abalessa. Mesla-ç ag Amayas descendant de la 3e fille de Kella (Amenna) est élu en concurrence avec Bey fils aîné d’Axamuk, qui succédera â Mesla7 en 1950.

Tribus