Histoire des Amazighs

ÊTRE BERBÈRE

Les premières mentions des populations que, depuis la conquête arabe, nous appelons berbères, remontent à l’antiquité pharaonique. Dès l’Ancien Empire, les Egyptiens étaient en relations étroites, tantôt guerrières, tantôt pacifiques, avec leurs voisins de l’Ouest, ces Lebou ou Libyens, Tehenu, Temehu, Meswesh, subdivisés en de nombreuses tribus. Ces événements historiques, en particulier a tentative d’invasion du Delta par Meryey, en l’an 5 du règne de Mineptah (1227 avant J.-C.), nous ont valu des précisions, des noms de personnages, des descriptions, par l’image et les hiéroglyphes, qui ont valeur historique et ethnographique. L’aspect physique, l’équipement, les vêtements, les armes des Lebou nous ont été transmis avec une précision quasi- photographique; les tatouages mêmes sont figurés. Les millénaires ont passé et malgré les vicissitudes d’une histoire particulièrement riche en conquêtes, invasions et tentatives d’assimilation, des populations du même groupe ethnique, les Berbères, subsistent dans un immense territoire qui commence à l’ouest de l’Egypte. Actuellement des populations parlant une langue berbère habitent dans une douzaine de pays africains, de la Méditerranée au sud du Niger, de l’Atlantique au voisinage du Nil. Cette région qui couvre le quart nord-ouest du continent n’est pas entièrement berbérophone, loin de là ! Aujourd’hui, dans cette région, l’arabe est la langue véhiculaire, celle du commerce, de la religion, de l’Etat, sauf dans la marge méridionale, du Sénégal au Tchad. Ainsi, les groupes berbérophones sont isolés, coupés les uns des autres et tendent à évoluer d’une manière divergente. Leur dimension et leur importance sont très variables. Les groupes Kabyle en Algérie, Braber et Chleuh au Maroc, représentent chacun plusieurs centaines de milliers d’individus tandis que certains dialectes, dans les oasis, ne sont parlés que par quelques dizaines de personnes. C’est la raison pour laquelle les cartes d’extension de la langue berbère n’ont pas grande signification. Le territoire saharien couvert pas les dialectes touaregs (tamahâq) en Algérie, Libye, Mali et Niger est immense mais les nomades berbérophones qui le parcourent et les rares cultivateurs de même langue ne doivent guère dépasser le nombre de 250 ou 300 000. Ils sont à peine plus nombreux que les habitants du Mzab, qui occupent dans le Sahara septentrional un territoire mille fois plus exigu. Le bloc Kabyle est dix fois plus peuplé que la région aurasienne, plus vaste, où est parlé un dialecte berbère différent. En fait il n’y a aujourd’hui ni une langue berbère, dans le sens où celle-ci serait le reflet d’une communauté ayant conscience de son unité, ni un peuple berbère et encore moins une race berbère. Sur ces aspects négatifs tous les spécialistes sont d’accord... et cependant les Berbères existent.

Le berbère, un berbère commun très ancien, qui n’a vraisemblablement existé que dans l’esprit des linguistes, et plus sûrement des parlers berbères plus proches entre eux que ne le sont les dialectes actuels, furent parlés dans la totalité du territoire que nous avons délimité, à l’exception du Tibesti, domaine de la langue téda (Toubou). Dans le Maghreb, les anciens Africains ont utilisé un système d’écriture, le libyque, d’où est dérivé l’alphabet tifinagh des Touaregs; or, des inscriptions libyques et des tifinagh anciens ont été retrouvés en grand nombre dans des régions aujourd’hui totalement arabisées (Tunisie, nord-est de l’Algérie, Rharb et région de Tanger au Maroc, Sahara septentrional...). Dans les pays du Nord cette écriture subit la concurrence du punique, puis du latin; on admet qu’elle était déjà oubliée lorsque fut introduit l’alphabet arabe au Vile siècle. En revanche, elle fut conservée et évolua suivant son génie propre dans les pays sahariens où elle n’avait eu à subir aucune concurrence.

Elle s’étendit même jusqu’aux îles Canaries dont les anciennes populations guanches étaient berbérophones. On peut donc affirmer qu’à un moment ou à un autre, les ancêtres des Berbères ont eu à leur disposition un système d’écriture original qui s’est répandu, comme eux, de la Méditerranée au Niger. L’autre argument qui pourrait être présenté à ceux qui, contre toute évidence, nieraient l’ancienne extension du berbère est donné par la toponymie : même dans les pays entièrement arabisés il subsiste toujours des noms de lieux qui ne s’expliquent que par le berbère. Donc, le berbère, auparavant omniprésent a, au cours des siècles, reculé devant l’arabe, mais le Maghrébin, même arabisé, se distingue toujours, et des Arabes de la Péninsule, et des Levantins, arabisés plus tôt que lui. En fait, dans la société musulmane nord-africaine et saharienne, il existe des Maghrébins arabophones ou arabo-berbères et des Maghrébins berbérophones qui conservent le nom de Berbères que les Arabes leur donnèrent.

Parmi les Arabo-berbères, qui ne constituent pas plus une entité sociologique que les Berbères, on distingue un groupe ancien, citadin, aux origines souvent très mêlées, car il faut tenir compte dans les villes des apports antérieurs à l’Islam, des réfugiés musulmans d’Espagne (Andalous) et des nouveaux venus généralement confondus sous le nom de Turcs, bien qu’ils fussent, pour la plupart, des Balkaniques et des Grecs de l’Archipel. Il existe aussi des groupes sédentaires, cultivateurs. Il existe enfin des nomades, ceux qui, dans le nord du Sahara (Regueibat, Chaamba, Ouled Sieman) sont les plus proches, linguistiquement et culturellement, des tribus arabes bédouines. C’est parmi ces derniers que l’on peut trouver d’authentiques descendants des Solaïm et des Mâq’il. A côté de ces populations arabes ou arabisées, vivent des sociétés berbères qui sont, comme elles, toutes musulmanes, à l’exception des anciens Guanches des îles Canaries qui furent à la fois évangélisés et hispanisés, et quelques rares familles kabyles converties au christianisme à la fin du XIXC siècle. Ces Berbéries sont encore plus diverses que les groupes arabo-berbères. Parmi ces populations qui parlent des dialectes divers mais suffisamment apparentés pour être tous qualifiés sans hésitation de berbères, on reconnaît tous les genres de vie traditionnels des pays méditerranéens et subtropiçaux. Des cultivateurs arboriculteurs sont de vrais paysans attàchés à leur terroir, comme les montagnards kabyles ou riffains, hommes’de l’olivier et du figuier, ou comme le jardinier de l’oasis soucieux de ses palmiers dattiers, de ses abricotiers et de ses carrés de légumes, mais il y a aussi des céréaliculteurs de montagnes arides comme les Matmata du Sud tunisien, les Chleuhs de l’Anti-Atlas marocain qui savent, les uns et les autres, construire des terrasses sur les versants escarpés pour conserver et les terres et l’humidité; d’autres régions connaissent des arboriculteurs-éleveurs, semi-nomades, tels que les Chaouïa de l’Aurès qui doivent leur nom, arabe, à leur vie pastorale (Chaouïa veut dire bergers). Quel contraste entre ces rudes montagnards et cette société citadine saharienne qui s’est spécialisée dans le négoce transsaharien et le petit commerce dans le Tel algérien, ces Mzabites dont le particularisme religieux (ibadisme) explique l’isolement et la spécialisation économique D’autres pasteurs montagnards pratiquent une longue transhumance, comme la puissante confédération des AÏt ‘Atta dans et autour du Mont Sargho (Sud marocain) ou les Beni Mguild du Moyen Atlas. De grands nomades sahariens, enfin, élèvent des troupeaux faméliques de chameaux et de chèvres; pour eux les razzias furent, et jusqu’au début du siècle pour les Touaresg, le complément normal des faibles ressources arrachées à une nature inhumaine.

Qu’y a-t-il de commun entre le chamelier voilé d’indigo, aussi sec qu’une branche épineuse d’acacia, et l’épicier mzabite, débonnaire et calculateur, entre le jardinier kabyle et le pasteur braber? Bien plus qu’on ne le dit ou le croit. Il y a, en premier lieu, la langue à laquelle se rattachent leurs différents parlers. L’unité de vocabulaire est incontestable; des îles Canaries à l’Oasis de Siouah en Egypte, de la Méditerranée au Niger. Les principes fondamentaux de la langue, la grammaire comme la simple phonétique, ont résisté remarquablement à une très ancienne séparation et à la différenciation des genres de vie. Or l’unité linguistique fondamentale correspond nécessairement à des systèmes de pensée très proches, même si le comportement extérieur diffère. Cette parenté très profonde se retrouve également dans l’organisation sociale. Dans les formes artistiques, des règles communes, à vrai dire très simples, qui ont fait parler à tort d’un art berbère, se retrouvent aussi bien chez les arabophones il s’agit d’un art rural maghrébin et saharien, très fortement géométrique, préférant les motifs rectilinéaires à la courbe et au volume. Indépendants des techniques, les motifs, obéissant aux mêmes règles d’une géométrie stricte et parfois savante, se retrouvent aussi bien sur les céramiques et les tissages que sur le cuir, le bois ou la pierre. Or cet art très ancien présente, chez les sédentaires, une remarquable permanence, il est lié à ces populations au mépris des siècles, des conversions religieuses, des assimilations culturelles. Comme un fleuve tantôt puissant, tantôt souterrain, il est toujours présent dans l’inconscient du Maghrébin. Souvent étouffé par le triomphe citadin des cultures étrangères, il est capable d’étonnantes résurgences, apparemment anachroniques, dès que faiblit l’apport extérieur des formes artistiques plus savantes. C’est un art anhistorique.

En aucun moment de leur longue histoire les Berbères ne semblent avoir eu conscience d’une unité ethnique ou linguistique. De fait, cette unité berbère ne pourrait être trouvée que dans la somme de caractères négatifs. Est berbère ce qui n’est pas d’origine étrangère, c’est-à-dire ce qui n’est ni punique, ni latin, ni vandale, ni byzantin, ni arabe, ni turc, ni européen (français, espagnol, italien). Soulevez ces différentes strates culturelles, certaines insignifiantes, d’autres d’une puissance et d’un poids considérables, et vous retrouvez le Numide et le Gétule, dont les descendants, avec un entêtement narquois, sous d’autres noms, sous d’autres croyances, pratiquent le même art de vivre, conservent dans l’exploitation d’une nature peu généreuse des techniques d’une étonnante permanence. Cette permanence a une explication très simple; cultivateurs et nomades berbères n’ont connu la révolution industrielle, niveleuse des coutumes et des techniques, que sur une frange étroite de leur domaine. Depuis quelques décennies cette révolution s’étend, gagnant les campagnes et les déserts les plus reculés; du même coup les particularismes s’estompent, et disparaissent ainsi des coutumes plus vieilles que l’Histoire.

On serait tenté de dire que l’Histoire de l’Afrique du Nord et du Sahara n’est que l’histoire de conquêtes et de dominations étrangères que les Berbères auraient subies avec plus ou moins de patience. Leur rôle dans l’Histoire se serait borné à une « résistance » dont le maintien de la langue, du droit coutumier et de formes archaïques d’organisation sociale serait le plus beau fleuron. Mais l’Histoire a horreur des simplifications, surtout lorsqu’elles sont abusives et prêtent aux siècles passés des conceptions politiques d’aujourd’hui. - En fait on pourrait inverser les prémisses et demander comment des populations aussi malléables aux cultures étrangères, au point que certaines sont devenues tour à tour puniques, romano-africaines, arabes, ont pu rester aussi fidèles à leurs coutumes, à leur langue, à leurs traditions techniques, en un mot rester elles-mêmes. C’est cela être berbère. Condamner les Berbères à un rôle historique passif, c’est-à-dire quasiment nul, en ne voyant en eux qu’une infatigable piétaille et une bonne cavalerie au service de dominateurs étrangers, même si on reconnaît que ces contingents furent les vrais conquérants de l’Espagne au Ville siècle et de l’Egypte au Xe siècle, n’est qu’une aberration non dépourvue de racisme. Elle doit être définitivement rejetée.

Ces longs siècles d’histoire ne sont pas faits seulement d’une anonyme durée berbère; ici comme ailleurs des hommes et des femmes de caractère ont marqué leur temps d’une empreinte vigoureuse mais l’Histoire, écrite par les étrangers, n’en a pas toujours conservé le souvenir qu’ils méritaient. L’Encyclopédie berbère se propose de révéler cette durée et d’éclairer ces figures berbères.

ORIGINES DES BERBÈRES

La formation de la population berbère, ou plus exactement des différents groupes berbères, demeure une question très controversée parce qu’elle fut mal posée. Les théories diffusionnistes ont tellement pesé depuis l’origine des recherches que toute tentative d’explication reposait traditionnellement sur des invasions, des migrations, des conquêtes, des dominations. Tour à tour ont été évoqués l’Orient pris globalement (Mèdes et Perses), la Syrie et le pays de Canaan, l’Inde et l’Arabie du Sud, la Thrace, la mer Egée et l’Asie mineure, mais aussi l’Europe du Nord, la Péninsule ibérique, les îles et la Péninsule italiennes... Il est sûrement plus difficile de rechercher les pays d’où ne viennent pas les Berbères! Et si les Berbères ne venaient de nulle part? Plutôt que de rechercher avec plus ou moins de bonheur de vagues ressemblances de tous ordres et d’amalgamer des données de significations différentes, voire contradictoires, ne vaut-il pas mieux commencer par examiner les Berbères eux-mêmes et les restes humains antérieurs à l’époque historique, époque où, nous le savons, la population actuelle s’était déjà mise en place? En un mot nous devons logiquement accorder la primauté à l’Anthropologie. Mais celle-ci ne permet pas aujourd’hui de définir la moindre originalité « berbère » dans l’ensemble de la population sud- méditerranéenne. Ce qui permet aujourd’hui encore de mentionner des groupes berbères dans le quart nord-ouest de l’Afrique est d’autre qualité, culturelle plus que physique. Parmi ces données culturelles la principale demeure la langue. Nous examinerons donc successivement les données de l’Anthropologie et celles de la Linguistique.

Sans rechercher les origines mêmes de l’homme en Afrique du Nord, nous devons cependant remonter allègrement les millénaires pour comprendre comment s’est constitué le peuplement de cette vaste région actuellement pincée entre le désert et la Méditerranée. Plaçons-nous au début de l’époque qu’en Europe les préhistoriens nomment Paléolithique supérieur : à ce moment vit déjà au Maghreb un homme de notre espèce, Homo sapiens sapiens, plus primitif que son contemporain européen, l’Homme de Cro-Magnon et qui est l’auteur de l’Atérien, culture dérivée du Moustérien. Cet homme atérien découvert à Dar es-Soltan (Maroc) présente suffisamment d’analogies avec l’homme moustérien du Mont Irhoud pour qu’on puisse admettre qu’il en soit issu. Plus intéressante encore est la reconnaissance d’une filiation entre cet homme atérien et son successeur, connu depuis fort longtemps au Maghreb sous le nom d’Homme de Mechta el Arbi. L’Homme de Mechta el-Arbi est un cromagnoïde; il en présente les caractères physiques dominants; la grande taille (1,74 m en moyenne pour les hommes), la forte capacité crânienne (1 650 cc), la disharmonie entre la face large et basse, aux orbites de forme rectangulaire plus larges que hautes et le crâne qui est dolichocéphale ou mésocéphale.

A ses débuts l’Homme de Mechta el-Arbi est associé à une industrie, nommée Ibéromaurusien, qui occupait toutes les régions littorales et telliennes. L’Ibéromaurusien, contemporain du Magdalénien et de l’Azilien européens, a déjà les caractères d’une industrie épipaléolithique en raison de la petite taille de ses pièces lithiques. Ce sont très souvent de petites lamelles dont l’un des tranchants a été abattu pour former un dos. Ces objets étaient des éléments d’outils, des sortes de pièces détachées dont l’agencement dans des manches en bois ou en os procurait des instruments ou des armes efficaces.

Traditionnellement, on pensait que l’Homme de Mechta el-Arbi, cousin de l’Homme de Cro-Magnon, avait une origine extérieure. Les uns imaginaient les Hommes de Mechta el-Arbi, venus d’Europe, traversant l’Espagne et le détroit de Gibraltar pour se répandre à la fois au Maghreb et aux îles Canaries dont les premiers habitants, les Guanches, avaient conservé l’essentiel de leurs caractères physiques avant de se mêler aux conquérants espagnols. D’autres pensaient que l’Homme de Mechta el-Arbi descendait d’Homo sapiens apparu en Orient (Homme de Palestine) et que de ce foyer originel s’étaient développées deux migrations. Une branche européenne aurait donné l’Homme de Cro-Magnon, une branche africaine aurait mis en place l’Homme de Mechta el-Arbi. Origine orientale, origine européenne, deux éléments d’une alternative qui apparaît déjà dans les récits légendaires de l’Antiquité ou dans les explications fantaisistes de l’époque moderne et qui se retrouve dans les hypothèses scientifiques actuelles. Malheureusement l’une et l’autre présentaient de grandes anomalies qui les rendaient difficilement acceptables. Ainsi la migration des Hommes de Cro-Magnon à travers l’Espagne ne peut être jalonnée; bien mieux, les crânes du Paléolithique supérieur européen ont des caractères moins accusés que leurs prétendus successeurs maghrébins.

Les mêmes arguments peuvent être opposés à l’hypothèse d’une origine proche-orientale des Hommes de Mechta el-Arbi: aucun document anthropologique entre la Palestine et la Tunisie ne peut l’appuyer. De plus, nous connaissons les habitants du Proche-O-rient à la fin du Paléolithique supérieur, ce sont les Natoufiens, de type prot editerranéen, qui diffèrent considérablement des Hommes de Mechta eP-Arbi. Comment expliquer, si les Hommes de Mechta el-Arbi ont une ascendance proche-orientale, que leurs ancêtres aient quitté en totalité ces régions sans y laisser la moindre trace sur le plan anthropologique? Reste donc l’origine locale, sur place, la plus simple (c’est la raison pour laquelle sans doute on n’y croyait guère!) et aujourd’hui la plus évidente depuis la découverte de l’Homme atérien. Les anthropologues spécialistes de l’Afrique du Nord comme M.-C. Chamla et D. Ferembach admettent aujourd’hui une filiation directe, continue, depuis les néandertaliens nord-africains (Hommes du Mont Irhoud) jusqu’aux Cromagnoïdes que sont les Hommes de Mechta el-Arbi. L’Homme atérien de Dar es-Soltane serait l’intermédiaire mais qui aurait déjà acquis les caractères d’Homo sapiens sapiens.

Le type de Mechta el-Arbi va s’effacer progressivement devant d’autres hommes, mais sa disparition ne fut jamais complète. Ainsi trouve-t-on encore 8 % d’hommes mechtoïdes parmi les crânes conservés des sépultures protohistoriques et puniques (Chamla, 1976). De l’époque romaine, dont les restes humains ont longtemps été dédaignés par les archéologues « classiques », on connaît encore quelques crânes de l’Algérie orientale qui présentent des caractères mechtoïdes. Du type de Mechta el-Arbi il subsiste encore quelques très rares éléments dans la population actuelle qui, dans sa quasi totalité, appartient aux différentes variétés du type méditerranéen : quelques sujets méso ou dolichocéphales à face basse, de taille élevée, et au rapport crâniofacial disharmonique, rappellent les principaux caractères des Hommes de Mechta el-Arbi. Ils représentent tout au plus 3 % de la population au Maghreb; ils sont nettement plus nombreux dans les îles Canaries. A partir du Ville millénaire, on voit apparaître dans la partie orientale du Maghreb (nous sommes complètement ignorants de ce qui se passait au même moment, sur le plan anthropologique, dans les confins de l’Egypte et de la Libye), un nouveau type d’Homo sapiens qui a déjà les caractères de certaines populations méditerranéennes actuelles. Il est aussi de taille élevée (1,75 m pour les hommes de Medjez II, 1,62 m pour les femmes), mais il se distingue de l’Homme de Mechta el-Arbi par une moindre robustesse, un rapport crânio-facial plus harmonique puisque à un dolichocrâne correspond une face haute et plus étroite, les orbites sont plus carrées et le nez plus étroit. Les reliefs osseux de ce nouveau type humain sont atténués, l’angle de la machoire, en particulier, n’est pas déjeté vers l’extérieur, il n’y a donc pas extroversion des gonions comme disent les anthropologues. Or ce caractère est très fréquent, sinon constant chez les Hommes de Mechta.

Ce type humain a reçu le qualificatif de Protoméditerranéen. Des groupes anthropologiquement très proches se retrouvent, à la même époque ou un peu avant, en Orient (Natoufiens) et dans divers pays de la Méditerranée où ils semblent issus du type de Combe Capelle (appelé en Europe centrale Homme de Brno) qui est distinct de l’Homme de Cro-Magno-’Aussi D. Ferembach suppose-t-elle l’existence en Orient, au Paléolithique supérieur, d’une homme proche de Combe Capelle. Manifestement l’Homme de Mechta el-Arbi n’a pu donner naissance aux hommes proto méditerranéens. Ceux-ci, qui vont progressivement le remplacer, apparaissent d’abord à l’est, tandis que les Hommes de Mechta el-Arbi sont encore, au Néolithique, les plus nombreux dans l’Ouest du pays. Cette progression d’est en ouest indique bien qu’il faut chercher au-delà des limites du Maghreb l’apparition de ce type humain proto méditerranéen. Un consensus genéral de tous les spécialistes, anthropologues et préhistoriens, se dégage aujourd’hui pour admettre qu’il est venu du Proche-Orient. On peut, à la suite de M.-C. Chamla, reconnaître parmi les Proto méditerranéens deux variétés. La plus fréquente, sous-type de Médjez II, au crâne élevé, est orthognate, le second, moins répandu, celui de l’Aïn Dokkara, à voûte crânienne plus basse, est parfois prognate, sans toutefois présenter les caractères négroïdes sur lesquels on avait à tort attiré l’attention. Ces hommes sont porteurs d’une industrie préhistorique qui a reçu le nom de Capsien, du nom antique de Gafsa (Capsa). Le Capsien couvre une période moins longue que l’Ibéromaurusien; elle s’étend du Ville au Ve millénaire. Grâce au grand nombre de gisements plaisamment nommées escargotières et à la qualité des fouilles qui y furent conduites, on a une connaissance satisfaisante des Capsiens et de leurs activités. On peut, dans leur cas, parler d’une civilisation dont les nombreux faciès régionaux reconnus à travers la Tunisie et l’Algérie révèlent certains traits constants.

Sans nous appesantir sur l’industrie de pierre caractérisée par des outils sur lames et lamelles à bord abattu, des burins, des armatures de formes géométriques (croissants, triangles, trapèzes) nous rappelleront qu’elle est fort belle, remarquable par les qualités du débitage, effectué parfois, au cours du Capsien supérieur, par pression, ce qui donne des lamelles normalisées. Elle est remarquable également par la précision de la retouche sur des pièces d’une finesse extraordinaire, comme par exemple les micros perçoirs courbes dits de l’Aïn Khanga. Mais le Capsien possède d’autres caractères qui ont pour l’archéologue et l’ethnologue une importance plus grande, je veux parler de ses oeuvres d’art. Elles sont les plus anciennes en Afrique et on peut affirmer qu’elles sont à l’origine des merveilles artistiques du Néolithique. Elles sont mêmes, et ceci est important, à l’origine de l’art berbère. Il y a un tel air de parenté entre certains de ces décors capsiens ou néolithiques et ceux dont les Berbères usent encore dans leurs tatouages, tissages et peintures sur poterie ou sur les murs, qu’il est difficile de rejeter toute continuité dans ce goût inné pour le décor géométrique, d’autant plus que les jalons ne manquent nullement des temps protohistoriques jusqu’à l’époque moderne. Sur le plan anthropologique les hommes capsiens présentent peu de différence avec les habitants actuels de l’Afrique du Nord, Berbères ou arabophones qui sont presque toujours des Berbères arabisés. Nous tenons, avec les Proto méditerranéens capsiens, les premiers Maghrébins que l’on peut, sans imprudence, placer en tête de la lignée Origines berbère. Cela se situe il y a quelque 9 000 ans! Certes tout concorde à faire admettre, comme nous l’avons dit ci-dessus, que ces Capsiens ont une origine orientale. Rien ne permet de croire à une brusque mutation des Mechtoïdes en Méditerranéens alors que les Natoufiens du Proche- Orient dont les caractères anthropologiques, affirmés antérieurement aux Capsiens, sont du même groupe humain qu’eux et que dans leur civilisation on peut retrouver certains traits culturels qui s’apparentent au Capsien.

Mais cette arrivée est si ancienne qu’il n’est pas exagéré de qualifier leurs descendants de vrais autochtones. Cette assertion est d’autant plus recevable qu’il ne subsiste que quelques traces des premiers occupants Mechtoïdes. Il est même troublant de constater que si Protoméditerranéens et Mechta el-Arbi ont pendant longtemps cohabité dans les mêmes régions, puisque ces derniers ont survécu jusqu’au Néolithique, même dans la partie orientale qui fut « capsianisée » plus tôt, ils ne se sont pas métissés entre eux. L’atténuation des caractères mechtoïdes que l’anthropologue constate chez certaines populations antérieures à l’arrivée des Protoméditerranéens ne peut s’expliquer que par une évolution interne répondant au phénomène général de gracilisation. De même, les Protoméditerranéens les plus robustes ou les plus archaïques ne présentent aucun caractère mechtoïde et les plus évolués s’écartent encore davantage de ce type. Si nous passons aux temps néolithiques il n’est pas possible de saisir un’ changement notable dans l’évolution anthropologique du Maghreb. On note la persistance du type de Mechta el-Arbi dans l’Ouest et même sa progression vers le Sud le,long des côtes atlantiques tandis que le reste du Sahara, du moins ai sud du Tropique du Cancer, est alors uniquement occupé par des nêroïdes. Les Proto méditerranéens s’étendent progressivement. Arrivés \à l’aube des temps historiques nous constatons que les hommes enterrés dans les tumulus et autres monuments mégalithiques sont du type méditerranéen quelle que soit leur localisation, sauf dans les régions méridionales où des éléments négroïdes sont discernables. Le Maghreb s’est donc, sur le plan anthropologique, « méditerranéisé » sinon déjà berbérisé. Mais une autre constatation s’impose immédiatement : certains de ces Méditerranéens sont de stature plus petite, leurs reliefs musculaires plus effacés, les os moins épais, en un mot, leur squelette est plus gracile. A vrai dire, les différences avec les Proto méditerranéens ne sont pas tranchées : il existe des formes de passage et de nombreuses transitions entre les Méditerranéens robustes et les Méditerranéens graciles. De plus, il n’y a pas eu élimination des uns par les autres puisque ces deux sous-types de la race méditerranéenne subsistent encore aujourd’hui. Les premiers forment le sous-type atlanto-méditerranéen bien représenté en Europe depuis l’Italie du Nord jusqu’en Galice; le second est appelé ibéro-insulaire qui domine en Espagne du Sud, dans les 11es et l’Italie péninsulaire.

En Afrique du Nord, ce sous-type est très largement répandu dans la zone tellienne, en particulier dans les massifs littoraux, du Nord de la Tunisie, en Kabylie, au Rif dans le Nord du Maroc, tandis que le type robuste s’est mieux conservé chez les Berbères nomades du Sahara (Touaregs) dans les groupes nomades arabisés de l’Ouest (Regueibat), chez les Marocains du Centre et surtout du Sud (Aït ‘Atta, Chleuh). Mais les deux variétés coexistent jusqu’à nos jours dans les mêmes régions. Ainsi en Kabylie, d’après une étude récente de M.-C. Chamla, le type méditerranéen se rencontre dans 70 % de la population mais se subdivise en trois sous-types : l’ibéro-insulaire dominant caractérisé par une stature petite à moyenne, à face très étroite et longue, l’atlanto-méditerranéen également bien représenté, plus robuste et de stature plus élevée, mésocéphale, un sous-type « saharien », moins fréquent (15 %), de stature élevée, dolichocéphale à façe longue. Un second élément qualifié d’alpin en raison de sa brachycéphalie, sa face courte et sa stature peu élevée, représente environ 10 % de la population, mais M.-C. Chamia répugne à le confondre avec des Alpins véritables et songe plutôt à une variante « brachycéphalisée » du type méditerranéen. Un troisième élément à affinités arménoïdes, de fréquence égale au précédent, se caractérise par une face allongée associée à un crâne brachycéphale.

En quantités infimes s’ajoutent à ce stock quelques individus conservant des caractères mechtoïdes, quelques métis issus d’un élément négroïde plus ou moins ancien et des sujets à pigmentation claire de la peai, des yeux et des cheveux. Cèt exemple montre la diversité du peuplement du Maghreb. Mais nous )ie sommes plus au temps où la typologie raciale était le but ultime de la recherche anthropologique. Il était alors tentant d’assimiler les « types » ou « races » à des groupes humains venant s’agglutiner, au cours des siècles, à un ou plusieurs types plus anciens. Les recherches modernes, dans le monde entier, ont montré combien l’homme était, dans son corps, infiniment plus malléable et sensible aux variations et particulièrement à l’amélioration des conditions de vie. La croissance de la taille, au cours des trois dernières générations, est un phénomène général largement ressenti et connu de l’opinion publique mais, aussi, facilement mesurable grâce aux archives des bureaux de recrutement.

D’autres travaux ont montré que la forme du crâne variait par « dérive génétique » comme disent les biologistes sans qu’il soit possible de faire appel au moindre apport étranger pour expliquer ce phénomène. Cette malléabilité, cette sensibilité aux facteurs extérieurs tels que les conditions de vie et une orientation imprévisible due au hasard de la génétique paraissent, à bien des anthropologues modernes, suffisantes pour faire l’économie de nombreuses et mythiques migrations et invasions dans la constitution des populations historiques. De nos jours l’évolution sur place paraît plus probable. Ainsi s’expliquerait l’apparition de la variété ibéro-insulaire à l’intérieur du groupe méditerranéen africain par le simple jeu de la gracilisation. Aucune différence de forme n’apparaît entre les crânes des époques capsienne, protohistorique et moderne ; seules varient les dimensions et dans un sens général qui est celui de la gracilisation. Les Proto méditerranéens capsiens constituent certes le fond du peuplement actuel du Maghreb, mais le mouvement qui les amena, dans les temps préhistoriques, du Proche-Orient en Afrique du Nord, ne cessa à aucun moment. Ils ne sont que les prédécesseurs d’une longue suite de groupes, certains peu nombreux, d’autres plus importants. Ce mouvement, quasiment incessant au cours des millénaires, a été, pour les besoins de la recherche archéologique ou historique, sectionné en « invasions » ou « conquêtes » qui ne sont que des moments d’une durée ininterrompue.

Après les temps capsiens, en effet, au Néolithique, sont introduits animaux domestiques, moutons et chèvres dont les souches sont exotiques et les premières plantes cultivées qui sont, elles aussi, d’origine extérieure : ces animaux et ces plantes ne sont pas arrivés seuls, même si les hommes qui les introduisirent ont pu être fort peu nombreux. A cette époque la plus grande partie du Sahara était occupée par des pasteurs négroïdes. Il est possible que, chassés par l’assèchement intervenu après le 111e millénaire, certains groupes se soient déplacés vers le Nord et aient atteint le Maghreb. Certains sujets négroïdes ont été reconnus dans les gisements néolithiques du Sud tunisien, et au IVe siècle avant J.-C., d’après Diodore de Sicile, il existait des populations semblables aux Ethiopiens (c’est-à-dire des gens de peau &f dans le Teli tunisien, dans l’actuelle Kroumirie. Mais cet apport proprement africain semble insignifiant par rapport au mouvement insidieux mais continu qui se poursuit à l’Age des Métaux lorsqu’apparaissent les éleveurs de chevaux, d’abord « Equidiens », conducteurs de chars, puis cavaliers qui conquirent le Sahara en asservissant les Ethiopiens. Ces cavaliers, les historiens grecs et latins les nommeront Garamantes à l’est, Gétules au centre et à l’ouest. Leurs descendants, les Berbères sahariens, dominèrent longtemps les Haratins qui semblent bien être les héritiers des anciens Ethiopiens.

Au cours même de la domination romaine, puis vandale et byzantine, nous devinons de longs glissements de tribus plus ou moins turbulentes à l’extérieur du Limes romain puis dans les terres mêmes de ce qui avait été l’Empire. Ainsi, la confédération que les Romains nomment Levathae et qui était au IVe siècle en Tripolitaine, se retrouve au Moyen Age, sous le nom de Louata, entre l’Aurès et l’Ouarsenis. Ces Louata appartiennent avec de nombreuses autres tribus au groupe [[Zénètess]], le plus récent des groupes berbérophones dont la langue se distingue assez nettement de celle des groupes plus anciens que l’on pourrait nommer Paléoberbères. Les troubles provoqués par l’irruption [[Zénètess]] s’ajoutant aux convulsions politiques, religieuses et économiques que subirent les provinces d’Afrique, favorisèrent grandement les entreprises conquérantes des Arabes. Quatre siècles plus tard, la succession des invasions bédouines, des Beni Hilal, Solaïm, Ma’qil, ne sont, elles aussi, que des moments —retenus par l’Histoire— d’un vaste mouvement qui débuta une dizaine de millénaires plus tôt.

Si la population du Maghreb a conservé, vis-à-vis du Proche-Orient, une originalité certaine, tant physique que culturelle, c’est qu’un second courant, nord-sud celui-ci, tout en interférant avec le premier, a marqué puissamment de son empreinte ces terres d’Occident. Ce courant méditerranéen s’est manifesté dès le Néolithique. Le littoral du Maghreb connaît alors les mêmes cultures que les autres régions de la Méditerranée occidentale, les mêmes styles de poterie. Tandis qu’au sud du détroit de Gibraltar apparaissent des techniques aussi caractéristiques que le décor « cardial » fait à l’aide d’une coquille de mollusque marin, style européen qui déborde sur le Nord du Maroc, à l’est se répandent les industries en obsidienne venues des îles italiennes. En des âges plus récents, la répartition de monuments funéraires, comme les dolmens et les hypogées cubiques, ne peut s’expliquer que par un établissement permanent d’un ou plusieurs groupes méditerranéens venus d’Europe. Cet apport méditerranéen proprement dit a eu certes plus d’importance culturelle qu’anthropologique. Mais si certains éléments culturels peuvent, pour ainsi dire, voyager tout seuls, les monuments et les rites funéraires me paraissent trop étroitement associés aux ethnies pour qu’on puisse imaginer que la construction de dolmens ou le creusement d’hypogées aient pu passer le détroit de Sicile et se répandre dans l’Est du Maghreb sans que des populations assez cohérentes les aient apportés avec elles. Sans réduire la primauté fondamentale du groupe proto méditerranéen qui est continental, originaire de l’Est et qui connut des enrichissements successifs, on ne doit pas négliger pour autant ces apports proprement méditerranéens, plus récents, moins importants sur le plan anthropologique, mais plus riches sur le plan culturel. C’est de l’interférence de ces deux éléments principaux auxquels s’ajoutèrent des apports secondaires venus d’Espagne et du Sahara que sont nées, au cours des siècles, la population et la civilisation rurale du Maghreb.

L’apport des études linguistiques ne peut être négligé dans un essai de définition des origines berbères dans la mesure où la langue est aujourd’hui le caractère le plus original et le plus discriminant des groupes berbères disséminés dans le quart nord-ouest du continent africain. Les idiomes berbères adoptent et « berbérisants » facilement nombre de vocables étrangers : on y trouve des mots latins, arabes (parfois très nombreux : on compte jusqu’à 35 % d’emprunts lexicaux arabe, en kabyle), français, espagnols... Il semble que le libyque ait été tout aussi perméable aux invasions lexicales et onomastiques. On doit par conséquent se montrer très prudent devant les rapprochements aussi nombreux que hasardeux proposés entre le berbère et différentes langues anciennes par des amateurs ou des érudits trop imprudents. D’après Bertholon, le libyque aurait été un dialecte hellénique importé par les Thraces; d’autres y voient des influences sumériennes ou touraniennes. Plus récemment, l’archétype basque a été mis en valeur, avec des arguments à peine moins puérils. Les amateurs du début du siècle croyaient, en effet, pouvoir fonder leurs apparentements en constituant de longues listes de termes lexicaux parallélisés avec ceux de la langue de comparaison. De tels rapprochements sont faciles, on peut ainsi noter de curieuses convergences de vocabulaire aussi bien avec les dialectes amérindiens qu’avec le finnois.

Ces dévergondages intellectuels expliquent l’attitude extrêmement prudente de certains berbérisants qui apparaît dans un texte célèbre d’A. Basset : « En somme la notion courante du berbère, langue indigène et seule langue indigène jusqu’à une période préhistorique... repose essentiellement sur des arguments négatifs, le berbère ne nous ayant jamais été présenté comme introduit, la présence, la disparition d’une autre langue indigène ne nous ayant jamais été clairement attestées » (La langue berbère. L’Afrique et l’Asie, 1956). Malgré leur nombre et un siècle de recherches, les inscriptions libyques demeurent en grande partie indéchiffrées. Comme le signalait récemment S. Chaker (1973), cette situation est d’autant plus paradoxale que les linguistes disposent de plusieurs atouts : des inscriptions bilingues puniques libyques et latines libyques, et la connaissance de la forme moderne de la langue ; car, si nous n’avons pas la preuve formelle de l’unité linguistique des anciennes populations du Nord de l’Afrique, toutes les données historiques, la toponymie, l’onomastique, le lexique, les témoignages des auteurs arabes confirment la parenté du libyque et du berbère. En reprenant l’argument négatif dénoncé par A. Basset, mais combien déterminant à mon avis, si le libyque n’est pas une forme ancienne du berbère on ne voit pas quand et comment le berbère se serait constitué. Les raisons de l’échec relatif des études libyques s’expliquent, en définitive, assez facilement: les berbérisants, peu nombreux, soucieux de recenser les différents parlers berbères n’ont guère, jusqu’à présent, apporté une attention soutenue au libyque dont les inscriptions stéréotypées ne sont pas, à leurs yeux, d’un grand intérêt. En revanche, les amateurs ou les universitaires non berbérisants, qui s’intéressaient à ces textes en raison de leur valeur historique ou archéologique, n’étaient pas armés pour cette étude.

Enfin le système graphique du libyque, purement consonantique, se prête mal à une reconstitution intégrale de la langue qu’il est chargé de reproduire. Cependant l’apparentement du berbère avec d’autres langues, géographiquement voisines, fut proposé très tôt; on peut même dire dès le début des études. Dès 1838 Champollion, préfaçant le Dictionnaire de la langue berbère de Venture de Paradis, établissait une parenté entre cette langue et l’égyptien ancien. D’autres, plus nombreux, la rapprochaient du sémitique. Il fallut attendre les progrès décisifs réalisés dans l’étude du sémitique ancien pour que M. Cohen proposât, en 1924, l’intégration du berbère dans une grande famille dite chamito-sémitique qui comprend en outre l’égyptien (et le copte qui en est la forme moderne), le couchitique et le sémitique. Chacun de ces groupes linguistiques a son originalité, mais ils présentent entre eux de telles parentés que les différents spécialistes finirent par se rallier à la thèse de M. Cohen.

Ces parallélismes ne sont pas de simples analogies lexicales ; ils affectent la structure même des langues comme le système verbal, la conjugaison et l’aspect trilitère des racines, bien qu’en berbère de nombreuses racines soient bilitères, mais cet aspect est dû à une « usure » phonétique particulièrement forte en berbère et que reconnaissent tous les spécialistes. Ce sont ces phénomènes d’érosion phonétique qui, en rendant difficiles les comparaisons lexicales avec le sémitique, ont longtemps retenu les berbérisants dans une attitude « isolationniste » qui semble aujourd’hui dépassée. Quoi qu’il en soit, la parenté constatée à l’intérieur du groupe chamito-sémitique entre le berbère, l’égyptien et le sémitique, ne peut que confirmer les données anthropologiques qui militent, elles aussi, en faveur d’une très lointaine origine orientale des Berbères.

LES MÉCANISMES DE L’ARABISATION

Les pays de l’Afrique du Nord sont aujourd’hui des États musulmans qui revendiquent, à juste titre, leur double appartenance à la communauté musulmane et au monde arabe. Or ces Etats, après bien des vicissitudes, ont pris la lointaine succession d’une Afrique qui, à la fin de l’Antiquité, appartenait aussi sûrement au monde chrétien et à la communauté latine. Ce changement culturel, qui peut passer pour radical, ne s’est cependant accompagné d’aucune modification ethnique importante ce sont bien les mêmes hommes, ces Berbères dont beaucoup se croyaient romains et dont la plupart se sentent aujourd’hui arabes. Comment expliquer cette transformation, qui apparaît d’autant plus profonde qu’il subsiste dans certains de ces Etats, mais dans des proportions très différentes, des groupes qui, tout en étant parfaitement musulmans, ne se considèrent nullement arabes et revendiquent aujourd’hui leur culture berbère? Il importe, en premier lieu, de distinguer l’Islam de l’arabisme. Certes, ces deux concepts, l’un religieux, l’autre ethnosociologique, sont très voisins l’un de l’autre puisque l’Islam est né chez les Arabes et qu’il fut, au début, propagé par eux. Il existe cependant au Proche- Orient des populations arabes ou arabisées qui sont demeurées chrétiennes, et on dénombre des dizaines de millions de musulmans qui ne sont ni arabes ni même arabisés (Noirs africains, Turcs, Iraniens, Afghans, Pakistanais, Indonésiens...) Tous les Berbères auraient pu, comme les Perses et les Turcs, être islamisés en restant eux-mêmes, en conservant leur langue, leur organisation sociale, leur culture. Apparemment, cela leur aurait même été plus facile puisqu’ils étaient plus nombreux que certaines populations qui ont conservé leur identité au sein de la communauté musulmane et qu’ils étaient plus éloignés du foyer initial de l’Islam.

Comment expliquer, aussi, que les provinces romaines d’Afrique, qui avaient été évangélisées au même rythme que les autres provinces de l’Empire romain et qui possédaient des églises vigoureuses, aient été entièrement islamisées alors qu’aux portes de l’Arabie ont subsisté des populations chrétiennes : Coptes des pays du Nil, Maronites du Liban, Nestoriens et Jacobites de Syrie et d’Iraq? Pour répondre à ces questions, l’historien doit remonter bien au- delà de l’événement que fut la conquête arabe du VIIe siècle. Cette conquête, si elle permit l’islamisation, ne fut pas, cependant, la cause déterminante de l’arabisation. Celle-ci, qui lui fut postérieure de plusieurs siècles et qui n’est pas encore achevée, a des raisons beaucoup plus profondes ; en fait, dès la fin de l’Empire romain, nous assistons à un scénario qui en est comme l’image prophétique. Rome avait dominé l’Afrique, mais les provinces qu’elle y avait établies : Africa (divisée en Byzacène et Zeugitane), [[Numidie]] d’où avait été retranchée la Tripolitaine, les Maurétanies Sitifienne, Césarienne et Tingitane, avaient été romanisées à des degrés divers. En fait, il y eut deux Afriques romaines : à l’est, la province d’Afrique et son prolongement militaire, la [[Numidie]], étaient très peuplés, prospères et largement urbanisés ; à l’ouest, les Maurétanies étaient des provinces de second ordre, limitées aux seules terres cultivables du Teil, alors qu’en [[Numidie]] et surtout en Tripolitaine, Rome était présente jusqu’en plein désert. Après le Ier siècle, toutes les grandes révoltes berbères qui secouèrent l’Afrique romaine eurent pour siège les Maurétanies.

Néanmoins Rome avait réussi, pendant quatre siècles, à contrôler les petits nomades des steppes; grâce au système complexe du limes, elle contrôlait et filtrait leurs déplacements vers le Tell et les régions mises en valeur. C’était une organisation du terrain en profondeur, comprenant des fossés, des murailles qui barraient les cols, des tours de guet, des fermes fortifiées et des garnisons établies dans des castel- la. R. Rebuffat, qui fouilla un de ces camps à Bu-Ngem (Tripolitaine), a retrouvé les modestes archives de ce poste. Ces archives sont des ostraca, simples tessons sur lesquels étaient mentionnés, en quelques mots, les moindres événements: l’envoi en mission d’un légionnaire chez les Garamantes, ou le passage de quelques Garamantes conduisant quatre bourricots (Garamantes ducentes asinos IV...). Dès le JJe siècle, des produits romains, amphores, vases en verre, bijoux étaient importés par les Garamantes jusque dans leurs lointains ksour du Fezzan et des architectes romains construisaient des mausolées pour les familles princières de Garama (Djerma). Légionnaires et auxiliaires patrouillaient le long de pistes jalonnées de citernes et de postes militaires autour desquels s’organisaient de petits centres agricoles.

Trois siècles plus tard, la domination romaine s’effondre ; ce désert paisible s’est transformé en une bouche de l’enfer, d’où se ruent, vers les anciennes provinces, de farouches guerriers, les Levathae, les mêmes que les auteurs arabes appelleront plus tard Louata, qui appartiennent au groupe botr. Ces nomades chameliers, venus de l’est, pénètrent dans les terres méridionales de la Byzacène et de [[Numidie]] qui avaient été mises en valeur au prix d’un rude effort soutenu pendant des siècles et font reculer puis disparaître l’agriculture permanente, en particulier ces olivettes dont les huileries ruinées parsèment aujourd’hui une steppe désolée. Le second événement historique qui bouleversa la structure sociologique du monde africain fut la conquête arabe. Cette conquête fut facilitée par la faiblesse des Byzantins qui avaient détruit le royaume vandale et reconquis une partie de l’Afrique (533). Mais l’Afrique byzantine n’est plus l’Afrique romaine. Depuis deux siècles, ce malheureux pays était la proie de l’anarchie ; tous les ferments de désorganisation et de destruction économique s’étaient rassemblés. Depuis le débarquement des Vandales (429), la plus grande partie des anciennes provinces échappait à l’administration des Etats héritiers de Rome. Le royaume vandale, en Afrique, ne s’étendait qu’à la Tunisie actuelle et à une faible partie de l’Algérie orientale limitée au sud par l’Aurès et à l’est par le méridien de Constantine. Dès la fin du règne de Thrasamond, vers 520, les nomades chameliers du groupe Zénètess pénètrent en Byzacène sous la conduite de Cabaon. A partir de cette date, Vandales puis Byzantins doivent lutter sans cesse contre leurs incursions.

Le poème épique du dernier écrivain latin d’Afrique, la Johannide de Corippus, raconte les combats que le commandant des forces byzantines, Jean Troglita, dut conduire contre ces terribles adversaires alliés aux Maures de l’intérieur. Ces Berbères Laguantan (= Levathae = Louata) sont restés païens. Ils adorent un dieu représenté par un taureau nommé Gurzil et un dieu guerrier, Sinifere. Leurs chameaux, qui effrayent les chevaux de la cavalerie byzantine, sont disposés en cercle et protègent ainsi femmes et enfants qui suivent les nomades dans leurs déplacements. Du reste de l’Afrique, celle que C. Courtois avait appelée l’Afrique oubliée, et qui correspond, en gros, aux anciennes Maurétanies, nous ne connaissons, pour cette période de deux siècles, que des noms de chefs, de rares monuments funéraires (Djedars près de Saïda, Gour près de Meknès) et les célèbres inscriptions de Masties, à Arris (Aurès), qui s’était proclamé empereur, et de Masuna, « roi des peuples maure et romain » à Altava (Oranie). On devine, à travers les bribes transmises par les historiens comme Procope et par le contenu même de ces inscriptions, que l’insécurité n’était pas moindre dans ces régions « libérées ».

Les querelles théologiques sont un autre ferment de désordre, elles ne furent pas moins fortes chez les chrétiens d’Afrique que chez ceux d’Orient. L’Eglise, qui avait eu tant de mal à lutter contre le schisme donatiste, est affaiblie, dans le royaume vandale, par les persécutions, car l’arianisme est devenu religion d’Etat. L’orthodoxie triomphe certes à nouveau dès le règne d’Hildéric. Les listes épiscopales du Concile de 525 révèlent combien l’Eglise africaine avait souffert pendant le siècle qui suivit la mort de saint Augustin. Non seulement de nombreux évêchés semblent avoir déjà disparu, mais surtout le particularisme provincial et le repliement accompagnent la rupture de l’Etat romain. La reconquête byzantine fut, en ce domaine, encore plus désastreuse. Elle réintroduisit en Afrique de nouvelles querelles sur la nature du Christ le monophysisme et la querelle des Trois Chapitres, sous Justinien, ouvrent la période byzantine en Afrique ; la tentative de conciliation proposée par Héraclius, le monothélisme, à son tour condamné comme une nouvelle hérésie, clôt cette même période. Alors même que la conquête arabe est commencée, une nouvelle querelle, née de l’initiative de l’empereur Constant II, celle du Type, déchire encore l’Afrique chrétienne (648).

En même temps s’accroît la complexité sociologique, voire ethnique, du pays. Aux romano-africains des villes et des campagnes, parfois très méridionales (comme la société paysanne que font connaître les « Tablettes Albertini », archives notariales sur bois de cèdre, trouvées à une centaine de kilomètres au sud de Tébessa), et aux Maures non romanisés issus des gentes paléo berbères, se sont ajoutés les nomades « Zénètess », les Laguantan et leurs émules, les débris du peuple vandale, le corps expéditionnaire et les administrateurs byzantins qui sont des Orientaux. Cette société devient de plus en plus cloisonnée dans un pays où s’estompe la notion même de l’Etat. C’est dans un pays désorganisé, appauvri et déchiré qu’apparaissent, au milieu du Vile siècle, les conquérants arabes. La conquête arabe, on le sait, ne fut pas une tentative de colonisation, c’est-à-dire une entreprise de peuplement. Elle se présente comme une suite d’opérations exclusivement militaires, dans lesquelles le goût du lucre se mêlait facilement à l’esprit missionnaire. Contrairement à une image très répandue dans les manuels scolaires, cette conquête ne fut pas le résultat d’une chevauchée héroïque, balayant toute opposition d’un simple revers de sabre. Le Prophète meurt en 632 ; dix ans plus tard les armées du Calife occupaient l’Egypte et la Cyrénaïque (l’Antâbulus, corruption de Pentapolis).

En 643, elles pénètrent en Tripolitaine, ayant Amrû ben al-Aç à leur tête. Sous les ordres d’Ibn Sâ’d, gouverneur d’Egypte, un raid est dirigé sur les confins de l’Ifrïqiya (déformation arabe du nom de l’ancienne Africa), alors en proie à des convulsions entre Byzantins et Berbères révoltés et entre Byzantins eux-mêmes. Cette opération révéla à la fois la richesse du pays et ses faiblesses. Elle alluma d’ardentes convoitises. L’historien En-Noweiri décrit avec quelle facilité fut levée une petite armée, composée de contingents fournis par la plupart des tribus arabes, qui partit de Médine en octobre 647. Cette troupe ne devait pas dépasser 5 000 hommes, mais en Egypte, Ibn Sâ’d, qui en prit le commandement, lui adjoignit un corps levé sur place qui porta à 20 000 le nombre de combattants musulmans. Le choc décisif contre les « Roms » (Byzantins) commandés par le patrice Grégoire eut lieu près de Suffetula (Sbeitla), en Tunisie. Grégoire fut tué. Mais, ayant pillé le plat pays et obtenu un tribut considérable des cités de Byzacène, les Arabes se retirèrent satisfaits en 648. L’opération n’avait pas eu d’autre but. Elle aurait duré quatorze mois.

La conquête véritable ne fut entreprise que sous le calife Moawia, qui confia le commandement d’une nouvelle armée à Moawia ibn Hodeidj en 666. Trois ans plus tard semble-t-il, Oqba ben Nafe fonda la place de Kairouan, première ville musulmane au Maghreb. D’après les récits, transmis avec de nombreuses variantes par les auteurs arabes, Oqba multiplia, au cours de son second gouvernement, les raids vers l’Ouest, s’empara de villes importantes, comme Lambèse qui avait été le siège de la 111e Légion et la capitale de la [[Numidie]] romaine. Il se dirigea ensuite vers Tahert, près de la moderne Tiaret, puis atteignit Tanger, où un certain Yulin (Julianus) lui décrivit les Berbères du Sous (Sud marocain) sous un jour fort peu sympathique : « C’est, disait- il, un peuple sans religion, ils mangent des cadavres, boivent le sang de leurs bestiaux, vivent comme des animaux car ils ne croient pas en Dieu et ne le connaissent même pas. » Oqba en fit un massacre prodigieux et s’empara de leurs femmes qui étaient d’une beauté sans égale. Puis Oqba pénétra à cheval dans l’Atlantique, prenant Dieu à témoin « qu’il n’y avait plus d’ennemis de la religion à combattre ni d’infidèles à tuer ». Ce récit, en grande partie légendaire, doublé par d’autres qui font aller Oqba jusqu’au fin fond du Fezzan avant de combattre dans l’extrême Occident, fait bon marché de la résistance rencontrée par ces expéditions. Celle d’Oqba finit même par un désastre qui compromit pendant cinq ans la domination arabe en Ifrïqiya. Le chef berbère Koceila, un Aouréba donc un Brnis, déjà converti à l’Islam, donna le signal de la révolte. La troupe d’Oqba fut écrasée sur le chemin du retour, au sud de l’Aurès, et lui-même fut tué à Tehuda, près de la ville qui porte son nom et renferme son tombeau, Sidi Oqba. Koceila marcha sur Kairouan et s’empara de la cité. Ce qui restait de l’armée musulmane se retira jusqu’en Cyrénaïque. Campagnes et expéditions se succèdent presque annuellement. Koceila meurt en 686, Carthage n’est prise par les musulmans qu’en 693 et Tunis fondée en 698. Pendant quelques années, la résistance fut conduite par une femme, une Djeraoua, une des tribus Zénètes maîtresses de l’Aurès. Cette femme, qui se nommait Dihya, est plus connue sous le sobriquet que lui donnèrent les Arabes : la Kahina (la « devineresse »). Sa mort, vers 700, peut être considérée comme la fin de la résistance armée des Berbères contre les Arabes. De fait, lorsqu’en 711 Tarîq traverse le détroit auquel il a laissé son nom (Djebel el Tariq: Gibraltar) pour conquérir l’Espagne, son armée est essentiellement composée de contingents berbères, de Maures. En bref, les conquérants arabes, peu nombreux mais vaillants, ne trouvèrent pas en face d’eux un Etat prêt à résister à une invasion, mais des opposants successifs : le patrice byzantin, puis les chefs berbères, principautés après royaumes, tribus après confédérations. Quant à la population romano-africaine, les Afariq, enfermée dans les murs de ses villes, bien que fort nombreuse, elle n’a ni la possibilité ni la volonté de résister longtemps à ces nouveaux maîtres envoyés par Dieu. La capitation imposée par les Arabes, le Kharadj, n’était guère plus lourde que les exigences du fisc byzantin, et, au début du moins, sa perception apparaissait plus comme une contribution exceptionnelle aux malheurs de la guerre que comme une imposition permanente. Quant aux pillages et aux prises de butin des cavaliers d’Allah, ils n’étaient ni plus ni moins insupportables que ceux pratiqués par les Maures depuis deux siècles. L’Afrique fut donc conquise, mais comment fut-elle islamisée puis arabisée? Nous avons dit qu’il fallait distinguer l’islamisation de l’arabisation. De fait, la première se fit à un rythme bien plus rapide que la seconde. La Berbérie devint musulmane en moins de deux siècles (VIIe et VIIIe siècles), alors qu’elle n’est pas encore aujoud’hui entièrement arabisée, treize siècles après la première conquête arabe. L’islamisation et la toute première arabisation furent d’abord citadines. La religion des conquérants s’implanta dans les villes anciennes que visitaient des missionnaires guerriers puis des docteurs voyageurs, rompus aux discussions théologiques. La création de villes nouvelles, véritables centres religieux comme Kairouan, première fondation musulmane (670), et Fes, création d’Idriss 11(809), contribua à implanter solidement l’Islam aux deux extrémités du pays. La conversion des Berbères des campagnes, sanhadja ou Zénètes, se fit plus mystérieusement. Ils étaient certes préparés au monothéisme absolu de l’Islam par le développement récent du christianisme mais aussi par un certain prosélytisme judaïque dans les tribus nomades du Sud. De plus, comme aux chrétiens orientaux, l’Islam devait paraître aux Africains plus comme une hérésie chrétienne (il y en avait tant!) que comme une nouvelle religion ; cette indifférence relative expliquerait les fréquentes « apostasies » certainement liées aux fluctuations politiques.

Quoi qu’il en soit, la conversion des chefs de fédérations, souvent plus pour des raisons politiques que par conviction, répandit l’Islam dans le peuple. Les contingents berbères, conduits par ces chefs dans de fructueuses conquêtes faites au nom de l’Islam, furent amenés tout naturellement à la conversion. La pratique des otages pris parmi les fils de princes ou de chefs de tribus peut avoir également contribué au progrès de l’Islam. Ces enfants islamisés et arabisés, de retour chez leurs contribules, devenaient des modèles car ils étaient auréolés du prestige que donne une culture supérieure. Très efficaces bien que dangereux pour l’orthodoxie musulmane avaient été, dans les premiers siècles de l’Islam, les missionnaires kharédjites venus d’Orient qui, tout en répandant l’Islam dans les tribus surtout Zénètes, « séparèrent » une partie des Berbères des autres musulmans. Si le schisme kharédjite ensanglanta le Maghreb à plusieurs reprises, il eut le mérite de conserver à toutes les époques, la nôtre comprise, une force religieuse minoritaire mais exemplaire par la rigueur de sa foi et l’austérité de ses moeurs. Autres missionnaires et grands voyageurs les «daï» chargés de répandre la doctrine chiite. Il faut dire qu’en ces époques qui, en Europe comme en Afrique, nous paraissent condamnées à une vie concentrationnaire en raison de l’insécurité, les clercs voyagent beaucoup et fort loin. Ils s’instruisent auprès des plus célèbres docteurs, se mettant délibérément à leur service, jusqu’au jour où ils prennent conscience de leur savoir, de leur autorité, et deviennent maîtres à leur tour, élaborant parfois une nouvelles doctrine. Ce fut, entre autres, l’histoire d’Ibn Toumert, fondateur du mouvement almohade (1120) qui donna naissance à un empire. Pour gagner le coeur des populations, dans les villes et surtout les campagnes, les missionnaires musulmans eurent recours surtout à l’exemple. Il fallait montrer à ces Maghrébins, dont la religiosité fut toujours très profonde, ce qu’était la vraie communauté des Défenseurs de la Foi.

Le ribât en fut l’exemple achevé. Ce fut à la fois un couvent et une garnison, base d’opération contre les infidèles ou les hérétiques. Le ribât peut être implanté n’importe où, sur le littoral ou à l’intérieur des terres, comme le Ribât Taza, partout où la défense de la Foi l’exige. Les moines-soldats qui occupent ces châteaux s’entraînent au combat et s’instruisent aux sources de l’orthodoxie la plus rigoureuse. L’Age d’or des ribâts fut le IXe siècle, en Ifrïqiya, où les fondations pieuses des émirs aghlabites se multiplient de Tripoli à Bizerte, particulièrement sur les côtes de l’ancienne Byzacène. Le ribât de Monastir, le plus célèbre (il suffisait d’y avoir tenu garnison pendant trois jours pour gagner le paradis!), fut construit en 796, celui de Sousse en 821. A l’autre extrémité du Maghreb, sur la côte atlantique, une autre concentration de ribâts assurait la défense de l’Islam sur le plan militaire et sur celui de l’orthodoxie, aussi bien contre les pillards normands que contre les hérétiques Bargawata. L’un d’eux, de fondation assez tardive par l’almohade Ya’qilb el-Mansiïr, devait devenir la capitale du royaume chérifien en conservant le nom de Rabat. Arcila, au nord, Safi, Qotiz et surtout Massat, au sud, complétaient la défense littorale du Maghreb el-Aqsa.

Ces morabitiin sont aussi des « ibad », hommes de prière ; les gens des ribâts savent, le cas échéant, devenir des réformateurs zélés et efficaces. Ceux qui parmi les Lemtouna et les Guezoula, tribus sanhadja du Sahara occidental, avaient sous la férule d’Ibn Yasin fondé un ribât dans une île du Sénégal, furent, au début du XIe siècle, à l’origine de l’empire almoravide dont le nom est une déformation hispanique de morabittin. Dans les zones non menacées, le ribât perdit son caractère militaire pour devenir le siège de religieux très respectés. Des confréries, qu’il serait exagéré d’assimiler aux ordres religieux chrétiens, s’organisèrent, aux époques récentes, en prenant appui sur des centres d’études religieuses, les zaouïas, qui sont les héritiers des anciens ribâts. Ce mouvement, souvent mêlé de mysticisme populaire, est lié au maraboutisme, autre mot dérivé du ribât. Le maraboutisme contribua grandement à achever l’islamisation des campagnes, au prix de quelques concessions secondaires à des pratiques antéislamiques qui n’entament pas la foi du croyant.

Il fut cependant des parties de la Berbérie où l’Islam ne pénétra que tardivement, non pas dans les groupes compacts des sédentaires montagnards qui, au contraire, jouèrent très vite un rôle important dans l’Islam maghrébin, comme les Kottama de Petite Kabylie ou les Masmouda de l’Atlas marocain, mais chez les grands nomades du lointain Hoggar et du Sahara méridional. Il semble qu’il y eut, chez les Touaregs, si on en croit leur tradition, une islamisation très précoce, oeuvre des Sohâba (Compagnons du Prophète); mais cette islamisation, si elle n’est pas légendaire, n’eut guère de conséquence, et l’idolâtrie subsista jusqu’à ce que des missionnaires réintroduisent l’Islam au Hoggar, sans grand succès semble-t-il. En fait la véritable islamisation ne semble guère antérieure au XVe siècle. Il est même un pays berbérophone qui ne fut jamais islamisé : les îles Canaries, dont les habitants primitifs, les Guanches, étaient restés païens au moment de la conquête normande et espagnole, aux XIVe et XVe siècles. L’islamisation des Berbères ne fit pas disparaître immédiatement toute trace de christianisme en Afrique. Les géographes et chroniqueurs arabes sont particulièrement discrets sur le maintien d’églises africaines quelques siècles après la conquête et la conversion massive (?) des Berbères ; ce n’est que récemment que les historiens se sont vraiment intéressés à cette question.

Les royaumes romano-africains qui s’étaient constitués pendant les époques vandale et byzantine étaient en majorité chrétiens. L’empereur Masties proclame son christianisme, le roi des Ucutamani, qui sont les Kotama des écrivains arabes, se dit « servus Dei », les souverains qui se faisaient construire les imposants Djedar, monuments funéraires de la région de Frenda, étaient aussi chrétiens, comme vraisemblablement Masuna, « roi des Maures et des Romains » en Maurétanie vers 508 et Mastinas, autre prince maure qui frappa peut-être monnaie vers 535. En fait, seuls des chefs nomades, comme lerna adorateur du taureau Gurzil, sont encore païens. Tout semble indiquer quune part importante des populations paléoberbères dans les anciennes provinces de l’empire romain est évangélisée au VIe siècle. Les villes ont laissé les témoignages les plus nombreux, on ne saurait s’en étonner : basiliques vastes et nombreuses, nécropoles, inscriptions funéraires, en particulier la remarquable série de la lointaine Volubilis qui couvre la première moitié du Vile siècle (595-655), celle d’Altava à peine plus ancienne (Ve siècle), celles encore de Pomaria ou d’Albulae, villes qui faisaient aussi partie du royaume de Masuna. On ne doit pas en tirer la conclusion que seule la population citadine était devenue chrétienne : de très modestes bourgades de [[Numidie]], qui n’étaient en fait que de gros villages, possèdent leurs basiliques; des textes précieux le montrent, tel que celui de Jean de Biclar qui annonce la conversion, vers 570, des Garamantes et des Maccuritae, qui étaient restés païens. Faut-il s’étonner de ce qu’El-Bekri affirme qu’à l’époque byzantine les Berbères professaient le christianisme? Le maintien de communautés chrétiennes en pleine période musulmane, plusieurs siècles après la conquête, ne fait plus, aujourd’hui, aucun doute. Aux découvertes épigraphiques, telles les fameuses inscriptions funéraires de Kairouan, datées du XIe siècle, et celles des sépultures chrétiennes d’Aïn Zara et d’En Ngila en Tripolitaine, s’ajoute le commentaire de textes jusqu’alors quelque peu négligés.

T. Lewiki a montré qu’il existait une forte communauté chrétienne parmi les Ibadites, d’abord dans le royaume rostémide de Tahert, ensuite à Ouargla. Nous connaissons un évêché de Qastiliya dans le Sud tunisien, tandis que la chancellerie pontificale conserve la correspondance du pape Grégoire VII avec les évêques africains au Xe siècle. H.R. Idriss reconnaît le maintien de la célébration de fêtes chrétiennes en Ifriqiya à l’époque ziride, et Ch.-E. Dufourcq, reprenant le texte d’El Bekri, rappelle l’existence d’une population chrétienne et d’une église à Tlemcen au Xe siècle et propose même de retrouver la mention de pèlerinages chrétiens auprès des « ribâts » dans la ville ruinée de Cherchel-Caesarea. Fort justement le même auteur met en rapport la survivance du latin d’Afrique (alLâtini-al-afarîq) avec le maintien du christianisme. Ce n’est qu’au XIIe siècle que semblent disparaître les dernières communautés chrétiennes ; encore cette extinction paraît-elle plus le fait d’une persécution que d’une disparition naturelle. Les califes almohades furent particulièrement intolérants. Après la prise de Tunis, ‘Abd el-Moumen, en 1159, donne à choisir aux juifs et aux chrétiens entre se convertir à l’Islam ou périr par le glaive. A la fin du siècle, son petit-fils, Abii Yisûf Ya’qtïb el-Mansflr, se vantait de ce qu’aucune église chrétienne ne subsistait dans ses états. L’arabisation suivit d’autres voies, bien qu’elle fût préparée par l’obligation de prononcer en arabe les quelques phrases essentielles d’adhésion à l’islam. Pendant la première période (VIIe et XIe siècles), l’arabisation linguistique et culturelle fut d’abord essentiellement citadine. Plusieurs villes maghrébines de fondation ancienne, Kairouan, Tunis, Tlemcen, Fes, ont conservé une langue assez classique, souvenir de cette première arabisation. Cet arabe citadin, en se chargeant de constructions diverses empruntées aux Berbères, s’est maintenu aussi, d’après W. Marçais, chez de vieux sédentaires ruraux comme les habitants du Sahel tunisien ou de la région maritime du Constantinois, ou encore les Traras et les Jebala du Rif oriental ; or, ces régions maritimes sont les débouchés de vieilles capitales régionales arabisées de longue date. Cette situation linguistique semble reproduire celle de la première arabisation. Ailleurs, cette forme ancienne, dont on ignore quelle fut l’extension, fut submergée par une langue plus populaire, l’arabe bédouin, qui présente une certaine unité du Sud tunisien au Rio de Oro remontant largement vers le nord dans les plaines de l’Algérie centrale, d’Oranie et du Maroc. Cet arabe bédouin fut introduit au XIe siècle par les tribus hilaliennes car ce sont elles, en effet, qui ont véritablement arabisé une grande partie des Berbères.

Pour comprendre l’arrivée inattendue de ces tribus arabes bédouines, il nous faut remonter au Xe siècle, au moment où se déroulait, au Maghreb central d’abord, puis en Ifrïqiya, une aventure prodigieuse et bien connue, celle de l’accession au califat des Fatimides. Alors que les Berbères Zénètess étendaient progressivement leur domination sur les Hautes-Plaines, les Berbères autochtones, les Sanhadja, conservaient les territoires montagneux de l’Algérie centrale et orientale. L’une de ces tribus qui, depuis l’époque romaine, occupait la Petite Kabylie, les Kottama, avait accueilli un missionnaire chiite, Abù’Abd’Allah, qui annonçait la venue de l’Imam « dirigé » ou Mahdi, descendant d’Ali et de Fatima. Abu’Abd’Allah s’établit d’abord à Tafrout, dans la région de Mila ; il organise une milice qui groupe ses premiers partisans, puis transforme Ikdjan, à l’est des Babors, en place forte. Se révélant un remarquable stratège et meneur d’hommes, il s’empare tour à tour de Sétif, Béja, Constantine. En mars 909, les Chiites sont maîtres de Kairouan et proclament Imam le Fatimide Obaïd ‘Allah, encore prisonnier à l’autre bout du Maghreb central, dans la lointaine Sidjilmassa. Une expédition Kottama, toujours conduite par l’infatigable Abù’Abad’Allah, le ramène triomphant à Kairouan, en décembre 909, non sans avoir, au passage, détruit les principautés kharedjites. La dynastie issue d’Obaïd ‘Allah, celle des Fatimides, réussit donc un moment à contrôler la plus grande partie de l’Afrique du Nord, mais de terribles révoltes secouent le pays. La plus grave est celle des Kharedjites, menée par Mahlad ben Kaydàd dit Abti Yazid, « l’homme à l’âne ». Mais la dynastie estune nouvelle fois sauvée par l’intervention des Sanhadja du Maghreb central, sous la conduite de Ziri. Aussi, lorsque les Fatimides, après avoir conquis l’Egypte avec l’aide des Sanhadja, établissent leur capitale au Caire (973), ils laissent le gouvernement du Maghreb à leur lieutenant Bologgin, fils de Ziri.

En trois générations, les Zirides relâchent leurs liens de vassalité à l’égard du calife fatimide. En 1045, El-Moezz rejeta la chiisme qui n’avait pas été accepté par la majorité de ses sujets et proclama la suprématie du calife abbasside de Bagdad. Pour punir cette sécession, le Fatimide «donna» le Maghreb aux tribus arabes trop turbulentes qui avaient émigré de Syrie et d’Arabie nomadisant dans le Saïs, en Haute Egypte. Certaines de ces tribus se rattachaient à un ancêtre commun, Hilal, d’où le nom d’invasion hilalienne donnée à cette nouvelle immigration orientale en Afrique du Nord. Les Beni Hilal, bientôt suivis des Beni Soleïm, pénètrent en Ifrïqiya en 1051. A vrai dire, l’énumération de ces tribus et fractions est assez longue mais relativement bien connue, grâce au récit d’Ibn Khaldoun et à une littérature populaire appuyée sur une tradition orale encore bien vivante, véritable chanson de geste connue sous le nom de Taghribat Bani Huai (la marche vers l’ouest des Beni Huai). Il y avait deux groupes principaux, le premier formé des tribus Zoghba, Athbej, Ryh, Djochem, Rebia et Adi se rattachait à Hilal, le second groupe constituait les Beni Solaïm. A ce flot d’envahisseurs succéda, quelques décennies plus tard, un groupe d’Arabes yéménites, les Ma’qil, qui suivirent leur voie propre, plus méridionale, et atteignirent le Sud marocain et le Sahara occidental. Des groupes juifs nomades semblent bien avoir accompagné ces bédouins et contribuèrent à renforcer les communautés judaïques du Maghreb, dont l’essentiel était d’origine zénète.

On aurait tort d’imaginer l’arrivée de ces tribus comme une armée en marche occupant méticuleusement le terrain et combattant dans une guerre sans merci les Zirides, puis leurs cousins, les Hammadites, qui avaient organisé un royaume distinct en Algérie. Il serait faux également de croire qu’il y eut entre Arabes envahisseurs et Berbères une confrontation totale, de type racial ou national. Les tribus qui pénètrent au Maghreb occupent le pays ouvert, regroupent leurs forces pour s’emparer des villes qu’elles pillent systématiquement, puis se dispersent à nouveau, portant plus loin pillage et désolation. Les princes berbères, Zirides, Hammadites, plus tard Almohades, et Mérinides, n’hésitent pas à utiliser la force militaire, toujours disponible, que constituent ces nomades qui, de proche en proche, pénètrent ainsi plus avant dans les campagnes maghrébines. Dès l’arrivée des Arabes bédouins, les souverains berbères songent à utiliser cette force nouvelle dans leurs luttes intestines. Ainsi, loin de s’inquiéter de la pénétration des Hilaliens, le sultan ziride recherche leur alliance pour combattre ses cousins hammadides et donne une de ses filles en mariage au cheikh des Ryah, ce qui n’empêche pas ces mêmes Arabes de battre par deux fois, en 1050 à Haïdra et en 1052 à Kairouan, les armées zirides et d’envahir l’Ifrïqiya, bientôt entièrement soumise à l’anarchie. Des chefs arabes en profitent pour se tailler de minuscules royaumes aussi éphémères que restreints territorialement; tels sont les émirats de Gabès et de Carthage, dès la fin du XIe siècle. Parallèlement, les Hammadides obtiennent le concours des Athbej qui combattent leurs cousins Ryàh, comme eux-mêmes luttent contre leurs cousins zirides.

En 1152, un siècle après l’arrivée des premiers contingents bédouins, les Beni Huai se regroupent pour faire face à la puissance grandissante des Almohades, maîtres du Maghreb el-Aqsa et de la plus grande partie du Maghreb central, mais il est trop tard et ils sont écrasés à la bataille de Sétif. Paradoxalement, cette défaite n’entrave pas leur expansion, elle en modifie seulement le processus. Les Almohades, successeurs d’Abd el-Moumen, n’hésitent pas à utiliser leurs contingents et, fait plus grave de conséquences, ils ordonnent la déportation de nombreuses fractions Ryh, Athbej et Djochem dans diverses provinces du Maghreb el-Aqsa, dans le Haouz et les plaines atlantiques qui sont ainsi arabisés. Tandis que s’écroule l’empire almohade, les Hafsides acquièrent leur indépendance en Ifriqiya et s’assure le concours des Kootib, l’une des principales fractions des Solaïm. Au même moment, le Zénètes Yamorgasen fonde le royaume abd-el-wadide de Tlemcen avec l’appui des Zorba. D’autres Berbères zénètes, les Beni Merin, chassent les derniers Almohades de Fès (1248). La nouvelle dynastie s’appuya sur des familles arabes déportées au Maroc par les Almohades. Pendant plus d’un siècle, le makhzen mérinide fut ainsi recruté chez les Khlot.

Partout ces contingents arabes, introduits parfois contre leur volonté dans des régions nouvelles ou établis à la tête de populations agricoles dont le genre de vie ne résiste pas longtemps à leurs déprédations, provoquent inexorablement le déclin des campagnes. Mais bien qu’ils aient pillé Kairouan, Mehdia, Tunis et les principales villes d’Ifriqiya, bien que Ibn Khaldoun les ait dépeints comme une armée de sauterelles détruisant tout sur son passage, Beni Hilal, Beni Solaïm et plus tard Beni Ma’qil furent bien plus dangereux par les ferments d’anarchie qu’ils introduisirent au Maghreb que par leurs propres déprédations. C’est une étrange et, à vrai dire, assez merveilleuse histoire que la transformation ethno-sociologique d’une population de plusieurs millions de Berbères par quelques dizaines de milliers de Bédouins. On ne saurait, en effet, exagérer l’importance numérique des Beni Hilal quel que soit le nombre de ceux qui se croient leurs descendants, ils étaient, au moment de leur apparition en Ifrîqiya et au Maghreb, tout au plus quelques dizaines de milliers. Les apports successifs des Beni Solaïm, puis de Ma’qil qui s’établirent dans le Sud du Maroc, ne portèrent pas à plus de cent mille les individus de sang arabe qui pénétrèrent en Afrique du Nord au XIe siècle. Les Vandales, lorsqu’ils franchirent le détroit de Gibraltar pour débarquer sur les côtes d’Afrique, en mai 429, étaient au nombre de 80 000 (peut-être le double si les chiffres donnés par Victor de Vita ne concernent que les hommes et les enfants de sexe mâle). C’est-à-dire que l’importance numérique des deux invasions est sensiblement équivalente. Or que reste-t-il de l’emprise vandale en Afrique deux siècles plus tard? Rien. La conquête byzantine a gommé purement et simplement la présence vandale, dont on rechercherait en vain les descendants ou ceux qui prétendraient en descendre. Considérons maintenant les conséquences de l’arrivée des Arabes hilaliens du XIe siècle: la Berbérie s’est en grande partie arabisée et les Etats du Maghreb se considèrent comme des Etats arabes.

Ce n’est, bien entendu, ni la fécondité des Beni Hilal, ni l’extermination des Berbères dans les plaines qui expliquent cette profonde arabisation culturelle et linguistique. Les tribus bédouines ont, en premier lieu, porté un nouveau coup à la vie sédentaire par leurs déprédations et les menaces qu’elles font planer sur les campagnes ouvertes. Elles renforcent ainsi l’action dissolvante des nomades « néo-berbères » zénètes qui avaient, dès le VIe siècle, pénétré en Africa et en [[Numidie]]. Précurseurs des Hilaliens, ces nomades zénètes furent facilement assimilés par les nouveaux venus. Ainsi les contingents nomades arabes, qui parlaient la langue sacrée et en tiraient un grand prestige, loin d’être absorbés culturellement par la masse berbère nomade, l’attirèrent à eux et l’adoptèrent. L’identité des genres de vie facilita la fusion. Il était tentant pour ses nomades berbères de se dire aussi arabes et d’y gagner la considération et le statut de conquérant, voire de chérif, c’est-à-dire descendant du Prophète. L’assimilation était encore facilitée par une fiction juridique : lorsqu’un groupe devient le client d’une famille arabe, il a le droit de prendre le nom de son patron comme s’il s’agissait d’une sorte d’adoption collective. L’existence de pratiques analogues, chez les Berbères eux-mêmes, facilitait encore le processus. L’épisode bien connu de la Kahéna adoptant comme troisième fils son prisonnier arabe Khaled est un bon exemple de ce procédé. La compénétration des groupes berbères et arabes nomades ou seminomades fut telle que le phénomène inverse, celui de la berbérisation de fractions arabes ou se disant arabes, a pu être parfois noté. Nous citerons à titre d’exemple, qui est loin d’être isolé, le cas de la tribu arabe des Beni Mhamed inféodée à l’un des «khoms» (celui des Ounebgi) de la puissante confédération des Aït’Atta. L’arabisation gagna donc en premier lieu les tribus berbères nomades et particulièrement les Zénètes. Elle fut si complète qu’il ne subsiste plus, aujourd’hui, de dialectes zénètes nomades ; ceux qui ont encore une certaine vitalité sont parlés par des Zénètes fixés soit dans les montagnes (Ouarsenis), soit dans les oasis du Sahara septentrional (Mzab).

Avant le XVe siècle, les puissants groupes berbères nomades Hawara de Tunisie centrale et septentrionale sont déjà complètement arabisés et se sont assimilés aux Solaïm ; comme le note W. Marçais, dès cette époque la Tunisie a acquis ses caractères ethniques et linguistiques actuels ; c’est le pays le plus arabisé du Maghreb. Au Maghreb central, les Berbères du groupe Sanhadja, longtemps dominants, sont de plus en plus supplantés par les tribus zénètes arabisées ou en voie d’arabisation qui, entre autres, fondent le royaume abd-el-wadite de Tlemcen, tandis que d’autres Zénètes, les Beni Merin, évincent les derniers Almohades du Maroc. Un autre facteur d’arabisation qui fut moins souvent retenu par les historiens du Maghreb est l’extinction des tribus qui, ayant joué un rôle important, ont vu fondre leurs effectifs au cours de combats incessants ou d’expéditions lointaines. Ce fut le cas des Ketama de Petite Kabylie; solidement implantés dans leur région montagneuse, ils contribuèrent, nous l’avons vu, à fonder l’empire fatimide, firent des expéditions dans toutes les directions : Ifrîqiya, Sidjilmassa, Maghreb el-Aqsa, puis Sicile et Egypte, le tout entrecoupé par une coûteuse rébellion contre le calife qu’ils avaient établi. Dispersés dans les garnisons, décimés par les guerres, les Ketama disparaissent comme dans une trappe ; aujourd’hui leur pays, depuis le massif des Babors jusqu’à la frontière -tunisienne, est profondément arabisé. A la concordance des genres de vie entre groupes nomades, puissant facteur d’arabisation, s’ajoute, nous l’avons vu, le jeu politique des souverains berbères qui n’hésitent pas à utiliser la mobilité et la force militaire des nouveaux venus contre leurs frères de race. Par la double pression des migrations pastorales et des actions guerrières accompagnées de pillages, d’incendies ou de simples chapardages, la marée nomade qui, désormais, s’identifie, dans la plus grande partie du Maghreb, avec l’arabisme bédouin, s’étend sans cesse, gangrène les Etats, efface la vie sédentaire des plaines. Les régions berbérophones se réduisent pour l’essentiel à des îlots montagneux. Mais ce schéma est trop tranché pour être exact dans le détail. On ne peut faire subir une telle dichotomie à la réalité humaine du Maghreb. Les nomades ne sont pas tous arabisés : il subsiste de vastes régions parcourues par des nomades berbérophones. Tout le Sahara central et méridional, dans trois Etats (Algérie, Mali, Niger), est contrôlé par eux. Dans le Sud marocain, l’importante confédération des Aït ‘Atta, centrée sur le Mont Sarho, maintient un semi-nomadisme berbère entre les groupes arabes du Tafilalet, d’où est issue la dynastie chérifienne, et les nomades Regueibat du Sahara occidental qui se disent descendre des tribus arabes Ma’qil. Il faut également tenir compte des petits nomades du groupe Braber du Moyen Atlas : Zaïan, Beni Mguild, Aït Seghouchen...

Le berbère n’est donc pas exclusivement un parler de sédentaire, ce n’est pas non plus une langue exclusivement montagnarde. Une île aussi plate que Jerba, les villes de la Pentapole mzabite, les oasis du Touat et du Gourara, les immenses plaines sahéliennes fréquentées par les Touareg Kel Grès, Kel Dinnik, Ouillimiden, sont des zones berbérophones au même titre que les massifs marocains ou la montagne kabyle. Il ne faut pas non plus imaginer que tous les Arabes, au Maghreb, sont exclusivement nomades ; bien avant la période française qui favorisa, ne serait-ce que par le rétablissement de la sécurité, l’agriculture et la vie sédentaire, des groupes arabophones menaient, depuis des siècles, une vie sédentaire autour des villes et dans les campagnes les plus reculées. C’était, en particulier, le cas des habitants de Petite Kabylie et de l’ensemble des massifs et des moyennes montagnes littorales de l’Algérie orientale et du Nord de la Tunisie. Tous ces montagnards et habitants des collines sont arabisés de longue date ; cependant, vivant de la forêt, d’une agriculture proche du jardinage et de l’arboriculture, ils ont toujours mené une vie sédentaire appuyée sur l’élevage de bovins. Bien d’autres cas semblables, dans le Rif oriental, l’Ouarsenis occidental, pourraient être cités. Mais il n’empêche qu’aujourd’hui, dans le Maghreb sinon au Sahara, les zones berbérophones sont toutes des régions montagneuses, comme si celles-ci avaient servi de bastions et de refuges aux populations qui abandonnaient progressivement le plat pays aux nomades et semi-nomades éleveurs de petit bétail, arabes ou arabisés. C’est la raison pour laquelle, au XIXe siècle, l’Afrique du Nord présentait de curieuses inversions de peuplement: montagnes et collines au sol pauvre, occupées par des agriculteurs, avaient des densités de population bien plus grandes que les plaines et grandes vallées au sol riche parcourues par de petits groupes d’éleveurs. Certains groupes montagnards sont si peu adaptés à la vie en montagne que leur origine semble devoir être recherchée ailleurs. Des détails vestimentaires, et surtout l’ignorance de pratiques agricoles telles que la culture en terrasse dans l’Atlas tellien, amènent à penser que les montagnes ont été non seulement des bastions qui résistèrent à l’arabisation, mais qu’elles furent aussi de véritables refuges dans lesquels se rassemblèrent les agriculteurs fuyant les plaines abandonnées aux déprédations des pasteurs nomades. Si la culture en terrasse est inconnue chez les agriculteurs des montagnes telliennes (alors qu’elle est si répandue dans les autres pays et îles méditerranéens), elle est, en revanche, parfaitement maîtrisée, et certainement de toute antiquité, chez les Berbères de l’Atlas saharien et des chaînes voisines. Quelles que soient leurs origines, les Berbères qui occupent les montagnes du Tell sont si nombreux sur un sol pauvre et restreint qu’ils sont contraints de s’expatrier. Ce phénomène, si important en Kabylie, n’est pas récent. Comme les Savoyards des XVIIIe et XIXe siècles, les Kabyles se firent colporteurs ou se spécialisèrent, en ville, dans certains métiers. L’essor démographique consécutif à la colonisation provoqua l’arrivée massive de montagnards berbérophones dans les plaines mises en culture et dans les villes. Ce mouvement aurait pu entraîner une sorte de reconquête linguistique et culturelle aux dépens de l’arabe, or il n’en fut rien. Bien au contraire, le Berbère arrivant en pays arabe, qu’il soit Kabyle, Rifain, Chleuh ou Chaoui (aurasien), abandonne sa langue et souvent ses coutumes, tout en les retrouvant aisément lorsqu’il retourne au pays. Cette disponibilité des masses berbères est d’autant plus remarquable qu’elles constituent la quasi totalité du peuplement, qu’elles soient arabisées ou non. Par leur venue dans le plat pays et dans les villes, les montagnards des zones berbérophones, qui demeurent les grands réservoirs démographiques du Maghreb, contribuent à développer ce phénomène paradoxal qu’est l’arabisation de l’Afrique du Nord. Les pays du Maghreb ne cessent de voir la part de sang arabe, déjà infime, se réduire à mesure qu’ils s’arabisent culturellement et linguistiquement.

Source initiale: Encyclopédie Berbère, Livre I