Histoire de la résistance armée dans l'Atlas marocain

Pour l’historien habitué à ne réserver la fiabilité qu’au seul document écrit, cet intitulé peut-être perçu comme une provocation. Cependant, même si le « document oral » pose le problème des vérifications qui nécessitent des méthodes autres que la simple vérification des textes, il constitue un témoignage précieux, surtout quand on se trouve soit devant l’absence de documents écrits, soit devant une histoire écrite par les seuls envahisseurs, ou arrangée pour des raisons autres que la reconstruction de la vérité d’évènements qui ne sont plus.

La région des Atlas (surtout le Moyen et le Haut Atlas) a connu une résistance armée acharnée et dévastatrice contre le colonialisme français. Cette résistance qui a duré plus de 25 ans (1908-1936) n’est connue qu’à travers les échos de batailles célèbres comme celle de Elhri ( 1914), Tazizaout (1930), Saghro ( 1934)…

Mais pour des raisons diverses, cette résistance n’a pas eu l’attention qu’elle mérite de la part de l’historiographie marocaine. La littérature française demeure presque la seule source d’informations sur cette épopée pourtant essentielle pour l’histoire de notre pays. L’objectif de cette contribution est d’attirer l’attention des historiens sur le fait que la tradition orale constitue une autre source d’information des plus riches non encore exploitée. Dans la mémoire collective des populations concernées, pas un seul jour ne s’est passé sans « baroud », et les récits d’autres batailles, de drames aux multiples dimensions sont conservés de manière étonnante, surtout par la poésie

A travers quelques fragments de poèmes sélectionnés pour la circonstance, étudiés dans leur contexte culturel et social, nous allons essayer de montrer comment la poésie amazighe restitue, non seulement des impressions, des sentiments, des échos saisissants, mais aussi des image telles des « photographies instantanées », vivantes et parlantes, des faits dont la réalité est attestée. Cette tentative est d’autant plus aisée que la période concernée est récente(1908-1934) et la région( Moyen et Haut Atlas) culturellement homogène. D’autre part, beaucoup d’acteurs directs de certains de ces évènements ont été interrogés de leur vivant sur la véracité des informations contenues dans les poèmes en question. Enfin, ces informations sont facilement confrontables avec la littérature coloniale –seule littérature écrite concernant les mêmes événements.

Mais avant de présenter et de commenter ces « documents oraux », il nous parait nécessaire d’effectuer une entrée par amdiaz (le poète) qui va se présenter lui même, afin qu’il nous parle des rôles et des fonctions multiples dont il est dépositaire dans la société amazighe traditionnelle depuis les temps les plus reculés.

I- Rôles et fonctions du poète dans la société amazighe traditionnelle

1- Mohammed Ajana( Ait Mguild, Azrou):

a- Nekkint amdiaz a yimazighen ur neshillil

b- Ghurrx izerf ad siwlx adday naf afrrugh

2- poète anonyme des Ait Sgher Uchen :

c- Tswayax d ettelba ghas awal ennx agg bdan

d- Emk isiwl umdiaz issen mas icfa rabbi

e- Adda yamz aneghmis ig ami ghurs lmshaf

3-Lhoussain Ouâarfa, Ait Mguild, Azrou

f- Gixd aneghmis n timizar eg tjridat

g-Amzat awal ad ghuri iga amazigh

h-Amzat awal inw a midden lhaqq agga

4- Lahcen Ahinach, Ait Yussi, Sefrou

i- Mr mmutx a yimazighen assenna awdx acal

j- Magha yhdun assun uyussi zeg uccan

5-Bouazza N Moussa, Ait Bouhaddou, Izayane, Khénifra

k- Ad awn inix ussar tuhilx ayenn ikkan xf Lmughrib ellig ittwarru

l- Ellig da teggat a rrsas anzar exf unna ur ilin mas eknid ittrara

m- Ghas tekkerm a ait umur dar ettinim tililli neghd ad ur nelli

n-Max iss da tuyattun willi ighewweghn adax rin ajbir enna egg iqqen udar ?

Traduction:

a - Je suis poète ô imazighen ce qui m’interdit de mentir

b - J’ai le droit( et le devoir) de parler dès que dérive m’apparaît

c- Sommes pareils aux doctes seule est différente notre langue

d- Si le poète parle c’est qu’il sait ce que Dieu lui a donné

e- Quand il se met à discourir c’est comme s’il disait le coran

f- J’ai mis l’ information des pays dans les journaux

g- Prenez ma parole elle est amazighe …

h- Prenez ma parole ô hommes, elle est la vérité

i- Si j’avais disparu ce jour là et maintenant dans la tombe

j- Qui protégerait la tribu des Ait Yussi des loups ?…

k- Je vous raconterai sans me lasser ce que le Maroc a enduré quand il a été vaincu.

l- Quand tu étais ô plomb comme la pluie sur ceux qui n’avaient rien pour riposter

m- Vous vous êtes simplement dit, ô patriotes : liberté ou nous ne serons plus

n- Oublie-t-on ceux qui ont légué l’honneur à ceux qui ne l’ont point ?

Ces vers qui appartiennent à cinq poètes traditionnels du Moyens Atlas de différentes tribus, contiennent la substance de l’objet de cette contribution, dans la mesure où on y trouve réunis, les problèmes de la parole et de son art(« nous sommes comme les doctes, Dieu nous a donné le don de la parole et nous en sommes conscients »), du pouvoir et des devoirs inhérents à cet art(« j’ai le droit de parler »… ; « qui protègerait Ait Yussi » … ? »), de l’histoire et de sa mémoire « je vous raconterai sans me lasser,… » « oublie-t-on ceux qui ont légué l’honneur… »

Avant d’exercer le pouvoir de la parole, le poète justifie ce pouvoir. Cette parole est orale, amazighe, une parole différente de celle des doctes qui est écrite et exogène, donc inaccessible à la masse « prenez ma parole, elle est amazighe ».

Comme un aâlem qui s’appuiera sur les livres, ou un universitaire qui s’appuiera sur une thèse pour justifier sa compétence, le poète amazighe, chaque fois qu’il prend la parole, rappellera son droit à cette parole considérée comme sacrée dans le contexte culturel et social où elle se produit. D’ailleurs, il n’est pas donné à n’importe qui de devenir poète, il n’est pas facile d’accéder à ce statut qui nécessite un long apprentissage doublé d’un parcours initiatique. En effet, dans la société amazighe comme dans d’autre société de tradition orale(les griots en Afrique par exemple), la parole est un souffle de dieu, et l’on jure encore par elle(ma parole), même dans les société devenues à dominante scripturale. D’ailleurs, la sacralisation de la parole dans toutes les religions n’est-elle pas exprimée par la formule : au commencement était le verbe ?

Jusqu’à une époque récente, dans la société amazighe traditionnelle, celui ou celle qui ressentait le besoin ou la nécessité de devenir poète, devait passer des nuits entières dans le sanctuaire de l’un de ces nombreux saints réputés avoir le pouvoir d’obtenir la faveur de la muse de la poésie. Les uns obtenaient cette faveur, d’autres non, malgré leur ardent désir. Beaucoup d’auteurs n’ont vu dans cette démarche qu’un simple aspect de la sorcellerie ou autre esprit naïf de la part de ces personnes. C’est méconnaitre la fonction et le rôle de ces saints dans la mémoire collective et les croyances des populations concernées que d’admettre cette attitude simpliste et réductrice. En effet, le saint (agwrram) en Afrique du Nord est d’abord un homme ou une femme qui, dans sa vie, a donné des preuves de sagesse, a rendu de grands services à sa communauté, à tel point qu’il accède déjà, de son vivant, à un statut particulièrement important. C’est soit un amghar(responsable), soit un aâlem(savant), soit un poète, soit les deux ou les trois à la fois.Quand il meurt, et par reconnaissance éternelle pour ses dons et services, on lui construit une tombe plus grande que les autres afin de le distinguer des communs des morts. Cette façon d’honorer les grands hommes ne diffère en rien des traditions funéraires d’autres civilisations, comme en France où le panthéon est réservé aux citoyens illustres.

Comme la conception de la mort dans la culture amazighe traditionnelle n’établit pas une frontière infranchissable entre les vivants et les morts( le visible et l’invisible), les plus illustres parmi ces derniers continuent à conseiller, à aider les vivants pour résoudre leurs difficultés quotidiennes, guérir leur maladie, les aider à accéder à des fonctions exceptionnelles comme celles des poètes, des tisserands ou autres métiers prestigieux.

En réalité, ce que recherche l’initié auprès du saint, c’est une légitimité que seuls les ancêtres peuvent lui procurer. Par conséquent, chaque poète(ou poétesse) a son saint tutélaire-protecteur, et dont il invoque bénédiction et aide au début de toute prise de parole, et à travers lui, celles de Dieu.

Cependant, si la bénédiction du saint est un préalable important pour devenir poète, cette bénédiction est insuffisante car une formation auprès des poètes confirmés est nécessaire, de la même façon qu’elle l’est pour les étudiants qui se forment auprès de professeurs qualifiés. Pour accédez à la caste des poètes, le cursus est long, semé d’examens où le public a son mot à dire car la poésie amazighe n’est pas toujours dite « pour », mais souvent « dans » le public, surtout lors des joutes poétiques où l’improvisation est le plus difficile des examens. Petit à petit, le jeune poète prend sa place dans la hiérarchie des poète car il y en a une : l’audience de certains poètes dépasse la tribu, la région et parfois même le pays.

Depuis l’introduction d’une écriture exogène dans une société à tradition orale, le poète amazigh est conscient de l’existence de deux types de discours : l’un oral, le sien, l’autre écrit, celui des doctes. Ces deux discours renvoient à deux types de société : la société de tradition orale et celle de tradition écrite. Mais, ces termes posent quelques problèmes de définition. Dans les sociétés où l’écriture a été introduite de l’extérieur, les notions d’ « illettrés », d’ « analphabètes » sont des notions péjoratives, négatives. D’un côté, elles posent l’existence d’un savoir (livresque), de l’autre, l’ignorance absolue. Pire encore, loin de signifier la méconnaissance de l’écriture, l’analphabétisme est devenu synonyme d’inculture, de sauvagerie…Le savoir que constitue la connaissance de l’alphabet est posé comme préalable à tout savoir ! Or dans les société sans écriture, ou celle comme la société amazighe qui a perdu l’usage de son propre alphabet( tifinagh) depuis longtemps( sauf chez les touareg), la notion d’analphabétisme est une notion exogène, dénué de sens local. C’est ce qui explique que le poète amazighe se compare sans réserve aucune aux lettrés « sommes pareils aux doctes seule notre langue est différente » .

Les termes de tradition orale sont donc utilisés ici sans connotation négative aucune. L’oralité est considérée comme « la propriété d’une communication réalisée sur la base privilégiée d’une perception auditive du message, alors que la scripturalité est la propriété d’une communication réalisée sur la base privilégiée d’une perception visuelle du message »(1).

Dans la culture amazighe, l’oralité entoure la poésie d’une éthique que tout vrai poète ne peut transgresser. Cette éthique trouve sa raison d’être dans la croyance profonde que la parole est un don divin et que ce don en tant que pouvoir n’est accordé qu’à certains élus, assorti de conditions et obligations. Le poète est donc conscient( il sait ce que Dieu lui a donné) que son autorité lui impose en même temps des devoirs à l’égard de Dieu, de sa communauté, de l’humanité en général. Parmi ces devoirs, l’obligation de:

-dire la vérité( il m’est interdit de mentir) ; (c’est la vérité) ; veiller au respect des valeurs morales et dénoncer toute dérive ( je dois parler dès que dérive apparaît) ;défendre le groupe contre tout danger( qui protègerait ait Yussi des loups ?) ;prodiguer sagesse et savoir( comme s’il disait le coran ) ;informer le groupe dans sa langue ( prenez ma parole elle est amazighe ; j’ai mis les informations des pays dans les journaux) sur les évènements locaux, régionaux, nationaux et internationaux ; conserver les informations dans sa mémoire et les transmettre aux générations suivantes( je vous raconterai sans me lasser, ce que le Maroc a enduré quand il a été vaincu ).

Rester fidèle au devoir de mémoire(oublie-t-on ceux qui ont combattu…); De ces obligations, découlent plusieurs fonctions pour amdiaz dans la société amazighe :

Il est à la fois la conscience vivante du groupe, le gardien de ses valeurs morales et spirituelles, son protecteur, son journaliste, sa « bibliothèque » où sont conservées toutes les informations les plus importantes, surtout celles qui concernent les évènements qui ont marqué le groupe positivement ou négativement. Ce sont ces fonctions qui ont amené les poètes amazighes à privilégier le réel dans leur démarche et non une absence ou une insuffisance d’imagination comme cela a été avancé.

C’est ce que nous allons voir à travers des vers qui illustrent clairement la résistance armée contre la pénétration française. Ces poèmes dont la cueillette a commencé au début des années quatre vingts, soit directement chez leurs auteurs, soit indirectement chez des personnes âgées ayant vécu au moment des faits, soit à travers des casettes et rarement à travers des poèmes transcrits par des nationaux ou des étrangers.

I- Les Atlas et la résistance armée : quelques repères historiques :

-1906 : les accords d’Algésiras reconnaissent à l’Espagne et à la France des droits spécifiques sur le Maroc ;

-1907 : occupation de Casablanca et d’Oujda ;

-1908 : bataille de Médiouna où des contingents du Moyen Atlas, notamment envoyés par Moha Ouhammou Azayi qui a déclaré le jihad contre les français(), épaulent leurs frères de la Chawiya ;

-1911 : des contingents du Moyens Atlas interviennent contre les français dans leur mouvement vers Fès ;

-30 Mars 1912 : proclamation du protectorat

-1913 : occupation des plaines, intervention des atlassiens contre le Colonel Mangin à Oued Zem, contre le Commandant Aubert à Tadla.

-1914 : Prise de Khénifra ;

-13 novembre : bataille d’ Elhri ;

-1921 : mort de Moha Ouhammou ;

-1932 : bataille de Tazizawt ;

-1933 : bataille de Bougafer et Saghro ;

Le poète amazighe, homme ou femme, a accompagné les évènements douloureux concernant cette période, il y a participé, les a immortalisés à travers des poèmes épiques transmis oralement de génération en génération. Pour plus de commodité, on peut distinguer trois types de poèmes consacrés à cette époque:

1- Des poèmes qui appellent au combat en exaltant le courage et la bravoure des amazighes, en leur rappelant leur devoir à l’égard de la patrie et de la liberté. Ils correspondent aux premières informations sur l’avancée des troupes françaises dans les plaines et vers les Atlas ;

2- Des poèmes où transparaît l’amertume des premières défaites de certaines tribus et la fracture sociale qui en a découlé ;

3-Des poèmes qui évoquent de grandes victoires comme celle d’ Elhri ;

4-Des poèmes qui relatent la douleur de la défaite et les souffrances des dévastations causées comme à Tazizawt ;

5-Des poèmes qui parlent de la déception des amazighes après l’indépendance ;

1-Les poèmes concernant les débuts de la pénétration française :

Les poètes, conscients de la gravité que constitue l’ intrusion de l’ennemi sur la terre marocaine, par fierté mais aussi par devoir, exaltent les sentiments patriotiques et religieux de leurs concitoyens, afin que ces derniers s’acquittent de leur devoirs à l’égard de la patrie et du peuple. Les vers suivants, attribués à l’un des poètes Imhiouach (pluriel d’Amhaouch), font allusion à l’intervention des Moyen-atlassiens contre les français dans leur mouvement vers Fès(1911).

a-Igad Fas aâban eg tizi ella isghuyyu

b-Awi ella isghuyyu

c-Ahiwt a yait lgharb ad ur rahn wuchan

a- Fès appelle au secours

b- O elle appelle au secours

c-Allez gens du Gharb, que les loups ne s’échappent point

Le poète se fait l’écho des responsables des tribus qui ont demandé aux habitants du Gharb d’intervenir eux aussi ( ou qui ont souhaité que ces derniers interviennent) afin que les français soient pris en tenailles. Cet écho nous apprend que les responsables des tribus étaient parfaitement conscients des enjeux nationaux que comportait la pénétration française.

A l’autre bout du Haut Atlas, Taougrat Oult Aïssa(Ait Skhman) promet aux français une résistance sans fin :

a-Tamazirt ennex ed ujjan imuyas s uburz

b-Ur asn i telli iwid itzallan exf iblis

c-Emk inghan es wass eggid atten tezzâa tawukt inw

a-Notre patrie que les guépards nous ont léguée avec fierté

b-Ne sera jamais à ceux-là qui prient Satan

c-Même s’ils me tuent le jour, la nuit mon écho les chassera

2-Les premières défaites :

On sait que les français ont traversé les plaines sans trouver de résistance sérieuse. Curieusement, les poètes amazighes n’en veulent qu’aux imazighens comme en témoignent ces vers qui illustrent déjà la défaite des Ait Ndir :

a-Ait Ndir mani tizzurt ennk assa texsim

b-Ur teqqimem am elli eg ar tsenaâtm eccnaât

a-Ait Ndir où est passée votre force

b-Le temps de votre gloire n’est plus

La prise de Khénifra est également illustrée par ces vers :

a- han Mohamed Ouhammou bu wfala nna tezrit

b- Iffegh Khnifra our yad iqqimi exs irumin

a-Vois-tu, Mohamed Ouhammou le guerrier que tu connais

b-A quitté Khénifra, ne s’y trouvent que irumin (2) (les français)

Une grande victoire, la bataille d’Elhri :

La bataille d’Elhri (13 Novembre 1914) est, de l’aveu même des français, le plus grand désastre connu par leur armée dans toute sa campagne en Afrique du Nord(3). Mais si l’on connaît le nombre de morts et de blessés côté français, les pertes côté amazighe ne sont pas encore connues. Les témoignages directement recueillis auprès des survivants parlent de dizaines de tués dans chaque tribus. Et quand on sait que des dizaines de tribus avaient participé à cette bataille, on peut se faire une idée sur le nombre de tués : des centaines, sans parler des blessés. Cette bataille s’est déroulée en deux phases : la première où Moha Ouhammou et les siens ont été surpris, désorganisés, et tous leurs biens pillés ainsi que deux de ses femmes emmenées; la deuxième commence avec l’arrivée des combattants de toute part et la défaite cinglante des français.

Sur la première phase, la poésie a retenu les noms des trois femmes de Moha Ouhammou en ces termes :

a-An ammer iwghrib en Mahjouba oula Tihihit

b-Ed idammen en Mimouna N Hmad innghall i tissi

a-Pleurons le calvaire de Mahjouba et de Tihihit

b-Pleurons le sang de Mimouna N Hmad versé dans le lit

Ces deux vers contiennent des renseignement d’une grande importance. Tout d’abord, on peut remarquer la présence du poète à travers un « je » collectif (an-nous ) comme indication d’une implication personnelle et donc d’un témoignage direct. Ensuite, ce témoignage nous donne trois noms propres qui correspondent respectivement aux trois femmes de Moha Ouhammou dont deux capturées par les français(Mhjouba et Tihihhit) et une tuée ce jour là(Mimouna Nhmad).

D’autre part, si l’on fait appel au paramètre socioculturel, ces vers nous apportes d’autres informations importantes.

Tout d’abord, dans la société amazighe de l’époque, on inculquait aux filles dès le jeune âge que seule la femme qui vient d’accoucher ou malade a le droit de rester au lit après les premières lueurs du jour, autrement on est taxée de « tafrrust : la paresseuse », ce qui diminue les chances d’un mariage avec « une grande tente ». Ces femmes tuées-car il y en avaient d’autres- dans leur lit nous donnent une indication quant au moment approximatif de l’attaque : très tôt le matin.

Cette indication est corroborée par les témoignages recueillis et qui situent l’attaque des français juste après la prière de Alfajr, sans oublier que nous sommes en Novembre. La littérature française parle de « vers 6heures 30 du matin »(4).

L’attaque a donc eu lieu au moment où tout le campement dormait, et la surprise est totale. Elle a été sauvage et n’a respecté aucune règle de la guerre. Les assaillants ont tiré dans le tas, si bien qu’enfants, femmes et vieillards ont été tués dans leur sommeil.

Une autre information nous est donnée par le patronyme « Tihihhit ». Ce terme nous renseigne sur l’origine Hahhayenne(de hahha) de cette femme, ce qui a été confirmé par les fils et petits fils de Moha Ouhammou. D’ailleurs, ce dernier avaient pris femme dans presque toutes les grandes tribus. Il avait même épousé une fassia (de Fès) qui lui avait été offerte par Moulay Slimane en guise d’alliance, ce qui a valu au fils unique de cette femme (emmis n tfassit : le fils de la fassia) de graves ennuis qui finiront par le contraindre à partir en exil dans « une longue marche »à travers le Sahara. Tihihit a-t-elle été l’objet d’une alliance par mariage comme c’est le cas de presque toutes les autres femmes comme on le dit ici ? Si c’était le cas, cela nous donne une idée sur l’influence et les ambitions politiques de Moha Ouhammou.

Connaissant parfaitement sa puissance et son influence, les français avaient pour objectif de le capturer, surtout après avoir essayé par tous les moyens de l’acheter ? et qu’il pratiquait une sorte de guérilla qui, chaque jour, leur coûtait cher. Malgré l’effet de surprise, Moha Ouhammou réussit à s’échapper et à donner l’alerte, si bien que quelques heures plus tard, de toutes les tribus izayane, de toutes les tribus limitrophes, les combattants ont afflué vers Elhri. Ils tombent sur les français qui déjà avaient amorcé la retraite dans le lit de la rivière dite Bouzeqqor, à mi chemin entre Elhri et la ville de Khénifra.

Le massacre commence alors d’autant plus belle que les morts imazighens de la première phase jonchent encore le sol, les destructions causées par la barbarie française encore toutes fraîches. Les témoignages recueillis auprès de dizaines de participants à cette bataille s’accordent tous sur l’essentiel des événements : la bataille a été très dure et les armes étaient trop inégales. Parmi ces témoignage, celui de Said N Hmad(5) qui a été traduit par l’auteur comme suit : « Ce qui nous a causé le plus de dégats, c’étaient les mitrailleuses lourdes installées sur les sommet des petites collines environnantes d’Elhri. Je me rappelle qu’il y’en avait une installée au milieu d’une touffe de jujubier et qui fauchait tout ce qui bougeait dans les alentours. Nous étions quelques dizaines de cavaliers à examiner la situation. Soudain, l’un de mes compagnons s’écria en pointant son doigt vers la mitrailleuse: « cavaliers d’izayane, honte sera sur celui qui évitera cette touffe de jujubier ». Nous nous mîmes en ligne comme pour la fantasia, nous éperonnâmes nos chevaux très fort pour les enrager et nous nous dirigeâmes d’un seul bloc vers les feux de cette mitrailleuse. Les serviteurs de cette dernière nous aperçûmes et commencèrent à nous arroser. Beaucoup parmi nous tombèrent, mais nous atteignîmes malgré tout cette touffe. Lorsque nous la dépassâmes, je regardai derrière moi, il n’y avait plus ni touffe ni mitrailleuse ni irumin, les chevaux avaient tout moulu. A partir de ce moment là, la bataille commença à tourner en notre faveur, surtout avec l’arrivée incessante des renforts. Vers la moitié de la journée, Bouzeqqur coulait déjà du sang d’ irumin ».

De ce massacre des français très vivant dans la mémoire collective de la région, un poète, nous a laissé ces images :

a- Ekkerd a yuchen elLehri hayak tiâallamin iga yaktent uzayi

b- Gherd i win Bougargour ed tTghbula

c- Xu tetta abexxan, ecc exs azegwagh ighezdisan

a- Accours ô loup d’ Elhri, azayi t’ a préparé des festins

b- Appelle ceux de Bougargour et de Tighboula

c- Ne dévorez pas les noirs, dévorez seulement les rouges

Pour qui connaît bien la langue et la culture amazighes, ces vers constituent une photographie pleines de renseignements. Tout d’abord, on y voit des morts joncher le sol, mais ce sont des ennemis dont la mort réjouit le poète (festins), ensuite on apprend que ces morts sont des noirs( ne dévorez pas les noirs) et des « rouges », allusion à ceux qu’on appelle ici « lalijou » les légionnaires D’autre part, on apprend le nom de celui qui a préparé ce festin (Azayi, allusion à Moha Ouhammou Azayi).

3-La mort de Moha Ouhammou et la fracture des tribus :

La défaite catastrophique des français à Elhri a choqué le commandement politique et militaire français. La stratégie de la terre brûlée est alors adoptée et des renforts sont acheminés vers Khénifra de toute part. L’azaghar(la plaine) où les tribus avaient l’habitude de passer l’hivers est occupé par les français. Cet hivers là est rude, la neige est partout, et les habitants sont sous les tentes. C’est la disette. Malgré ces conditions extrêmement difficiles, le gros des tribus continue à combattre.

Mais déjà certaines tribus se sont rendues , et parmi elles, des contingents sont levés par les français. Ces contingents serviront de boucliers humains et de chaire à canon. Des imazighens contre d’autres imazighens, des fois de la même famille. Cette situation bien connue dans l’histoire du colonialisme n’empêchera pas les poètes combattants d’un côté comme de l’autre de « dialoguer » dans des joutes poétiques qui nous renseignent encore une fois sur les conditions de cette guerre.

Un soumis à l’adresse des insoumis :

a-Axxid batata ed elfçel igatn urumy

b-A wenna ittezzâan agga xef tadawt en mays

a-Que c’est bon les patates et les oignons du rumi

b-O toi qui pousses ton chargement sur le dos de ta mère

Un insoumis répondant aux soumis :

a-Ad eccex ur eccix assex tadist

b-ad eccex iderran ula eddelt urumy

a-Mangerai mangerai pas

b-Mangerai les glands, mais jamais la honte d’arumi

Malgré ces conditions inhumaines, tant que Moha Ohammou est encore vivant, Izayane et avec eux la plupart des autres tribus tiennent encore bon. Le 27 mars 1921, Moha Ouhammou tombe à Azlag N Tzemmurt, près de tawjgalt où il est toujours enterré. C’est la division des izayane induite par la division des fils de Moha Ouhammou dont Hassan et Baâddi, bien avant la mort de leur père, avaient rejoint les français. Ce qui fait dire à une poétesse des ait Mguild :

a-Macan ed Hassan macan ed Bâaddi

b-Macan ed tamart enna inghan ebbas

a--Que vaut Hassan et que vaut Baâddi

b-Que vaut l’homme qui a tué son père ?

Mais à l’opposé de ces deux fils de Moha Ouhammou qui ont rallié les français Miâammi, vaillant guerrier, est obligé de s’exiler après que les français aient mis sa tête à prix pour avoir tué des officiers de l’armée occupante à Sidi Lamine. Mais si son histoire pose encore des questions sans réponses, son épopée (sa longue marche) est relatée par une série de poèmes où tous les lieux par lesquels il est passé , les conditions difficiles de cet exil sont rapportés de manière étonnante.

Rappelons que lorsque Miâammi, réfugié dans un premier temps chez Ichqqirn comprend que les français voulaient sa tête à tout prix, il décida de quitter la région et d’aller rejoindre les zones encore insoumises. Son départ est relaté par les vers suivants qu’il aurait dits lui même :

a-Darkunt lman a tamazirt inu ur itezziâat

b-Ur erdix ad ettabâax arumy

a-A Dieu ma patrie tu ne m’as point chassé

b-Je n’accepte pas d’être le chien du français

En réponse à cet adieu, un poète des Icqqirn lui répond :

a-A Miâammi akkid irr rabbi s lman

b-Uma Hassan ad ig asmun unkmud

a-O Miâammi que dieu te ramène saint et sauf

b-Quant à Hassan, il brûlera en enfer avec les français

Dans ces vers , le poète fait allusion au rôle joué par Hassan dans le discrédit dont Miâammi a fait l’objet, particulièrement la rumeur qui disait que ce dernier composait avec l’ennemi, ce qui obligea Miâammi à couper les têtes des officiers tués à Sidi Lamine, et à les rapporter aux Ichqqirn comme preuve de sa fidélité à la résistance.

Parti avec toute sa famille et ses fidèles, il connaîtra tous les aléas de l’exil, aléas relatés par ces vers :

a- Zeg mayd endux assif en Ziz ay râax es igenna

b- Ibeddal wacal urid amm walli ennex

a- Dès que j’ai traversé le fleuve Ziz, j’ai regardé le ciel

b- La terre a changé, ce n’est pas comme la notre

a- Eddixd ar Hsiya a bab enw a taghzi ubrid

b- Es errmel ur as eqqaddax nekkin

c- Itteddun egg iberdan inegri d ait usihl

d- Ekkixd Errggi ekkixd Taghbal

e- Nedda all Drâa da essuturtx

a- Je suis arrivé jusqu’à Hsiya ô mon père que le chemin est long

b- A cause du sable auquel je ne suis pas habitué

c- Moi qui marche sur les chemins du Sud

d- Je suis passé par Errggi par Taghbal

e- Je suis arrivé jusqu’à Drâa en mendiant

De l’aveu de son fils Hammani, né sur le chemin de l’exil vers 1922, ce long périple a été terrible. Miâammi, constamment obligé d’acheter sa sécurité, a fini par tout vendre ou perdre en route, à tel point qu’il était obligé avec les siens de marcher à pieds, ce que ces vers évoquent :

a- Hawl a yadaku xef tadawt udar

b- Zer idammen as tgit i mani eg ittili ettabâa n errkab

c- Uma tarikt yad ur tedmiâax

a-Clémence pour mon pied ô sandale

b-Regarde le sang que tu as fait au sceau de l’étrier

c- Surtout que la selle, jamais je ne l’aurai

Ces vers ont été sélectionnés d’un registre important recueilli de la bouche même du fils de Miâammi, Hammani, en 1999. Il se passent de tout commentaire quant à la véracité de leur contenu. Miâammi est arrivé jusqu’à Lâayoune, et de là a regagné la zône nord sous domination espagnole où il mourra. Son fils Hammani rentrera au Maroc après l’indépendance où il sera nommé Kaid à Aguelmous, chef lieu des ait Maï, à une trentaine de kilomètres de Khénifra.

4- La défaite et l’humiliation :

Après la mort de Moha Ouhammou, les insoumis de toutes les tribus des Atlas continueront le combat et ne rentreront chez eux qu’après les accords passés entre Aâssou Oubaslam et les français. Entre temps, ils ont connu toutes les batailles dont l’une des plus meurtrières est celle de tazizawt. Devant la défaite et la soumission des tribus, Tawgrat Ult Aïssa n’en croit pas ses yeux. Elle est atterrée, exprimant le sentiment général :

a- Eddand irumin eswan eg ughbalu n tasaft

b- Ur eggidn eqqenn iyssan aha ezzin tiwas

c- Ennan am an emyajjar s ixamen

a- Irumin sont venus, ont bu à la source du chaîne

b- Ils n’ont pas peur, se sont installés avec chevaux et tentes

c- Ils te disent( s’adressant aux femmes) : nous serons voisins!

Devant cette humiliation suprême, Tawgrat en appelle aux femmes pour pour mieux stimuler les hommes :

a- Ettawg a Tuda, gherd i Izza ed Itto

b-Tiwtmin ami iga lhal ad assinn ilaffen

c- Imazighen waxxa eggudin ami ur ekkin

a- Lève-toi Tuda, appelle Izza et Itto

b- C’est aux femmes de prendre les armes

c- Même si les hommes sont nombreux, c’est comme s’ils n’existaient pas

Même si Tawgrat arrive à relancer pour quelque temps la résistance chez ait Skhman à Aghbala(6), la défaite est inéluctable car les forces en présence sont nettement inégales. Ce qu’exprime le poète combattant par ces vers où il s’adresse à son vieux fusil :

a- Abuccfer awa ighezzifak ughenbu da ettâammart ghas es waggu

b- Ur da tessufught all izry urumi ed iyyis ay ettagh effiras

a- O bouchfer ! ton long canon ne se remplit que de fumée

b-Tu es si lent que ta balle atterrit derrière l’ennemi et son cheval

Tazizawt un grand désastre :

Dans cette bataille, imazighen ont été littéralement massacrés comme nous l’indiquent ces vers :

a- Yakk a Tazizawt ur ejjin i telli mayd ikkan ennigam

b- Eddan imghar, ettuttin isun urd iqqim umazigh

a- Tu es témoin ô Tazizawt ! aucune bataille ne t’égale

b- Les grands sont morts, les tribus décimées, il n y a plus d’amazigh.

La résistance armée des imazighen a eu des conséquences morales et culturelles beaucoup plus graves qu’on ne le pense. Parmi ces conséquences, le sentiment de culpabilité est peut être le plus grave. Ce sentiment fait suite à l’humiliation certes, mais, pour le poète, la défaite trouve sa raison d’être dans les divisions des imazighen. Ce sentiment d’humiliation est résumé par un poète des ait Sidi Hamza dans ces vers(7) :

a- Mur tccarm a yimazighen eqqah yatt titi

b- Urd ittawd ayenna egg as takkam tiwtmin

a- Si vous Imazighen étiez unis dans le combat

b- Vous ne seriez pas à même de lui(le français) donner les femmes.

Ces vers font allusion à ce que Said Guennoun signalait déjà, à savoir cette manie des français à « considérer la capture des femmes et des enfants de l’ennemi « berbère »comme la consécration indiscutable de toute victoire vraie »(8).

Tawgrat résume l’impuissance d’imazighen à honorer l’âme de leurs ançètres, si bien que la terre elle même en pleure :

a- Ar ittru Buwattas allig issru Uqcal

b- Ar ittru Ughbala xef wid ittwarrun

a- Bouwattas a tellement pleuré qu’il a fait pleurer Uqchal

b- Aghbala a tellement pleuré ceux-là qui ont été vaincus

Ces sentiments liés à la défaite des imazighen devant l’ennemi a touché au plus profond un égo qui a longtemps été éguisé au flanc de la liberté. L’heure est donc au deuil d’une époque douloureuse sans précédent. Ce que résument ces vers :

Ullah a memmi mer da ed essalayn imettawn ca

Ar illa yiwn ellehri xef wul inw issahmal enn issaffen

Par Dieu mon fils si les larmes pouvaient quelque chose

L’immense réservoir qui se trouve sur mon cœur mettrait les rivières en crue

Cette plainte lancée au fils est terrible. C’est la plainte d’une blessure tellement profonde qu’aucun historien ne pourra jamais saisir, car nulle part elle n’apparaîtra dans l’histoire écrite par les français. Car la violence qui a fait naître cette blessure, cette mort brutale renvoie au désarroi où tout un peuple doute de lui-même, où tout est suspect, même la vie elle-même. La cruauté des français est telle que les repères habituels des imazighens sont totalement bouleversés. Mais c’est aussi une violence qui a remis tragiquement à l’ordre du jour des valeurs comme la dignité, la liberté, l’honneur. Car face à la lâcheté, à la cupidité ou la trahison des uns, se trouvent honorées, célébrées, la grandeur, la dignité des autres.

Des valeurs que le Maroc indépendant va à son tour mettre à rude épreuve : malgré tous les sacrifices consentis pour la patrie et la liberté, la région des Atlas fera encore une fois les frais de la politique du Maroc utile et du Maroc inutile ? ce qui sera ressenti comme une double injustice, surtout après la brève euphorie où le retour de Mohamed V et l’indépendance ont plongé la région dans une fête extraordinaire, fête qui connaîtra son apothéose avec la venue de Mohamed V à Ajdir en 1956.

5-L’amertume de l’après indépendance :

La résistance armée est finie. Puis l’indépendance arrive après d’autres résistances où imazighen joueront encore les premiers rôles. L’exclusion de la langue et de la culture amazighes des institutions de l’Etat est aussi une exclusion des imazighens dont les régions seront aussi marginalisées économiquement. L’amertume est d’autant plus amère que la région entière est consciente des sacrifices qu’elle a consenti pour l’indépendance. Un poète des Ait Yussi(9) résume la situation dans ces vers :

a- Ullah ar da neggan all ktix may en ga a memmi day fafax

b- Is annayx izerf a yimazighen is enga ti ughrib urt en li

c- Ullah amrid i yait latlas ar isul Digol ghurun

d- Mani aqbil izayan emmutnenn eg Tizi Isli eggun âari

e- Ixla Saghro exlan Imermucn assenna ghas itizza irumin

f- Liman asd ekkerx ad utx is nannay agllid infayax

g- Maca estiqlal enna numz ca ur ax issaha essâad iberrcinax

Sources Initiales: Ali Khadaoui, Chleuhs.com