Généalogie et les Cherifs chez les Amazighs

Avant propos


Dans ce texte nous tenterons de faire la lumière sur un point important de l’histoire des amazighs. La généalogie et le cas concret du Chérifisme.

Les Origines


Le phénomène est, de part sa nature, en totale contradiction avec les traditions amazighes. Chez les amazighes, le droit coutumier qui concède l'autorité à un chef n'est accordée que par le mérite, et non par l'ascendance.

Il n'était pas rare qu'un chef en place soit déposé par ses administrés du fait de son incompétence, l'histoire nous raconte que chez les Banou Ifren, Abou Yezid un grand chef fut déposé de la sorte.

La création d'une généalogie fictive n'est pas l'unique apanage des amazighes, nous avons dès la plus haute antiquité, à Rome par exemple la gens Julii, la famille de Jules César qui se réclamait descendre de Romulus le fondateur de l'Urbs (Rome).

Plus tard, Octave, devenu Auguste César se fera écrire, par le biais du grand poète mantouan Virgil, l'Enéide dans laquelle, en plus de nous narrer les exploits du prince Enée, rescapé de la destruction de Troie, flatte les origines quasi divine de l'Auguste premier citoyen de Rome, qui ne voulut jamais porter la couronne d'empereur.

Plus près de nous, nous avons le cas de populations entière qui se mirent à se revendiquer d'une généalogie prestigieuse, ainsi l'exemple donné par les Yacoute est assez symptomatique de la quête d'une origine ou d'une identité prestigieuse.

Ce peuple Paléosibérien, depuis la chute de l'URSS se réclame d'une auguste descendance, les Yacoutes pensent descendrent des Perses qui, rappelons-le avaient habités les oasis du désert de Gobi au début du Ie millénaire de notre ère.

Le fait que des Paléo-Sibérien s'identifient à des indo-européens nous apporte un éclairage significatif sur la continuité, tout au cours de l'histoire, de la quête de racines fictives parmi des populations aussi ancienne que le sont les Yacoutes de Sibérie.

Les amazighes ne furent pas épargnées par ce phénomène.


Le premier amazigh qui voulu se faire une généalogie le remontant à un ancêtre éponyme glorieux fut Synésios de Cyrène, la cité Libyco Grecque sur la côte méditerranéenne. Il fut considéré comme appartenant à une famille grecque qui avait été à l’origine de la fondation de Cyrène.

Prétendre descendre d’une famille prestigieuse grecque qui aurait fondé Cyrène n’était qu’un exercice social pour s’arroger et valoriser son propre statut. L’astuce des généalogies va se généraliser et atteindre son paroxysme chez les Amazighes quand l’almoravide Youssef ben Tachfine identifia la tombe d’Idriss II à Fès et sur laquelle il ordonna la construction d’un mausolée. Cela coïncidait aussi en Afrique du Nord avec l’émergence des saints amazighes (Ba Ya'za alias Moulay Bouazza). D’autres allaient exploiter les liens de l’alliance militaire d’aide et de soutien (Wilaya) passés jadis avec quelques chefs Amazighes et des Arabes conquérants pour s’arroger la généalogie arabe et l’exploiter socialement à des fins personnelles.

L'amazigh Ibn Khaldoun, se façonna une généalogie qui le faisait remonter à un personnage prestigieux du Yémen, ce mensonge allait avoir des conséquences lourde s pour tous les amazighes, car depuis lors, il fut admis par les arabes et les amazighes islamisés qu'ils venaient du Yémen, alors que toutes les études sérieuses démontrent qu'il n'en est rien. La généalogie d’Ibn Khaldoun peut être retracée à Sebta (Ceuta) c’est à dire dans la tribu des Ghomara qui sont une tribu de la grande confédération des Masmouda. Sans doute que l’ancêtre d'Ibn Khaldoun avait eu un lien de la Wilaya avec un arabe originaire de Hadramaout. Les alliés des arabes avaient les mêmes responsabilités, les mêmes prestiges mais aussi les mêmes malheurs quand ils arrivaient. Historiquement parlant Ibn Khaldoun a une origine amazighe au moins Ghomara ou au plus des Masmouda. Certains auteurs modernes ont vu dans sa défense des Branès et sa critique des Zénètes comme un signe de son appartenance à l’ethnie amazighe des Branès sensu lato comme il l’avait défini dans sa généalogie.

Nous ne devons pas sous-estimer le poids des croyances parmi les amazighes, de tout temps les amazighes furent porteurs d'une spiritualité bien à eux, bien avant la conversion de certains peuples amazighes aux religions monothéistes, les populations adoraient une grande quantité de dieux et d'esprits, le rapport entre les Libous et les Egyptiens avec l'interconnexion entre les cultes Egyptiens et Libyens montrent que les amazighs possédaient depuis la plus haute antiquité une spiritualité qui leur était propre.

Dans le domaine tribal la naissance des royaumes apporte aussi un éclairage sur ce phénomène de généalogie fictives.


Quand un chef était assez puissant pour réunir autour de lui plusieurs tribus, il n'était pas rare qu'il se proclame roi, ou Aguellid. Nous avons des exemples multiples de cette aspiration parmi quelques individus ambitieux de conquérir le pouvoir et d'asseoir des Etats.

L'histoire des royaumes maures et numides nous enseignent sur la façon dont laquelle un chef puissant devenait prince, la plupart du temps en exploitant sa fonction de suffète pour réclamer le trône d’un comptoir amazigho-phénicien, comme Zilalsan suffète de Thugga.

L'histoire de Suphax est assez significative sur l'entrelacement des cultes amazighs et étrangers et son détournement à des fins politiques, selon la mythologie amazighe, un grand nombre des rois amazighs sont les descendants du Suphax qui avait défendu leurs terres. Il avait un fils, Diodore, qui avait régné sur de nombreuses tribus amazighs d'Afrique du Nord avec l'aide des dieux de l'Olympe.

D'après l'historien grec antique Plutarque, un grand nombre de mythes ont été créés afin de donner crédits au roi de Maurétanie Juba II qui se considérait lui-même comme un descendant de Diodore et d'Hercules.

Dans ce cas, Juba II, le prince romanisé qui fut d'un grand secours pour les romains, reprenait à son compte plusieurs traditions amazighs de déification du chef ou du roi. Massinissa s'était réclamé dieu vivant, et s'était fait bâtir un mausolée imposant, les rois de Maurétanie indépendante étaient, selon un auteur latin, considérés par leurs sujets comme des dieux, les Bogud.

Juba II, donc, pour légitimer son pouvoir, ne pouvait que se faire passer pour la continuité des Bogud, bien qu'il n'avait rien à voir avec la famille régnante des Bogud.

Durant la période Islamique les amazighs eux-mêmes devaient être leurrés par les généalogies fictives écrites par des généalogistes amazighs comme Al Qûmi, Qahlan, Ibn Abi Lûwa, Ibn Souleimen Matmati, qui les faisaient venir de deux grandes souches ; celle des Bernes, appelés aussi Al Baranis, et celle des Madghis surnommés El-Boutr. Selon eux ces deux souches seraient elles mêmes issues de Berr fils de Mazigh fils de Canaân fils de Cham fils de Noé. Jallut -le Goliath adversaire de David -fût un de leurs rois, et les Philistins, ancêtres des Palestiniens étaient leurs parents.

Ces mêmes généalogistes amazighs auraient établis que certaines de leurs tribus comme les Luwata, les Huwâra, les Zenata, les Zuwawa étaient d'origine arabe.

Le phénomène des Chérifs ( ou descendant d'Ali, gendre du prophète ) s'inscrit en droite ligne dans la pratique commune chez les amazighes de revendication identitaire et spirituelle face aux pouvoirs arabes du début de la conquète " arabe".

Nous savons que les envahisseurs arabes ne furent motivés que par l'appât du gain, et non par la diffusion de la nouvelle foi. La révolte généralisée des amazighes conduit par Maysara ne fut qu'un des nombreux fait que l'Histoire à retenue de la lutte entre la majorité amazighe et la minorité arabe qui détenait le pouvoir: quand les amazighs convertis à l'Islam furent dans l'incapacité de se révolter militairement, certaines tribus plus rusées usèrent des armes de l'ennemi contre lui, la revendication d'une lignée arabe en fut l'une des armes, même si elle devait aussi servir à des fin intérieure, les amazighs étant profondément attaché à leur liberté personnelle, il était difficile à une dynastie amazighe de survivre au delà de la troisième génération comme l’a bien montré le travail d’Ibn Khaldoun Le shiisme apporta aussi aux amazighes le moyen de combattre efficacement les arabes sunnites.

La dynastie Idrisside comme la Fatimides furent toutes les deux instrumentalisé par des chefs amazighs.

Le cas de Idriss I, vieillard impotent qui fuit le Moyen Orient pour se réfugier chez les Awarba, la tribu du grand résistant Kusaylaou Aksel est très instructif sur la mentalité et le jeu politique des Amazighes pour préserver leur liberté. Ce furent les chefs Awarba qui usèrent du subterfuge du Chérifien Idriss pour asseoir leur autorité sur une grande partie de l'Est marocain. Sans l'usage de ce symbole de sainteté descendant d’Ali, jamais l'autorité des chefs Awarba n'aurait été acceptée par les autres tribus, attachées à leur système égalitariste.

L'autre cas est celui des Fatimides : grâce au Shiisme dans sa variante Africaine, les amazighs Kottama purent contester le pouvoir Aghlabide qui était connu pour ses mauvais traitements envers la majorité amazigh en Ifrikya et conquérir l’Egypte, la Palestine et l’Arabie réduisant le Khalifat abbasside à Baghdad et ses environs.

C’est probablement la survivance des idées chrétiennes gnostiques annonçant la venue d’un messie qui furent instrumentalisées par les Kottama afin de créer un anti-khalifat abbasside. L’origine " arabe " du fondateur de cette dynastie, a été rejetée, d’après Ibn Khaldoun, en son temps par les auteurs de différents bords. Ismaël auquel les Ismaïliens font remonter leur Mahdi n’avait pas laissé d’enfants. Il faut alors croire dans la migration des âmes (métempsychose), comme chez les ismaïliens, pour faire d’un Amazighe de Kottama un descendant de l’Imam Jaafar Al saddiq, le 5eme Imam chiite.

Il est à noter que le phénomène des Chorfas est très spécifique au Maroc: ni les Almoravides, ni les Almohades ou les Mérinides, toutes des dynasties amazighes, ne se revendiquèrent d'une descendance Chérifienne. Même si Ben Tachfine avait recréé une généalogie le présentant comme un arabe, l'usage du qualificatif de Chérif est apparu au début de l'islamisation du Maroc, avec les Awarba qui utilisèrent Idriss et quand les Idrisisdes furent dans l’oubli il fut remis sur la scène par les Saadiens, une dynastie typiquement Masmoudienne (Amazighe) qui à l’image des Awarba et des Kottama instrumentalisera la doctrine shiite de l’Imam pour légitimer la prise du pouvoir. Créer une généalogie fictive à cette époque ne constituait pas un problème majeur. Tous les faussaires avaient sous la main la Jamhara d’Ibn Hazm pour créer et brosser des filiations. La dynastie Saadienne se fondait sur le shiisme zaydite et le titre de son premier sultan l’illustrait bien. Il s' appelait Al Qaim.

Les shiites considéraient que le Khalife abbasside était le Khalife Al Qaim (Debout i.e celui détenant le pouvoir) et l’Imam shiite (khalife) Jalis (assis en arabe, revendiquant le pouvoir). Le saadien Mohamed ben Ahmed portait le titre (d’Imam) Al qaim, c’est à dire celui ayant le pouvoir temporel dans le lexique shiite.

Les Masmouda Saadiens, par calcul politique, voulaient exploiter le créneau chérifien pour avoir un avantage sur les saints marocains que la dévotion populaire avait fait trôner sur la noblesse spirituelle amazighe. La noblesse spirituelle amazighe accordait la sainteté aux amazighes sans pour autant qu’ils soient descendant d’Ali et de Fatima. L’astuce des Masmouda Saadiens avait été donc d’exploiter une fausse généalogie pour atteindre un but politique.

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