Fondation de Fès

Introduction

Une tradition communément admise aujourd'hui - elle est rapportée dans tous les manuels d'histoire de l'Afrique du Nord -­ attribue la fondation de la ville de Fès à Idris II, le fils et succes­seur d'Idris ler. Cette tradition est fort ancienne: le premier écho s'en trouve dans l'œuvre d'un géographe arabe oriental du Xè siècle, Ibn Hawqal .Dans la seconde moitié du siècle sui­vant, elle est de nouveau consignée par l'écrivain espagnol Abu Ubaid al-Bakri, quand il trace, d'après les renseignements qu'il a pu recueillir, la première description un peu détaillée de Fès qui soit parvenue jusqu'à nous. « Cette ville, dit-il, consiste à pro­prement parler en deux villes distinctes l'une de l'autre, entourées chacune d'une muraille, et que sépare une rivière au fort courant ». Il appelle l'une de ces villes la « Rive des Kairouanais », l'autre, la « Rive des Andalous » ; la première est située à l'ouest de la seconde. Il précise au cours de sa description que la vi11e de la « Rive des Andalous » a été fondée en 808 (192 hégire), celle de la « Rive des Kairouanais » l’année suivante, sous le gouvernement d’idris, fils d’Idris. D’autres géographes anciens, al-Yakubi et al-Makdisi, signalent également l’existence de deuc villes séparées et nomment les princes qui les possèdent à l’époque où ils écrivent ; mais ils ne disent rien de la fondation des deux villes. Même silence chez al-Idrisi : bien qu’il rédige son livre au milieu du XIIè siècle, cet auteur parle encore de deux cités distinctes qui, pourtant plusieurs dizaines d’années déjà auparavant, ont été réunies en une seule agglomération.

Le Kitab al-Istibsar, qui date d’un peu plus tard, se borne enfin à reproduire les renseignements consignés avant lui par el-Bakri.

Notre documentation sur la naissance de Fès serait bien pauvre si elle se trouvait réduite à ces maigres données. Heureusement, la même tradition des origines de la ville devait être présentées, dans les premières années du XIVè siècle, avec profusion de détails presque insolite dans l’historiographie nord-africaine, par le chroniqueur ibn Abi Zar, l’auteur du Rawd al-Qirtas. Le récit développé de cet écrivain allait être, après lui ,repris, le plus souvent dans les mêmes termes, par deux autres historiens de Fès : al-Djaznai dans la Zahrat al-as ; Ibn al-Qadi, dans la Jadwat al-iktibas. La relation fournie par le Qirtas est fort désordonnée. A des citations empruntées à un certain nombre de sources, pour la plupart aujourd’hui perdues, l’auteur mêle des considérations ou des données précises qui paraissent originales. Le récit de la Zahrat al-as, qui est présenté suivant un ordre plus logique, offre un petit nombre de renseignements compélmentaires, qui ne sont pas négligeables. Quant à Ibn al-Qadi, qui écrit à la fin du XVIè siècle, il n’apporte guère dans son ouvrage que des variantes de détail.

L’étroit rapport de dépendance dont témoignent ces textes suggère une constatation : c’est qu’ils constituent tous les trois, au moins pour la période comprise entre le XIVè et le XVIè siècle, le fidèle reflet de la version qui avait alors cours à Fès même et dans le reste du Maroc sur les origines de la ville. A cette époque déjà – est-il besoin de le noter ? – plusieurs centaines d’années d’une histoire particulièrement tourmentée s’étaient écoulées, depuis que Fès avait fait sa première apparition sur la scène nord-africaine.

La même tradition demeure toujours vivante et jouit encore sur place d’une faveur intacte. Il s’uffit, pour s’en convaincre, d’interroger les lettrés de Fès qui sont réputés s’intéresser au passé lointain de leur ville. La relation du Qirtas et celles qui en dérivent sufisent entièrement à leur curiosité ; elles semblent avoir pris à leurs yeux la valeur d’une sorte de « vulagte » , qu’il serait inconvenant et peu sage de vouloir discuter.

Le populaire a lui-même, à Fès, son opinion bien arrêtée sur le rôle insigne d’Idris II dans la fondation de al cité. Il n’en sait pas très long, mais le peu qu’il sait confine au miracle.Et l’on saisit pourquoi.

Idris II, Moulay Idris, est devenu depuis environ quatre siècles l’un des plus grands saints du Maroc, sinon le plus grand. De la part de tous les habitants de la ville, à quelque catégorie sociale qu’ils appartiennent, le glorieux fondateur jouit d’un véritable culte. Il s’est créé autour de son nom toute une légende dorée ,dans laquelle, on s’en doute, l’épisode de la construction de Fès n’a pas la moindre part et a pris avec le temps une sorte de caractère surnaturel.

La tradition

Voici en quoi consiste cette tradition, telle que le Qirtas et les ouvrages qui s’en inspirent directement la consignent. On n’en présentera à dessein ici que les traits principaux :

Idriss II est né à Oulili (Walila), ou mieux Walila (correspondant à la graphie offerte par toutes les monnaies frappées dans la localité), dans le massif montagneurx du Zerhoun, deux mois après la mort tragique de son père idris Ier, empoisonné par un émissaire du calife abbaside Harun ar-Rachid, en 791 (175 h.) ou 793 (177 h.). L’affranchi Rachid, le fidèle compagnon d’Idris Ier, se charge de l’éducation de l’enfant. Celui-ci grandit et, en 804 (188 h.), il est proclamé souverain par l’ensemble des tribus berbères du Maroc.

Peu après, Rachid meurt. A la fin de l’année suivante, 805 (189 h.), Idriss II voit affluer auprès de lui des immigrants arabes qui, d’Ifriqiya et d’Espagne, viennent lier leur fortune à la sienne. Sa résidence de Walila devient bientôt trop exiguë pour ce surcroît de population. Il décide alors de créer une ville qui sera la capitale de son royaume.

En 806 (190 h.), il trouve un emplacement qui lui semble convenable, sur le versant septentrional du mont Zalagh ; on commence à construire une ville, mais un violent orage ne tarde pas à dévaster les chantiers, et l’on arrête les travaux. L’année suivante, en novembre 806 (début 191 h.), Idris II décide de s’installer non loin de la rive gauche du Sebou, à proximité immédiate de la source thermale de Khawlan (aujourd’hui Sidi Hrazem). Il fait apporter des matériaux à pied d’œuvre, mais la crainte des conséquences de crues périodiques du fleuve lui commande d’abandonner son projet.

La troisième tentative sera plus heureuse.

Il est fait choix d’un terrain, couvert de broussailles enchevêtrées et sillonné d’eaux vives, que traverse une rivière alimentée par des sources vauclusiennes voisines. Cet emplacement, remarqué et proposé à Idris II par son vizir arabe Umair, est acheté aux occupants. Ce sont des Berbères Iznaten (Zenata-, qui appartiennent à deux fractions rivales et professent l’Islam, le christianisme, le judaïsme ou même le culte du feu. Idris II vient en personne s’installer sur le site, et, exactement le premier jour de rabi Ier 192 (4 janvier 808), il donne l’ordre de commencer les travaux.

Une enceinte, percées de six portes, est bâtie sur la portion du terrain située sur la rive droite de la rivière ; à l’intérieur, non loin du camp d’Idris, que protège une palissade en bois, une mosquée est édifiée, auprès d’un puits. Cette enceinte est celle de la ville qui sera dite des Andalous.

Un an plus tard, jour pour jour, ce qui correspond au 23 décembre 808, Idris II entreprend la construction d’une nouvelle enceinte qui fera face à la première ; elle va enfermer dans ses murs une partie du cours de la rivière et s’étendre assez largement sur la rive gauche de celle-ci. C’est l’enceinte opposée, elle est traversée par six portes. A l’intérieur, le souverain fait élever une mosquée, autour de laquelle s’installeront des bazars, une qaisariya, un palais.

La double fondation d’Idris II, grâce aux facilités que le prince accord à ceux qui viennent s’y installer, se peuple rapidement, la ville est surtout d’Amazighs, la ville ouest surtout d’Arabes. A ces Musulmans se mêle très vite une notable proportion de Juifs. L’ensemble prend le nom de Fès. Le prince s’y établit avec sa famille et sa cour – il a alors au plus dis-sept ans – et y demeure jusqu’en 812-13 (197 h.). Il part ensuite en expédition vers le Grand-Atlas, revient à Fès, en repart en 814-15 (199 h.) en direction du pays de Tlemcen. Trois ans après, il est de retour dans sa capitale, laquelle, à ce moment, reçoit un fort contingent d’Andalous, expulsés de Cordoue par l’émir umaiyade al-Hakam Ier, après la «révolte du Faubourg » . Idris II les installe dans l’enceinte orientale. A partir de ce moment, le souverain ne quitte plus fès. Dix ans plus tard, en 828 (213 h.), il meurt dans des circonstances assez mystérieuses, à Fès même ou à Walila, laissant sa double fondation en plein essor. Il a, à sa mort, de nombreux enfants, dont au moins douze fils, qui se partagent ses possessions.

On s’est borné, on le répète, à un schéma rapide, Chacune des phases de la double fondation, ainsi que les deux tentatives infructueuses qui l’ont précédée, sont, dans le récit du Qirtas, relatées au contraire avec abondance. Divers épisodes sont complaisamment développés, parfois non sans pittoresque, plusieurs étymologies du nom de Fès proposées par le chroniqueur. Enfin, ce qui confère à son texte une valeur inappréciable, c’est qu’il fournit de nombreuses précisions topographiques et toponymiques à propos du tracé des deux enceintes et de leurs portes respectives :

Elles sont les seules, avec celles qu’offre la description d’al-Bakri qui permettent de reporter sur un plan de Fès actuelle la configuration probable des deux villes qui occupaient le site au cours des premiers siècles de son histoire musulmane.

Suivi par les autres annalistes, l’auteur du Qirtas montre ensuite comment les deux villes d’Idris II, qu’aucun obstacle naturel important ne sépare, vont grandir et prospérer, mais ne tarderont toutefois pas à séparer leur destin. On les voit bientôt vivre une existence confuse et dangereuse, parfois dressées l’une contre l’autre, parfois courbées sous un même joug. Bien des années s’écouleront avant que le conquérant saharien Youssef ben Tachfin ne vienne, en rasant les murs qui les isolent, les rendre, en 1069, définitivement solidaires l’une de l’autre. Aux deux cités de la fondation idriside se substituera désormais la grande ville du Moyen-Age, bientôt métropole d’Islam, riche, active, savante, industrieuse, s’adonnant avec passion à la science comme au négoce : Fès, telle que la connaît son historiographe Ibn Abi Zar, au moment où il la décrit avec ferveur.

De cette tradition courante des origines de Fès, ne retenons pour l’instant que deux données essentielles : d’une part, l’attestation de la naissance de deux villes très proches l’une de l’autre, mais néanmoins indépendantes, à une seule années d’intervalle ; D’autre part, l’attribution à Idris II de cette double fondation : c’est en 808, grâce à la géniale initiative d’un prince de dix-sept ans, que la capitale du nord du Maroc est réputée avoir commencé son glorieux destin.

Vouloir mettre en doute la valeur historique et l’authenticité de ces deux données peut, au premier abord, sembler une entreprise assez audacieuse.

Il ne saurait toutefois être interdit de se poser à leur sujet les questions suivantes :

Pourquoi Idris II, encore presque un enfant, a-t-il fondé coup sur coup deux villes distinctes sur un même site ? Si l’on se borne à ne voir dans ces deux villes que les deux quartiers d’une seule et même agglomération, pourquoi a-t-il doté chacun de ces deux quartiers d’un mur d’enceinte particulier, au lieu de les enfermer l’un et l’autre à l’intérieur d’un rempart unique ?

Pourquoi a-t-il ainsi, par avance, délibérément favorisé une antinomie ethnique (arabe-amazigh), politique et sociale de ces deux villes jumelles, antinomie qui ne pouvait manquer de se manifester et s’est effectivement manifesté très peu de temps après sa mort ?

A ces questions, on n’a pas l’impression qu’on ait encore jamais répondu clairement.

Les historiens anciens ou récents, qui ont parlé des Idrisides et des origines de Fès, n’ont fait qu’enregistrer, comme une vérité depuis longtemps reçue, la tradition classique. On peut s’étonner que, dans les pages si pénétrantes qu’il a écrites sur la fondation de la capitale, M.E.F.Gautier (Les siècles obscurs du Maghreb), tout en acceptant cette tradition, n’ait pas cru devoir mentionner l’existence simultanée et prolongée des deux villes du site de Fès. Sa lecture attentive du Rawd al-Qirtas l’en a pourtant nécessairement averti. Cette mention, il est vrai, serait venue fausser sensiblement la valeur des arguments qu’il déploie pour expliquer comment, dès sa naissance, Fès, grâce aux canalisations de sa rivière, se présente comme « un miracle d’adaptation aux conditions de l’Etat oriental ». Plus récemment, M.H.Terrasse (Villes impériales du Maroc), faisant état de cette dualité urbaine, a eu le mérite d’en souligner le caractère anormal ; au lieu de l’éluder, il a cherché à l’expliquer à l’aide de considérations qui auraient pu être satisfaisantes s’il s’était agi, ce qui n’est pas le cas, de deux installations spontanées et successives, ayant pris naissance l’une après l’autre sans la décision préalable d’une autorité souveraine.

Ainsi posé, le problème serait au reste impossible à résoudre autrement que par de fragiles hypothèses, en l’absence de tout moyen de contrôler la chronologie de la fondation de Fès, telle qu’on l’a, jusqu’ici, admise de confiance.

Mais il y a longtemps que l’on possède la preuve, sans en avoir tiré les conséquences utiles, que cette chronologie traditionnelle est suspecte. Et cette preuve est irréfutable, car elle se base sur des documents authentiques, des monnaies datées.

La Bibliothèque Nationale de Paris conserve un dirham qui a été frappé à fès en 189 de l’hégire (en 805), soit deux ans avant ladate habituellement fournie pour la fondation d’Idris II. Et Lavoix (Catalogue des monnaies musulmanes de la Bibliothèque Nationale), qui publiait cette pièce en 1891, indiquait l’existence, au musée de Kharkoff, d’un autre dirham frappé à Fès et portant la date de 185 (801). Après Lavoix, en 1906, M.Massignon souligna cette anomalie (Le Maroc dans les premières années du XVIè siècle), en même temps qu’il rapportait l’année indiquée par Léon l’Africain (Description de l’Afrique) pour la fondation : 185 de l’hégire.

Ajoutons qu'à cette date, à laquelle on frappart monnaie a Fès, Idris II avait au plus dix ans; Son nom figurait dejà sur des pièces provenant dcs ateliers monétaires de Walila et de Tudgha, avec les dates respectives de 181, 182, 183 (de l’hégire).

Une autre constatation, qui n'est pas moins troublante, ne semble jamais encore avoir été faite. A partir de l’année ou Fès est censée avoir été fondée par Idris II, et alors que chacune des deux villes, si l'on en croit le Rawd al-Qirtas, a été dotée par lui d'un atelier monétaire, on n'y frappe plus aucune monnaie. Du moins n'existe-t-il pas de pièces idrisides frappées a Fès après 808 parmi celles qui ont été jusqu'ici publiées. Les deux seules connues paraissent être celles de 185 et de 189 de l’hégire. Pour le règne d'Idris II, la grande majorité des pièces qui portent le nom de ce prince ont pour lieu de frappe la ville d'al-'Aliya. Dans le catalogue de Lavoix, on relève des dirhams d'al-‘Aliya au nom d'Idris II des années 204, 207, 208, 210 de l’hégire. J'en possède moi-même quatre, inédits, qui sont respectivement de 198, 206, 209 et 214 de l’hégire. Cette dernière pièce, remarquons-le en passant, est postérieure d’un an à la date généralement admise pour la mort d'Idris II.

Or, ce nom d'al-‘Aliya, qui signifie à proprement parler « la haute », ne peut raisonnablement s'appliquer, comme on l'a déjà supposé, qu'à l'une des deux villes du site de Fès à l'époque idriside. Il s'agit, c'est probable, d'une dénomination officielle, qui va subsister sur les monnaies de la dynastie idriside jusqu'en 844-45 (230 h.) et disparaître ensuite définitivement de la nomenclature des lieux de frappe du Maroc. Les écrivains arabes, géographes ou historiens n'apportent sur elle aucun éclaircisse­ment. Elle pourrait, à la rigueur, être en rapport avec le nom du grand ancêtre d'Idris, ‘Ali: encore, dans ce cas, s'attendrait-on plutôt à une graphie al-‘Alawiya.

Mieux vaut sans doute n'y voir qu'une simple qualification de résidence l'ovale (al-hadrat al­‘aliya, « la capitale élevée ), est une mention courante dans la langue des chancelleries musulmanes), ou encore. au sens propre, la désignation d'une ville « haute » par rapport à une ville « basse » voisine, soit, s'agissant de Fès même, la ville des Kairouanais par rapport à celle des Andalous. Quand, bien plus tard. sous les Méri­nides, une nouvelle ville, Fès-la-Neuve (Fas al-bali), sera fondée en amont de la rivière Fès, à l'ouest du site déjà occupé, on l'appellera officielle­ment la « Ville Blanche » (al-Madïnat al-baida), mais aussi « Fès la plus haute » ou la « très haute » (Fas al-‘ulyâ).

Quelle que soit la valeur de cette dernière supposition, il n'en reste pas moins qu'aux données traditionnelles sur les origines de Fès viennent s'en ajouter deux autres, incontestables Parce qu'elles sont basées sur la numismatique: Fès constitue un lieu d'émission monétaire antérieur à 808 (192 h.); à partir de 813-14 (198 h.) au plus tard, ce toponyme passe dans l'ombre au bénéfice d'al-‘Aliya; il ne réapparaîtra dans la monnaie marocaine qu'à partir de 993 (383 h.), sur des pièces de frappe umaiyade, portant le nom de Hi­cham II et échelonnées entre cette dernière année et 1007-­08 (398 h.).

Ces constatations une fois faites, est-il tellement hasardeux, en s'appuyant sur leur caractère indéniable d'authenticité, de sup­poser que les deux villes du site de Fès, dont l'existence respective prolongée constitue elle aussi un fait historique incontestable, ne sont pas, comme on l'a cru jusqu'ici, a un an près contemporaines l'une de l'autre, mais que l'une d'elles s'est érigée avant sa voisine, dès l'enfance d'Idris II, ou plutôt même du vivant de son père Idris Ier ? Cette hypothèse, qui aurait l'avantage de ne plus poser l'obscur problème de la double fondation simultanée, l'examen d'un certain nombre de textes historiques, que la critique a jus­qu'ici dédaignés parce qu'ils s'écartaient de l'opinion reçue, va venir l'étayer singulièrement, et même la transformer en certitude indiscutable.

Les textes

Le premier de ces textes a pour auteur le cordouan Abu Bakr Ahmad b. Muhammad ar-Razi, mort en 955 (344 h.), le premier en date des grands historiens arabes d'Occident. Son œuvre elle-même ne nous est pas parvenue, mais les larges extraits qui en sont disséminés dans les chroniques postérieures, en particulier dans le Tarikh d'Ibn al-Atir, permettent de considérer sa documentation comme de tout premier ordre. Or voici la traduction d'un passage qu'on lui trouve attribué dans al-Hullat as-siyara d'Ibn al-Abbar, dans le corps d'une notice consacrée à Idris II :

« Abu Bakr ar-Razi rap­porte qu'Idris, fils de Abd Allah - c'est-à-dire Idris Ier - pénétra au Maghrib dans l'année 172, au mois de ramadan (février 789), après s'être enfui pour échapper aux poursuites d'Abu Jafar. Il s'arrêta dans une localité appelée Walila, près du Wadi 'z-zaitun. Des tribus de Berbères s'assemblèrent autour de lui et le placèrent à leur tête. Il bâtit la ville de Fès (Madinat Fas), dont l'emplace­ment était un marécage couvert cie broussailles. Quand on en creusa les fondations, on mit à jour une pioche (fa's) : aussi l'appela-­t-on Madinat Fas, et les Berbères l'habitèrent. Le règne d'Idris Ier ne se prolongea pas longtemps: il périt en l'an 174 (791). Il laissa une concubine enceinte de ses œuvres; elle mit au monde un fils qu'on appela Idris, fils d'Idris, et qui fut après son père roi de Madinat Fas. Son règne fut long. Il mourut dans le mois, de rabi 1er 213 (mai-juin 828); il était né au mois de rabi Il 175 (août 791). C'est ainsi que s'exprime ar-Razi ».

Ce passage ne saurait être plus clair, ni plus précis. D'après ar­-Razi, Madinat Fas apparaît comme une création urbaine d'Idris Ier , qui remonte au plus tôt à 172 h., année de son arrivée au Maroc, au plus tard à 174 h., année de sa mort. C'est Idris Ier qui est désigné nommément comme son fondateur; et cette fondation, qui prend dès son époque le nom de Fès, est donnée comme une ville ber­bère.

Une autre attestation, celle-ci du célèbre Ibn Sa'id (XIIIè siècle), qui puise en général ses informations à bonne source, n'est pas moins formelle. En voici le texte traduit, tel qu'on le trouve cité dans les Masalik al-absar d'Ibn Fadl Allah al-Umari et dans le Subh. al-a'sha d'al-Qalqashandi :

« Ibn Sa'id a dit dans al-Mughrib: Fès consiste en deux villes. L'une d'elles fut bâtie par Idris b. Abd Allah (Idris Ier ), l'un des souverains des Idrisides au Maghrib : elle est connue sous le nom de « Rive des An­dalous ». L'autre ville fut construite après la première : elle est connue sous le nom de de « Rive des Kairouanais» . »

Que conclure de cette citation, sinon qu'elle vient confirmer le renseignement fourni par ar-Razi et permettre d'identifier Madinat Fas d'Idris Ier avec la ville qu'on appellera plus tard la « Rive des Andalous » ? Quant à la ville correspondant à la « Rive des Kairouanais », c'est la fondation d'Idris II. Au reste, en voici la preuve.

Al-Bakri, on le sait, n'a pas fait que décrire Fès à son époque; il a fourni, à la suite de sa description, une très précieuse notice sur l'histoire des Idrisides; pour l’établir, il a surtout mis a pro­fit l'œuvre, aujourd'hui perdue, d'un ancien chroniqueur que l'on trouve parfois mentionné dans l'historiographie maghrebine au moyen-âge: Abu al-Hassan an-Nawfali.

Or ce chroniqueur, dans une citation transcrite par le géographe andalou, déclare expressément qu'en 808 (192 h.), Idris II, en même temps qu'il fai­sait mettre à mort le chef des Awraba, Abu Laila Ishaq, « vint s'installer à Madinat Fas, sur la « Rive des Andalous », et y de­meura un mois ». C'est donc que Madinat Fas existait déjà à cette époque. Immédiatement après, le même auteur s'exprime ainsi :

« A ce moment, [ce qui devint plus tard] la «Rive des Kairouanais » était un terrain boisé, sur les bords duquel s'éle­vaient des tentes de Zuwagha. Répondant à l'invitation de ces gens, Idris pénétra sur leur terrain et y fonda la ville d'al-Qara­wiyin, en l'année (193) 809 ».

C'est encore au témoignage de ce même chroniqueur an-Nawfali qu'Ibn al-Abbar fait appel, toujours dans la même notice de la Hulla, lorsqu'il insère le renseignement suivant relatif au second des Idris et dans lequel, il faut remarquer, il n'est question ni de Madinat Fas, ni de « Rive des Andalous » :

« Idris II fut proclamé par les Berbères, le vendredi, dans le mois de rabi II 187 (avril 802), à l'âge de onze ans. Il fonda la 1a « ville des Kairoua­nais » (Madinat al-Qarawiyin) en l'an 193 (809). Il partit pour Naffis (Nfis) en muharram 197 (septembre-octobre 812). Puis il fit une expédition contre les Nafza du pays de Tlemcen et mourut en 213 (828), à l'âge de trente-trois ans ».

Les quatre passages dont on vient de faire état suffiraient am­plemcnt à notre démonstration. On en ajoutera un cinquième, qui, en dépit d'une confusion chronologiquement inacceptable entre Idris II et son fils al-Qasim, n'en garde pas moins une certaine valeur. Il se trouve dans une anthologie historique anonyme d'époque assez tardive: elle a été rédigée en effet au XIVe siècle, sous les Nasrides de Grenade et s'intitule az-Zahat al-mantura fi al-akhbar al-ma’tura. Les notices qu'on y trouve - assez nom­breuses - sur l'Occident musulman semblent procéder géné­ralement de l'histoire d'ar-Razi. La soixante-quinzième zahra a trait à l'histoire des rebelles cordouans expulsés de sa capitale, en 817-18 (202 h.), par l'émir umaiyade al-Hakam Ier . On sait que de ces rebelles, une partie gagna, en Espagne même, la ville de Tolède, une autre se rendit à Alexandrie, puis en Crète. Un troisième groupe émigra au Maroc.

« Ce groupe, rapporte l'auteur anonyme, se dirigea vers l'Afrique du Nord, au pays des Berbères, et alla s'installer sur la « Rive des Andalous », qui fait partie de Madinat Fas. C'est à partir du moment de l'installation de ces émigrés que cette « rive » prit leur nom, et l'on se mit dès lors à dire: la « Rive des Andalous » ('Udwat al-Andalusiyin). Grâce à la venue de ces émigrés, cette rive se peupla, acquit un grand nombre d'habitants et prit figure de ville (tamaddanat). Cela se passait en 202. L'émir de l'endroit était alors al-Qasim, fils de l'émir Idris, fils de l'Idris émigré au Maghrib et lui-même fils de Abd Allah. Entre la reconstruction de la ville par les Andalous et la construction de l'ancienne Madinat Fas, trente années s'étaient écoulées. En effet, Madinai Fas fut bâtie en 172 h., lorsque le grand­-père d'al-Qasim, Idris b. Abd Allah, pénétra au Maghrib, en fuite pour échapper aux poursuites d'Abu Jafar al-Mansur... Les Ber­bères alors se réunirent autour de lui, le placèrent à leur tête et lui bâtirent Madinat Fas, à l'emplacement d'un marécage brous­sailleux. Quand on creusa les fondations, on découvrit une pioche (fa's): aussi la ville fut-elle appelée du nom de Madinat Fas. Il serait trop long de continuer à parler à ce sujet ».

Ce texte, qui, dans sa dernière partie, reproduit mot pour mot le passage d'ar-Razi cité par Ibn al-Abbar et qu'on a traduit plus haut, est le seul à fournir jusqu'ici quelques précisions sur l'ins­tallation des Cordouans à Fès. Il a également le mérite de con­firmer l'attribution de Madinat Fas à Idris Ier et de fournir pour cette fondation la date plausible de 172 H., juste trente ans avant l'arrivée du groupe des réfugiés andalous.

Enseignements des textes

La juxtaposition des textes qui précèdent, auxquels rien n'au­torise à attribuer a priori une valeur moindre que ceux qui cons­tituent la version traditionnelle des origines de Fès, auxquels au contraire l'appoint de précisions fourni par la numismatique en­gage plutôt à faire confiance, conduit nécessairement à proposer de la fondation respective des deux villes une chronologie nou­velle. Trois phases successives sont à distinguer :

  • 1° Une ville à la berbère est fondée par ou pour Idris Ier , dans la partie est du site de l'actuelle Fès, en 789 (172 h.). Elle s'appellc Madinat Fas, et l'on y bat monnaie, à partir d'une date imprécisée, mais au moins jusqu'en 805 (189 h.).
  • 2° Idris II, en 808-09 (193 h.), donc vingt-et-un ans plus tard, se rend dans la ville fondée sous le court règne de son père et unique­ment peuplée de Berbères. Obéissant à la préoccupation de faire du neuf, préoccupation dont on a maints exemples de la part des souverains dans l'histoire musulmane à toutes les époques, Idris II bâtit dans la partie ouest du même site, dont il a reconnu l'excellence, une nouvelle viUe, à l'orientale, ou si l'on préfère, à l'ifriqiyenne. Cette ville va se nommer officieHement al-'Aliya. Peut-être aussi, à l'occasion, s'il faut en croire al-Yaqubi (Cet auteur distingue en effet à son époque deux villes sur le site de Fès : d’une part, Madinat Ifriqiya, d’autre part, Madinat ahl al-Andalus, séparées l’une de l’autre par la rivière commée Fas. La lecture Ifriqiya semble devoir s’imposer, encore que dans certaines éditions de al-Yaqubi, on trouve plutôt Ifriqna qui, à la rigueur pourrait être rapproché du berbère afrag, pl.ifergan, anciennement attesté dans le sens d’enceinte du camp d’un souverain), l'appellera-t-on Ifriqiya, nom en rapport évident avec celui qui finira par prévaloir dans l'usage courant, Madinai al-Qarawiyin, ou « Ville des Kairouanais ».
  • 3° Neuf ans plus tard, en 817-18 (202 h.), l'arrivée des Cordouans du «Faubourg » vient permettre à Idris II de « déberbériser » partiellement la fondation paternelle de la rive droite de la rivière Fès, sur laquelle il les installe. Ils reconstruisent Madinat Fas à l'andalouse, lui donnent bientôt un aspect de cité organisée qu'elle n'avait pas présenté jusque-là. Le nom de « Ville des Andalous », Madinat al-Andalusiyin, ne tarde pas à se substituer à l'ancien nom de Madinat Fas, lequel servira désormais à dési­gner tout le site, y compris les deux villes qui s'y dressent.

Une fois cette chronologie acceptée, reste à expliquer comment la fausse, 192 h. et 193 h., demeurée jusqu'ici unanimement admise, a pu venir s'implanter dans la tradition de l'histoire archaïque de Fès et se substituer, dès une époque ancienne, à la véritable, par le canal de toute une série d'écrivains. Pour élucider ce point, les arguments ne font pas défaut. En premier lieu, il est certain qu'une confusion n'a pas manqué de se produire très tôt entre chacune des deux fondations, celle de Madinat Fas et celle de la ville neuve d'Idris II, surtout à partir du moment où le nom de Fès commença à désigner l'ensemble des deux fondations. Il faut tenir compte également de la circonstance, peu fréquente dans les annales de l'histoire musulmane, de deux souverains se succédant et portant le même nom : l'homonymie des deux Idris a pu, elle aussi, venir ajouter à cette confusion.

Mais surtout - et sans doute consi­dèrera-t-on cet argument comme décisif - il peut très bien y avoir à la base de l'erreur historique une simple erreur de lecture, dont on a de fréquents exemples pour peu qu'on ait la pratique des manuscrits arabes, et qui est due à la quasi similitude des gra­phies sab’in (ﺴﺏﻌﯽﻦ ) et tis'ïn (idem p17 ) , représentant respective­ment en lettres les nombres 70 et 90. Le jour ou un scribe, en reco­piant la date de 172 h. pour la fondation d'Idris Ier, a transcrit de bonne foi 192 h., il a pu, sans s' en douter, déterminer le point de dé­part d'une tradition qui a fini. le temps aidant. par l'emporter sur la réalité historiaue. A partir du moment où l'on adopta pour les dates de fondation des deux villes, non plus 172 h. et 193 h., mais 192 h. et 193 h. à la suite d'un lapsus courant dans la paléographie arabe, il ne pouvait plus être question d'Idris Ier. Les deux fondations ne se trouvaient plus séparées que par un intervalle d'une année, au lieu de vingt-et-une. Elles devenaient dès lors, nécessairement, l'une et l'autre. le résultat d'une initiative d'Idris II.

Autres renseignements

Si l'on tient compte de cette nouvelle chronologie, telle qu'on vient de la dégager de la confrontation de textes arabes jusqu'ici demeurés dans l'ombre, une prospection à travers le long récit du Rawd al-Qirtàs risque de se révéler particulièrement fructueuse. Des détails plus ou moins adventices, et dont il y avait difficulté à tirer parti, peuvent au contraire s'éclairer et prendre toute leur valeur en partant de ces bases nouvelles. C'est le résultat de ces sondages que l'on voudrait exposer maintenant.

On n'a pas été, tout d'abord, sans remarquer la place que tient, aussi bien dans le passage d'ar-Razi traduit plus haut que dans celui d'az-Zahrat al-mantura, l'épisode de la pioche qu'on découvre pendant qu'Idris Ier fait creuser les fondations de son enceinte. Or cet épisode se trouve également relaté par Ibn Abi Zar, qui dit l'avoir emprunté au Kitab al-Istibsar, où d'ailleurs il ne figure pas, du moins dans le texte qui en a été publié. Ne peut-on dès lors supposer que, de même façon, plusieurs autres développements du Rad al-Qirtas, où l'on voit Idris II intervenir comme personnage central, ont pu s'appliquer à l'origine à l'histoire de la construc­tion de Madinat Fas par Idris Ier , telle qu'elle était relatée par les chroniques antérieures? Il est peu probable que cette hypothèse puisse sec trouver un jour veriflée - ou infirmée - par la découverte des sources qu'Ibn Abi Zar a utilisées dans son chapitre sur les origines de la ville. Les sources, au reste, sont peu nombreuses. Alors que le Kirtas cite plusieurs fois al-Bakri à propos de l'activité politique des premiers Idrisides, il n'invoque jamais son autorité quand il décrit la fondation de Fès. Concernant celle-ci, on le voit surtout mettre à profit le livre d'un certain Ibn Jalib, sur lequel les rensei­gnements biographiques font défaut, mais qui semble bien lui­-même avoir démarqué une histoire de Fès, intitulée al-Miqbas, qui fut écrite dans la seconde moitié du XIIe siècle par Abd al-Malik al-Warraq. On ne sait pas grand'chose de ce dernier chroni­queur, qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme plus ancien Muhammad b.Yusuf al-Warraq, mort à Cordoue dès 973 (363 h.), et auteur, entre autres ouvrages, d'un traité de géographie de l'Afrique du Nord qui a été la source essentielle d'al-Bakri.

Le Miqbas d'al-Warraq n'apparaît en tout cas cité dans le Kirtas qu'a travers Ibn Jalib. C'est sans doute aussi de seconde main qu'ibn Abï Zar rapporte à l'occasion le témoignage d'un autre historien, al-Burnusi, dont on sait seulement qu'il s'appelait exactement Muhammad b. Hammaduh al-Burnusi, qu'il était de Ceuta, qu'il vivait dans la première moitié du XIIe siècle, et qu'il rédigea une chronique du Maghrib et d'al-Andalus intitulée al-Muqtabis.

On a dit plus haut que Madinat Fas, à l'époque d'Idris Ier, devait offrir l'aspect d'une petite cité berbère. De cités de ce genre, qui paraissent plutôt de grosses bourgades rurales, le Maroc ac­tuel présente encore de nombreux exemples. Elles constituent le plus souvent, à un débouché de route de montagne ou dans la montagne même, des agglomérations assez peu denses, sommaire­ment fortifiées, et s'étagent généralement sur une pente qui des­cend vers le fond d'une vallée. Un marché forain peut se tenir sous leurs murs une fois chaque semaine. A l'intérieur, on remarque, à part des maisons d'apparence très pauvre, des parcs pour le bé­tail et, dans certains cas, des magasins collectifs destinés à abriter le grain de la communauté. Ces magasins collectifs, ou agadirs, prennent parfois l'aspect de véritables forteresses: ils sont encorc nombreux dans le sud du Maroc, où on les a étudiés (Montagne. Un magasin collectif de l’Anti-Atlas); mais il en existe aussi dans le Maroc central (Ighrem).

Avec le temps, beaucoup de ces cités minuscules ont disparu. Mais, au XIe siècle, al-Bakri, et encore au début du XVIe, Léon l'Africain, signalent un peu partout dans l'ouest de la Berbérie de semblables petites villes fortifiées, entourées de murs en pierres sèches. Certaines prospérèrent et devinrent de véritables villes; telles, au pied du Grand-Atlas, les deux Aghmat et Naffis (Nfis), depuis longtemps ruinées; telle aussi la ville « diffusée » que fut la Meknès primitive (relaté par Ibn Ghazi dans ar-Rawd al-hatun fi akhbar Miknasat az-zaitun. Cfr. Journal Asiatique, 1885, I, pp . 101-147). Telle fut enfin sans doute la Fès archaïque.

C'est du moins ce qu'on peut soupçonner en examinant de près les indications fournies par le Rawd al-Qirtas à propos de la première fondation idriside. On y lit qu'Idris commença par faire dresser ses tentes sur la bordure orientale du site actuel de la ville, et qu'on entoura son camp d'une palissade (jadr) en troncs d'arbres et en roseaux. C'est à l'intérieur de ce jadr - mot qui, sous la plume du chroniqueur n'est peut-être qu'une transposition en arabe du vieux nom berbéro-phénicien agadir - que devait se tenir l'assemblée des notables berbères qui formaient la suite du trans­fuge d'Orient. On appelle encore aujourd'hui dans le Rif une assem­blée de ce genre agraw (mot attesté dès le XIIè siècle par al-Baidaq dans le sens de majlis à propos des réunions des Guzula), mot dont le souvenir semble bien s'être conservé dans la désignation de l'emplacement de ce camp: il se nommait au XIVe siècle et se nomme encore aujourd'hui Gar­wawa.

La mosquée primitive de Madinat Fas, si peu qu'on soit renseigné sur elle, porte aussi, dans son appellation même, la marque berbère : la Mosquée des cheikhs, c'est-à-dire des cheikhs berbères, des imgharen qui avaient reconnu Idris pour chef et l'accompagnaient dans ses voyages. Cette mosquée, comme tous les édifices de cette petite cité primitive, devait être quelque chose d'infiniment modeste. L'eau nécessaire aux ablutions rituelles était tirée d'un puits. Personne ne songeait encore à canaliser l'eau de la rivière toute proche.

Des quartiers, correspondant aux divisions ethniques (ndlr : différentes tribus berbères) des habitants, se formèrent bientôt: ceux des Senhadja, des Lawata, des Masmuda, d'Achnikhen.

On peut présumer qu'après la mort d'Idris Ier, Madinat Fas vécut très au ralenti à l'intérieur de son enceinte, mais que Rachid, avant même la proclamation d'Idris II en 804 (188 h.), tint à y main­tenir en fonctions un représentant du petit makhzen de Walila. En tout cas, on le répète, en 185 h., trois ans avant cette proclama­tion, et en 189 h., un an après, on y battait monnaie.

Les Berbères de ce petit makhzen de Walila ne devaient pas tarder à laisser la place à des Arabes.

Le Qirtas nous dit comment. En 805 (189 h.), Idris II, qui vient d'accomplir sa quatorzième année, reçoit avec honneur cinq cents cavaliers arabes qui arrivent d'Ifriqiya et d'Espagne. Il y a là des représentants de la meIlleure aristocratie arabe; ils appartiennent aux tribus de Qais, d'al­-Azd, de Madhij, de Yahsib, d'as-Sidf. C'étaient, on peut le sup­poser, des mécontents du régime umaiyade d’Andalousie ou du régime aghlabide d'Ifriqiya. Leur venue est considérée comme une véritable aubaine, car Idris, dans le milieu berbère qui l’entoure depuis sa naissance, se sent bien isolé et bien seul.

Il va profiter de la présence à ses côtés de ce groupe important d’Arabes authentiques pour éliminer progressivement les Berbères de son entourage.

Il a bientôt une cour exclusivement arabe, avec un vizir et un secré­taire, un cadi, choisis parmi les plus distingués des nouveaux arrivants. Sur leur conseil, il juge bientôt impolitique et peut-être aussi peu prudent de conserver sa résidence au cœur du pays des Awraba, dont il se méfie, bien qu'ils aient accueilli son père et l'aient proclamé lui-même quelques années auparavant. Cette déci­sion devient indispensable à partir du moment où il taIt mettre a mort, en 192 h., leur propre chef, Abu Laila Ishaq (ndlr : il n’est pas d’usage berbère d’employer le « Abu », si le prénom Ishaq est sans doute exact, la forme « Abu Laila » relève de l’historiographie arabe). Idris II quitte alors Walila avec tous ses Arabes et gagne Madinat Fas, où qui sait peut-être qu'il trouvera une population qui n'a pas les mêmes attaches de clan que les Awraba. D'ailleurs, Walila n'est pas aban­donnée complètement, puisqu'IdrIs II, suivant une version qui paraît bien authentique, y reviendra mourir.

On trouvera qu'Idris II était encore bien jeune pour porter à lui tout seul le poids et la responsabilité d'une pareille décision. Mais il ne manquait pas de conseillers parmi son entourage arabe : en premier lieu son vizir, Umair b. Musab al-Azdi. Ce Umair, ancêtre d'une famille de Fès devenue fort intluente par la suite, celle des Banu el-Maljum, nous est assez bien connu. Il en est lon­guement question dans le Qirtas à propos de la recherche et de la découverte du site de Fès. Et nous savons par cette chronique, et aussi par un petit recueil anonyme de notices sur les célébrités anciennes de Fès, le Dikr mashahir ahl Fas fi al-­kadim, qui date ne la fin du XVe siècle, que le père de ce per­sonnage, Musab, s'était fixé en Espagne et illustré dans la guerre sainte contre les Chrétiens. Le vizir Umair, qui, suivant la tradi­tion, aurait épousé une propre fille d'Idris II, 'Atika, semble avoir joué un rôle décisif dans la fondation de la ville de la « Rive des Kairouanais ». C'est lui sans doute qui persuada à son jeune maître de ne pas installer sa résidence dans la fondation de son père, à Madinat Fas, mais de se fixer plutôt. tout à proximité. sur la portion la mieux arrosée du site, et d'y procéder à une véri­table création urbaine, digne des cités syriennes et andalouses déjà prospères. C'est lui sans doute aussi qui prit en mains la direction des travaux, dota la nouvelle ville d'un palais pour le prince, d'une mosquée, dont le nom, Masjid al-ashraf, rappelait l'ascendance prophétique des Idris, d'une qaisariya, telle qu'il en existait à Damas et à Cordoue.

La nouvelle cité dut croître rapidement. Un quartier de la pé­riphérie fut réservé à des Juifs accourus pour s'y installer et y prendre la tête de l'activité commerciale. Mais ce furent surtout des Arabes ou des clients non-arabes (mawali) qui la peuplèrent, et parmi eux, en majorité, tous ces fuyards kairouanais venus pour se soustraire aux sévices du gouvernement aghlabide d' Ifriqiya. Quant aux Ber­bères, ils n'avaient rien à dire: ils avaient leur ville à eux, adaptée à leur genre de vie, à une simple portée de flèche. Nous savons en effet qu'Idris II réserva Madinat Fas pour le logement de ses contingents berbères et de leurs officiers; c'est là aussi qu'on parqua les troupeaux et la cavalerie de l'armée. Quant à la vraie cour du prince, sa khassa arabe, elle s'installa avec lui sur la rive gauche de la rivière.

Tout porte à croire enfin que, tandis que la ville d'Idris II se développait, la vieille Madinat Fas demeura réfractaire aux règles, d'ailleurs encore bien confuses, de l'urbanisme arab e: quelques années plus tard, quand le prince y installa les Cordouans du « Faubourg », ce n'était sans doute qu'un grand village, où s'éle­vaient surtout de modestes maisons de briques crues, couvertes de branchages. Les Andalous durent la transformer rapidement; ils lui laissèrent néanmoins, surtout dans les quartiers de sa péri­phérie, la forte empreinte rurale que, malgré des siècles de dis­tance, elle conserve encore aujourd'hui.

Pour épuiser les données du récit de la fondation de Fès tel qu'il figure dans le Rawd al-Qirtas, il reste à examiner toute une série de traits qui, malgré le tissu de fables qui les entoure, sont peut-être de nature à jeter quelque clarté sur une question demeurée encore peu débattue : celle des origines prémusulmanes de Fès.

Ibn Abi Zar, d'accord avec al-Jaznai, fournit, on l'a vu, un certain nombre d'indications sur les occupants du site de la future ville au moment de l'installation idriside. Ces indications sont parfois confirmées ou complétées pa rle recueil anonyme sur les familles célèbres de Fès dont il a déjà été question plus haut. Suivant la tradition représentée par le Qirtas et les autres écrits contemporains des Mérinides, l'emplacement de Fès, au début du IXe siècle, était habité par deux fractions de Berbères Zenata :

les Zuwagha et les (Banu) Yazghaten (il y a plusieurs variantes du nom de cette fraction, celle-ci est la plus plausible, car elle se rapproche du nom de l’importante tribu berbère actuelle du sud de Fès, les Beni Yazgha).

Les premiers étaient établis sur la rive gauche de la rivière, les seconds, sur la rive droite. Ce fut à ces fractions que le terrain nécessaire aux deux enceintes fut acheté; les Yazghaten cédèrent d'abord l'emplacement de la future « Rive des Andalous » pour deux mille cinq cents dirhams; une sous-fraction des Zuwagha, les Banu el-khair, vendit ensuite à Idris pour trois mille cinq cents dirhams le sol de la future « Rive des Kairouanais ».

Qu'étaient ces occupants? Il est simplement précisé à leur sujet qu'ils habitaient des tentes en poil de chèvre, ce qui peut laisser croire que c'étaient des pasteurs, adonnés à l'élevage. Ils n'avaient pas pris la peine de défricher le terrain de chaque côté de la rivière, demeuré un épais fourré infesté de bêtes sauvages et de sangliers. Il n'y a là rien que de très vraisemblable. Ce qui le paraît moins à première vue, c'est que parmi ce groupe d'occu­pants, qui ne devait pas être bien nombreux, il y avait non seule­ment des Musulmans, mais aussi des Juifs, des Chrétiens et des Majus (Zoroastriens), c'est-à-dire des adorateurs du feu. A ce sujet pourtant, Ibn Abi Zar est formel; de même al-Jaznai, et aussi Ibn Khal­dun. Il est celtain qu'alors, dans un pays où l'Islam n'avait pas encore poussé de racines bien profondes, il pouvait subsister des îlots ethniques demeurés plus ou moins attachés à des croyances dérivées du judaïsme ou du christianisme. La présence de ces adorateurs du feu étonne davantage, et pourtant, non seulement les chroniqueurs les mentionnent, mais ils situent le temple où ces Majus pratiquaient leur culte, à as-Shibuba, au nord de la partie orientale du site, tout près de la rivière.

Le Dikr masahir Fas est encore plus précis, dans une notice relative à la famille des B. 'Abuda :

« Cette famille, lit-on dans cet opuscule, a pour an­cêtre un certain 'Abuda, qui était le prêtre (kaiyim) du feu que des habitants de l'emplacement de Fès adoraient avant la cons­truction de la ville. Lorsque l'imam Idris leur acheta cet emplace­ment et qu'il le constitua en hubus au profit de ceux qui y prati­ queraient le culte d'Allah jusqu'au jour de la Résurrection, il démolit l'édifice qui servait de temple du feu (bait an-nar): ce temple se trouvait à l'endroit nommé Shïbuba. qui fait partie de Fès des Andalous. Quand l'imam Idris s'établit à Garwawa, il invita les gens à construire des maisons pour leur propre usage; alors, ceux qui, parmi les occupants du site, professaient la reli­gion des Majus adorateurs du feu, ou encore celle des Chrétiens adorateurs de la croix. ou encore celle des Juifs attachés à l'an­thropomorphisme (tajassum) se convertirent à l'Islam. Au nombre de ces gens qui furent convertis par l'imam Idris, se trouvait ce 'Abuda; c'était un membre de la fraction des B. Yazghaten, les­quels étaient des Berbères ".

Si la présence de ces Magus sur le site de Fès paraît difIicile­ment justifiable, celle de groupements judaïsants est plus plau­sible; il y en avait, on en est à peu près sûr, dans tout le Maroc du Nord, sans compter le reste de la Berbérie, au moment de l'appa­rition de l'Islam. Et il ne semble pas interdit de présumer, sans trop s'avancer toutefois, qu'une partie de l'importante commu­nauté juive que, dès les premiers sièdes de son existence, Fès compta parmi ses habitants, pouvait rattacher ses origines à ce groupe judaïsant de Berbères zénètes. Ce groupe fut-il, comme le veut la tradition, converti par le prince arabe ? Il est permis d'en douter.

En tout cas, le Qirtas note que. dès sa naissance, la nouvelle fon­dation urbaine attira dans ses murs un nombre considérable de Juifs. Idris II leur concéda le droit d'édifier un quartier dans la partie nord de l'enceinte occidentale, moyennant le paiement d'un impôt de capitation fixé annuellement à trente mille dinars. Le montant élevé de cette somme donne à penser que le nombre des immgrants juifs fut relativement important. Il n'y a pas non plus, semble-t-il, à rejeter sans examen l'in­dication de la présence, à la fin du VIIIe siècle, d'une communauté chrétienne ou plus simplement christianisante, à l'emplacement de Fès ou à ses abords. Un certain nombre de détails paraissent même, malgré leur présentation évidemment légendaire, devoir venir la confirmer.

On sait qu'il n'est pas rare de trouver dans les récits de fon­dation de villes musulmanes non seulement le témoignage d'une mise en scène plus ou moins romancée, avec des interprétations d'horoscopes et des sacrifices rituels, mais aussi le rappel de pré­dictions sur la fortune réservée à la future cité. Qu'on se souvienne pour l'Occident des histoires qui avaient cours en Espagne à la fin du Xe siècle sur les résidences d'az-Zahra' et d'az-Zahira, créées à l'ouest et à l'est de Cordoue par les Umaiyades et les Ami­rides.

Concernant la fondation de Fès, de pareils récits ne pouvaient manquer d'avoir cours, et l'historiographie du Moyen-Âge en a accueilli quelques-uns. On a déjà noté avec raison que le meurtre du brigand nègre ‘Allun, ordonné par Idris II, pouvait, tel qu'il est relaté dans le Qirtas, être interprété comme un véri­table « sacrifice de construction ». Non moins caractéristique est le développement qui figure dans le même ouvrage sur la rencontre fortuite du fondateur de Fès et d'un moine chrétien. Ce moine (rahib. menant une vie ascétique dans une tour (saw­maa) aurait révélé au prince arabe une prédiction le concer­nant et dont il était l'unique dépositaire; un autre anachorète, qui vivait avant lui dans le même ermitage (dair), lui avait eu effet confié qu’un souverain musulman du nom d'Idris relèverait la ville, depui slongtemps ruinée, qui jadis s'était dressée en ce lieu et s'appelait Saf. Idris, impressionné, aurait tenu à conserver à sa fondation le nom qu'elle avait porté dans l'Antiquité, en se bor­nant à en retourner les lettres : d'où le nom de Fas. Cette étymologie de l'appellation de la ville, confie avec sérieux Ibn Abi Zar, est celle qui lui paraît la plus plausible.

Une autre étymologie du nom de Fès est, on se le rappelle, en rapport avec la découverte d'une pioche, exhumée au cours des travaux de terrassement de l'une des enceintes. Cette trouvaille ne fut pas la seule. Le Qirtas, en effet, déclare, suivant le témoi­gnage d'al-Burnusi, qu'un juif, creusant les fondations de sa maison sur un terrain jusque-là couvert d'arbres, dégagea une statue de femme en marbre, portant une inscription gravée en caractères mystérieux, himyarites ou hindous (al-kalam al-musnad est le plus souvent employée pour désigner les caractères des inscriptions sud-arabiques mais est aussi appliquée, sous la plume des voyageurs musulmans, aux caractères incompréhensibles pour eux, ainsi aux hiéroglyphes. Ndlr : cella n’exclut ainsi pas la probabilité de tifinagh). On déchiffra cette inscription, qui disai t: « Ceci est l'emplacement d'un therme, qui fut fréquenté pendant mille ans, puis fut détruit. A sa place, on dressa un oratoire (bi'a) pour le culte ».

On conçoit aisément combien il serait vain, tout autant qu'inutile, de chercher à apprécier la valeur historique de chacun de ces deux épisodes secondaires de la fondation de Fès. Serait-il, par contre, tellement extraordinaire de considérer qu'ils pourraient bien, l'un et l'autre, constituer en quelque sorte l'aboutissant, enrichi de traits narratifs, d'une obscure tradition locale, que l'im­plantation de l'Islam au Maroc n'arriva pas à effacer complète­ment de la mémoire des hommes ?

Si l'on accepte de faire con­fiance à ce qui semble transpercer de cette tradition, une ville ancienne aurait donc existé dans le lieu même où Fès, parmi les frondaisons et les eaux vives, devait surgir en dotant le monde musulman de l'une de ses plus belles métropoles. Quel obstacle majeur s'oppose à cette hypothèse ? Le manque d'indices archéo­logiques? Mais a-t-on fouillé le sol de Fès, celui des jardins de sa banlieue ?

Il est admis aujourd'hui que le couloir de Taza a servi, au moins pendant quelque temps, à assurer une liaison à l'époque romaine entre les deux Maurétanies, la Tingitane et la Césarienne, entre Volubilis et les établissements de Pomaria (Tlemcen) ct d'Altava (Lamoricière). Les découvertes récemment faites dans le nord et le sud de la région de Fès, à l'Aoudour et à Anoceur, donnent à croire que l'expansion romaine a débordé à l'occasion hors de ce couloir, qui fut tenu aux points stratégiques importants, comme tendrait à le prouver le fragment d'inscription trouvé à l'Oued Bou Hellou (Chatelain. Les centres romains du Maroc). Or le site de Fès, au débouché occidental de ce couloir, se prêtait admjrablement à l'établissement d'un centre urbain, ou tout au moins d'un poste militaire de quelque impor­tance; il avait l'avantage de dominer d'assez près la plaine de la vallée du Sebou, et celui d'être à une distance raisonnable de l'oasis thermale de Khawlan, que les Romains, grands amateurs de sources chaudes, purent bien, elle aussi, aménager pour leur usage. Ils serait imprudent de s'engager plus loin dans cette série de suppositions. Qui sait pourtant si le hasard d'une trouvaille ne permettra pas quelque jour de pouvoir les poursuivre sur un terrain plus solide?

Les arguments ne manqueraient pas non plus à qui voudrait défendre la prétendue existence d'un établissement chrétien pos­térieur, sur l'emplacement de cette ville romaine hypothétique. On sait, depuis la découverte à Volubilis d'une série d'inscriptions de date très tardive, que le christianisme persista longtemps dans le nord du Maroc comme dans l'ouest de l'Algérie après l'écrou­lement définitif de la puissance romaine.

D'humbles épitaphes trouvées dans les ruines voisines de Wa1ila sont de 599, 605, 655 de l'ère chrétienne , d'une époque qui, on le voit, n'était pas tellement éloignée de celle où l'ermite de Fès pouvait, selon la légende, encourager Idris à fonder sa ville et lui promettre pour elle une brillante destinée.

Si, dans ces conditions, on accepte d'admettre Qu'il pu y avoir à Fès un monastère chrétien à la fin du VIIIè siècle, on comprend du même coup pourquoi une porte de la première des enceintes idrisides, qui s'ouvrait en plein est, portait le nom de Bab al-Ka­nisa, ou « Porte de l'Église », qui, autrement, serait inexplicable.

Or cette appellation insolite n'apparaît pas seulement dans le Qirtas, détenteur de la tradition déformée par la légende, mais aussi chez al-Bakri, qui ne l'a pas écrite au hasard. Cet Andalou savait ce qu'était une église; c'est par lui qu'on apprend que de son temps. Tlemcen en possédait encore une. Fès archaïque eut-­elle, comme Tlemcen primitive, son église et sa communauté chré­tienne ? Il est bien tentant de le croire. La capita1e du nord du Maroc apparaîtrait ainsi, dès les débuts de son histoirc musul­mane, comme l'héritière directe et fidèle d'un long passé de civi­lisation.

E. LEVI-PROVENCAL. Fès-Alger, mars 1939

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