Enseignement de l'amazigh en Europe

L'enseignement de l'amazighe (berbère) en France et en Europe

Précisons d'abord que contrairement à ce que l'on pourrait croire, la présence amazighe dans l'Hexagone est à la fois importante et très ancienne. Pour les Kabyles, elle date déjà du lendemain de l'insurrection de 1871, se poursuit au début du siècle, s'accélère après la seconde guerre mondiale et s'intensifie à l'indépendance.

Au Maroc également, les zones berbères sont des foyers anciens d'émigration notamment dans le sud du Maroc. Le phénomène démarre à la fin de la seconde guerre mondiale, mais ne devient important qu'au début des années 60 et 70, date où les Amazighes du nord du Maroc entament, à leur tour, leur émigration vers la France, mais également vers d'autres pays européens comme la Belgique ou la Hollande.

Les amazighophones constituent l'une des plus importantes communautés d'origine étrangère, avec près de deux millions (1) de personnes, citoyens français dans leur grande majorité. Confondue dans l'ensemble de l'immigration « maghrébine », la communauté amazighe n'apparaît que comme une composante de la population dite « arabe ». Jusqu'à une date très récente, elle n'a bénéficié que d'une prise en charge institutionnelle extrêmement modeste, limitée presque exclusivement à l'université et à la recherche scientifique.

Pourtant, il y avait à la fin des années quatre-vingt-dix des raisons sérieuses d'espérer une prise en charge minimale de la langue par l'Education nationale, à l'occasion notamment, du débat autour de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Plus récemment, en 2002, les annonces de Jacques Lang, ancien ministre de l'Education nationale ou encore les déclarations, en 2004, de Jean François Copé, ancien porte-parole du gouvernement, en faveur de l'enseignement du berbère allaient dans le bon sens.

Mieux encore, dans un rapport remis en 1998 au Premier Ministre Lionel Jospin, Guy Carcassonne, éminent Juriste, plaide pour la reconnaissance de la langue amazighe en qualité de « langue de France » et ne manque pas d'exhorter l'Etat d'en assurer la protection, puisque faisant partie de son patrimoine. Plus récemment, en décembre 2003, c'est devant le Président Jacques Chirac lui-même, que le Médiateur de la République, Bernard Stasi, a demandé l'enseignement officiel de la langue berbère.

L'enseignement universitaire et la recherche :

La plus vieille institution universitaire française à enseigner le berbère est l'Institut national des langues et civilisations orientales (anciennement l'Ecole des langues orientales), plus familièrement appelé « langues'O ». Cet établissement est fondé en 1913. Il était, pendant la période coloniale, et il est toujours, de nos jours, la principale institution de formation berbérisante à l'échelle internationale.

Elle est la seule aujourd'hui à offrir un cursus complet de l'amazighe en délivrant des diplômes de licence, de Master et de Doctorat en « Etudes berbères »).

Deux autres universités parisiennes offrent dans le cadre de cursus divers des enseignements de berbère, mais à titre optionnel et sur la base de simples vacations : il s'agit de l'université de Paris-VIII (Saint-Denis) et de l'université de Provence (Aix-Marseille I, Centre d'Aix). L'expérience de la première est déjà ancienne ; elle date du début des années soixante-dix. On y dispense depuis, au sein du département des langues minorisées trois enseignements optionnels, deux de langue et un de civilisation.

La seconde offre également un enseignement optionnel de langue et de civilisation berbères depuis 1981.

D'autres universités à Paris comme en province (Paris V, Paris-III, Lille-III, Toulouse-II) ont pu ouvrir sporadiquement des enseignements de l'amazighe au sein du département de linguistique, d'études islamiques ou d'arabe.

Dans cette dernière université, l'université de Toulouse-le Mirail, c'est nous qui avions en charge cet enseignement de 1993 à 1998 au sein du département d'arabe. Le cours lui-même avait commencé déjà deux ans auparavant et se faisait à titre optionnel pour des étudiants inscrits dans un cursus d'études arabes de DEUG ou de licence. Des dizaines d'étudiants ont suivre ce cours de « Langue et civilisation berbères ».

Sur le plan de la recherche également, l'amazighe jouit de l'intérêt que lui portent plusieurs équipes de recherche au premier rang desquelles, nous avons :

l'INALCO, qui dispose de la seule équipe de recherche berbérisante (Centre de Recherche Berbère, EA 3577) reconnue en tant qu'équipe d'accueil, c'est-à-dire reconnue par la Direction de la recherche du Ministère de l'Education Nationale et financée par celui-ci dans le cadre des contrats quadriennaux.

Le laboratoire Dynamique du Langage de Lyon (DDL, CNRS-Université de Lyon-II).

- L'Institut de Recherches et d'Etudes sur le Monde Arabe et Musulman (IREMAM), d'Aix-en-Provence (CNRS/Universités d'Aix-Marseille).

Le Laboratoire des Civilisations à Tradition Orale (LACITO : CNRS/Université de Paris-III).

D'autres chercheurs, un peu partout sur le territoire français, intégrés à des équipes de recherches diverses, travaillent principalement ou accessoirement dans le domaine berbère.

L'enseignement secondaire :

Jusqu'à la rentrée 2005-2006, il n'existait pas, et on ne peut que le regretter vu les chiffres avancés ci-dessus, d'enseignement officiel de l'amazighe dans les collèges et lycées français. Il existe certes, depuis 1950, notamment dans les académies parisiennes, une épreuve facultative orale de l'amazighe. Elle est devenue écrite depuis 1995 et pouvait être présentée au Baccalauréat (séries générales et technologiques). L'amazighe fait ainsi partie des 27 langues, ne faisant pas l'objet d'un enseignement dans les lycées, mais qui peuvent être présentées supplémentairement par les candidats (seuls les points au-dessus de la moyenne sont pris en compte pour le résultat du Bac).

Trois sujets sont proposés à chaque session, correspondant aux variétés régionales de l'amazighe les plus représentées en France : kabyle (Algérie), chleuh (Sud du Maroc), rifain (Nord du Maroc). Les premières années, la demande était majoritairement kabyle ; à partir de 1998, les proportions respectives se sont progressivement modifiées au bénéfice des dialectes marocains dont l'ensemble représente désormais environ 65 % des copies (en 2004 : chleuh = 40 %, rifain = 25 %, kabyle = 35 %).

L'organisation de cette épreuve nationale est confiée par le ministère de l'Education national à l'INALCO dans le cadre d'une convention entre lui et la Direction de l'Enseignement Scolaire (DESCO). En neuf ans (1995-2005), les effectifs des candidats sont passés de 1350 à 2200. Sauf exception, aucune préparation à cette épreuve n'existe au sein des lycées français. Les élèves en sont réduits à suivre des cours donnés à titre individuel et privé ou organisés au sein d'associations culturelles.

En dehors du Baccalauréat général et technologique, une épreuve facultative orale peut-être présentée par les candidats à divers examens professionnels : Baccalauréats professionnels, Brevets professionnels, Brevets de Techniciens Supérieurs... Plus d'une centaine d'élèves passent cette épreuve chaque année, principalement en région parisienne. L'INALCO en assure l'organisation et la correction.

Cependant, à partir de la rentrée 2006-2007, les choses changent. En effet, le 14 février dernier, a été signé, entre le Ministère de l'Education Nationale (DESCO) et l'INALCO, une convention-cadre « pour la mise en place d'une préparation à l'épreuve facultative de berbère au Baccalauréat dans les établissements du second degré ».

Cette convention-cadre, qui rentre en vigueur en septembre 2006 et qui a une validité nationale, est sans aucun doute une avancée décisive pour l'avenir du berbère en France.

L'enseignement en Europe :

Malgré une tradition assez vieille dans plusieurs universités européennes, l'enseignement du berbère en Europe, n'a été que très exceptionnellement un enseignement officiel et stabilité avec des enseignants titulaires engagés sur des contrats de longue durée. Il a toujours gardé un caractère sporadique. Il s'agit le plus souvent de cours annuel temporaire ou de séminaire de recherche animé par un linguiste, généraliste, chamito-sémitisant ou africaniste.

Italie : Istituto universitario orientale di Napoli. La chaire de berbère est créée en 1913, a été occupée par F. Beguinot, F. Cesaro et actuellement par L. Serra. (Cf. Abrous 1992)

Angleterre : la chaire de berbère de la School of Oriental and African Studies a disparu en 1985 ; elle était occupée par J. Bynon.

Danemark : Université de Copenhague. Le cours de berbère, centré sur le touareg, y était assuré régulièrement par K.-G. Prasse depuis le milieu des années 1960. Devant la désaffection des étudiants, l'Université de Leyde (Département des langues et cultures du Moyen-Orient islamique) semble prendre le relais et dispense depuis un certain temps un enseignement de berbère (tachelhit) sous la responsabilité de H. Stroomer.

Espagne : Université de Cádiz. Depuis 1998, un enseignement obligatoire de berbère est assuré au département d'arabe par un chercheur titulaire (M. Tilmatine). C'est la première fois, dans l'histoire de l'université espagnole, qu'un poste de titulaire est accordé à l'amazighe. Un autre enseignement, sous forme de vacation celui-ci, existe également depuis 2005 dans les écoles catalanes.

Ailleurs en Europe, et comme on vient de le dire, l'amazighe ne dispose que d'un enseignement aléatoire sans garantie de durée. C'est le cas de l'Allemagne (Berlin, Marburg, Hambourg, Cologne...), des Pays-Bas (Utrecht), de la Pologne (Cracovie), de la Russie (Moscou et St. Petersbourg) et de l'Italie (Milan, Rome).

La Charte européenne (1999) : l'amazighe « langue de France»

Pour la première fois en France, le débat a porté, entre 1998 et 1999, sur la question du statut des langues d'origine étrangère (langues non-territoriales) dans la perspective de la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. L'amazighe était concerné directement par ce large débat auquel nous avions pris part, aussi bien à travers nos activités associatives, qu'à travers nos activités scientifiques et éditoriales (Quitout, 2001e). Pour la première fois, des documents officiels français ont proposé de considérer l'amazighe comme une « langue de la France».

Même si la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires n'a pas été ratifiée par la France suite à la censure du Conseil constitutionnel, le débat a porté ses fruits et l'amazighe, eu égard à la profondeur historique de sa présence sur le territoire français et à l'importance numérique de ses locuteurs majoritairement intégrés aux plans juridique, social et culturel, est désormais considéré comme une réalité durable et objective du paysage linguistique français.

Autre suite positive à ce débat au plan institutionnel, il faut noter, bien entendu, la transformation de la Délégation Générale à la Langue Française (DGLF) en Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France (DGLFLF). Cette initiative traduit une extension du champ d'intervention de cette institution rattachée au Ministère de la Culture. D'où les activités et les recherches concernant des «langues de France » autres que le français (dont l'amazighe) qui sont désormais soutenues régulièrement par cette institution. Celle-ci « élabore la politique linguistique du Gouvernement en liaison avec les autres départements ministériels. […] Elle s'efforce de valoriser les langues de France et de développer le plurilinguisme ».

Conclusion :

L'amazighe ainsi répertorié comme « langue de France », doit en conséquence être traité comme telle pour aboutir, à terme, comme le dit S. Chaker, à la création d'un CAPES de l'amazighe, et donc à des postes et à des enseignements stabilisés dans le secondaire.

D'autre part, la valeur géo-stratégique de la présence amazighe en France devrait interpeller les décideurs français, en ce sens que la majorité des amazighophones vivant dans l'hexagone sont de nationalité française et disposent d'une connaissance naturelle et intime d'une « langue de France » à même de contribuer à la valorisation d'un patrimoine linguistique et culturel, lui-même, facteur d'intégration harmonieuse de cette population. De plus, ces jeunes français, maîtrisant les deux cultures, pourront servir d'interface, aussi bien au plan intérieur, avec les autres jeunes de la même communauté qui peuvent présenter des difficultés d'intégration, qu'au plan extérieur, avec les communautés d'origine et les pays concernés.

Michel Quitout, enseignant-chercheur, France

1. Ce chiffre est composé pour 2/3 d'amazighophones d'origine algérienne et pour 1/3 d'amazighophones d'origine marocaine. Sur cette population, une nette majorité est de nationalité française ou en voie de l'être. Pour de plus amples connaissances sur ces questions, cf. les travaux de Salem Chaker (1989 et suiv.).

Texte légèrement remanié d'une conférence donnée le 13 novembre 2006 à Tahala (province de Taza) à l'occasion des journées de formation en langue et culture amazighes organisées par l'Association AL Irfan présidée par M. Akerdad en partenariat avec l'IRCAM

Source : l'Harmattan

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