Emigration au miroir de la poésie amazighe du Maroc

[...] La poésie chantée des populations berbérophones, en particulier, reste pour le grand public inconnue. Or ces populations, les Chleuhs du sud-ouest d'abord, ont ouvert en France le chemin de la migration marocaine de travail.

Représentées dès avant la Grande Guerre, elles comptaient en 1930 pour les neuf dixièmes de cette main d’œuvre ; en 1960, après qu'avait augmenté la part des arabophones, pour les trois quarts.

Alors et comme s'emballait la demande, sont venus s'ajouter des amazighes de l'Atlas central, plus les Rifains que ne captaient pas en priorité la Belgique, les Pays-Bas, ou l'Allemagne.

De nos jours, une moitié des quelques 590 000 marocains vivant en France est de culture berbère, à quoi il convient d'ajouter l'effectif de leurs compatriotes berbères ayant changé de nationalité - disons une moitié, encore, des 68 200 ex-Marocains français par acquisition qu'avait dénombrés le recensement de mars 1990.

Réserve étant faite de ces jeunes à qui leurs parents n'ont pas transmis la langue maternelle- la déperdition est bien moindre que pour les Kabyles et les Portugais a révélé l'INSEE (1)- on doit avoir dans l'Hexagone 300 000 locuteurs des parlers berbères marocains.

Au Maroc faut-il rappeler, la population compterait 40 % de berbérophones. Cette base est large ; elle dépêche dans toute l'Europe des migrants qui trouvent en France leur principale réceptacle et atteignent là le troisième rang des communautés étrangères : approcher la culture berbère marocaine, et d'abord entendre une littérature populaire dont la partie la plus vivante est poésie chantée, écouter avant tout ce qui se dit de l'exil ouvrier... ce ne serait pas maladroit.

La poésie orale vecteur, vecteur de transmission des valeurs


Dans le Maroc rural, pour un ensemble de raisons où dominent l'exiguïté des ressources et le mode collectivement contrôlé de leur mise en valeur, les groupements berbères présentent, en général, une taille restreinte et beaucoup de cohésion. On n'arrive pas à faire qu'aucune tête ne dépasse; mais que toutes s'emplissent des mêmes valeurs, d'une seule idéologie, cela est voulu et la poésie orale, souvent une activité collective, toujours un discours convenu, fortement y contribue.

Le distique ou la très courte pièce que les gens improvisent pour la danse chantée collective ne véhiculent certes qu'une pensée ramassée mais, ludique ou frappée de sagesse, elle est ressassée longuement:

« Biljik, c'est la Belgique que veut la jeunesse:

L'argent s'y trouve mais 'faut déjà y aller'!

Que le coeur ne te poigne quand tu vois ceux de France revenir au volant.

Car ce qu'ils en ont en main c'est que la roue tourne! »

A l'écart des oreilles masculines, les femmes ont des joutes où former aussi, à l'occasion, un point de vue sur la migration:

« ...Tirou cultive ses champs à Wausmid et dans la plaine en contrebas.

Pendant que Ou-Tekhchi fait l'esclave chez les commerçants;

-Je préfère mon émigré et ses mandats à vos campements sur les pentes du Jebel Koucer;

-Eh! J’y ai vécu, et n'en ai pas crié divorce;

L'ambre et l'argent suivaient avec moi le troupeau,

Je porte fibules, et toi ma pas, ma pauvre Habdjou...(4) »

Mais c'est à l'unisson qu’elles clament contre la croqueuse d'hommes :

« O Fransa, tu es bien sorcière;

Qui accoste, il s'écrie pour qu'un autre embarque (5)

A l'unisson, qu’elles mêlent leurs inquiétudes:

Malheur! Je grimperai au sommet du Tichka,

Pour voir les jeunes travailler parmi les étrangers.

Caporal, ne donne ni pelle ni pioche à mon ami trop jeune!

Mère, prie pour qu'il ne m’enterre pas parmi les étrangers (6)! »

Ces genres restes courts. Et réservés aux cantons d'origine. Mais voici l'ample poésie des chansonniers, des 'trouveurs' préfère Paulette Galand-Pernet, ces poètes musiciens itinérants, audacieux comme nos satiristes de cabarets, et que conduit un ''rais" en pays chleuh, l'amdyaz chez les imazighen.

Leur art se prête à développements, et il a accompagné, lui, les migrants dans leur exil. Dans la région parisienne, en effet jusqu'à ce que leurs familles commencent à entourer des travailleurs de plus en plus nombreux, le communautarisme berbère et les méthodes de recrutement voulu par certaines entreprises ont concouru à la formation d'agrégats quasi ethniques, parfois villageois et lignagers jusque dans le détail du plan au sol.

Les Chants des Trouveurs présents au coeur des communautés exilées.


Dans les colonies ainsi formées, aux jours de repos, la nostalgie certes s'allégeait, mais aussi le sens des valeurs traditionnelles se réassurait à l'écoute des chants de trouveurs ; un disque tournait, ou bien un maître et sa troupe officiaient. Rais Lahoucine ou Sihal, par exemple, travailleur émigré lui-même après avoir fait le baladin dans la région de Tiznit; au début des années 60, l'ORTF l'enregistra dans plusieurs titres pour nourrir ses programmes à destination des immigrés chleuhs:

« Quel n'est pas notre étonnement, ah! Comment comprendrions nous!

De voir parmi les nôtres, ouvriers, des gens hors de bon sens!

Il est parti le voyageur laissant là ses enfants,

Son père et sa mère et ses proches.

'Me voila sur le point de partir, leur dit-il,

Encore un mois ou deux : je vous enverrai de l'argent.

On peut écrire, partout, des mandats : je vous en enverrai!'

Mais il est à peine à Paris qu'il oublie sa famille,

A peine arrivé, les yeux emplis de choses jamais vues!

Jolies femmes, autobus et métro, mes amis,

Et l'avenue de l'Opéra! Il fréquente les courses.

Quinzaine après quinzaine, l'argent lui fait défaut;

Le voila même, o malheureux, sans argent de retour!

Vingt ans se passent, vingt ans et plus.

La prière? Il n'a point prié! Le ramadan? Il l'a croqué!

Le voyage est pour nous chose bonne, convenable et licite,

Mais le terme en doit être bien affirmé:

Un an, ou deux, trois au plus, seront suffisants.

A Dieu nous demandons de nous accorder le pardon? »'

Le poème qu'on vient de lire, ici presque dans son intégralité, prenait position dans un débat auguré dès les origines. Est-il permis de partir travailler chez les Européens ; par rapport aux siens, eu égard à l'Islam? Dans les années 30, un maître si talentueux qu'il reste dans toutes les mémoires, le rais Lhadj Belaid, s'était évidemment prononcé sur la question. Non sans frôler l'innovation blâmable, mais avec toute l'habilité du lettré formé dans une zaouïa presque religieuse- ce qui est exceptionnel pour un adepte de 'la science des tripes', la poésie- lui, avait chanté que la migration est souhaitable :

« En trouver un qui ne soit pas expatrié!

En Tunisie l'un, l'autre à Paris ou à Saint-Étienne.

Mais qui s'en va pour le bien des siens reste irréprochable.

Bien nés sont, et grandis vertueux.

Ceux que leur sort ne contente pas, qui ne se résignent pas à l'impuissance.

'Même les cimetières, ce sont les ouvriers de France qui les entretiennent!

Et les tombeaux des saints locaux ainsi qu'une bonne part des mosquées » poursuit le poème. Puis vient sa leçon, et je ne reprends maintenant la traduction de Paulette Galand:

« Ah combien d'hypothèques a levé le mandat de Paris!

Combien de miséreux- et je dis vrai- on reçu de quoi vivre!

A qui observe la prière tout est licite

De ce que lui gagna la sueur du travail.

Quelle mauvaise raison pourrait-on donc trouver

Pour se refuser au voyage d'outre-mer? »

La crainte de la contamination par l'Occident


Trois décennies ayant passé, on a vu la prudence de Lahoucine ou Sihal : partir en France, oui, mais ne pas s'y éterniser. Une dizaine d'années encore, l'émigration marocaine multiplié par dix, et voici l'opinion toute négative d'un amdyaz réputé dans l'Atlas central:

« Les imazighen ont migré, déserté, ils ne sont pas restés.

Par Dieu, le résultat c'est bien la misère!

Considérez les jeunes, tel ou tel parmi les enfants;

Ils affirment : 'Un peu plus grands nous partirons tous'

J'ai voulu voir auprès des vieux, ils ont regretté:

'Si nous étions valides, tous nous partirions, car ici rien de bon'.

Regardez ceux-ci prier, les hypocrites!

'J'égrène mon chapelet, diront-ils, je récite mes litanies...

Quand ils comptent l'argent sur leurs doigts!

S'impatientent pour un contrat!

Oublieux des plus courts versets; oh!

L'haïssable concupiscence.

A quoi bon un décor carrelé pour toi qui t'en tiens éloigné?

Et de quel attrait l'automobile quand bien même on se l'est procurée?

Tu possèdes des abris à moutons, tu as du bien, cependant

Ne va pas croire que tu en jouiras dans la nuit du tombeau.

Malheur à qui t'offense, o Seigneur,

Tandis que cette vie passe, comme la pluie par le soleil chassée.

Le thésauriseur que vaut-il, l'ingrat qui n'a pas rendu grâces?

C'est comme s'il avait acquis une terre desséchée,

Il confie la semence au désert, ainsi la perd...

Et qui conteste mon poème, je le dis,

En tient pour notre désarroi du temps du Protectorat.

Jours révolus, clarté retrouvée, les Français ont du passer la main.

Dieu! Dieu! Lui seul est éternel...Accordons-nous le pardons. »

Si Belaid, au risque de l'innovation répréhensible, s'efforçait de raffiner sur ce qu'est le respect du à son sort chez les musulmans, notre amdyaz fait en sens inverse l'effort du théologien, voire joue le politicien au final, en quelques traits choisis parmi les plus aptes à susciter le dégoût, il brosse un portrait expressionniste de l'émigré contaminé par l'Occident:

« Il s'est embelli de mèches, notre émigré, le bel Européen!

Il pue le vin comme un colporteur les épices.

Et sa bouche empeste la fumée autant que la gueule du fourneau;

Au demeurant dans cette vie déjà brûlé, avant d'atteindre l'autre, et ne le sachant (9). »

Mutation de la poésie berbère relative à l'émigration


A l'heure où le poème qu'on vient de lire s'écoutait dans l'Atlas central, et tandis que la poésie chantée de rais continuait d'être appréciée, quelques jeunes Chleuhs entreprirent de mettre la musique berbère au diapason du monde. On était en 1973, le groupe Ousman allait naitre : j'ai relaté ailleurs une décennie de l'aventure et vanté ses mérites (10). Le solliste vocal d'Ousman et son mélodiste attitré, Ammouri Mbarek, poursuit en transfuge une carrière fidèle à l'intention créatrice ; sa neuvième cassette est sortir cette année. De la deuxième, il nous faut absolument retenir azemz ad (Ce temps, cette époque-ci) , un texte écrit avec Ahmed Hajjaji, un ancien émigré, vers 1978:

Triptyque du temps présent


« Ce monde veut l'embrouille, non de saines transactions;

Au voisin, le voisin se querelle ; ah ça, discorde, tu sévis!

Vents de poussières par l'Est, brouillard par l'Ouest...

Et ça claque, "Machreq", ça tonne en ton mitan!

Les maîtres, deux vous étiés, mais toi l'orphelin, pas un ne te voit.

Tes lopins : voilà ce qui, l'un contre l'autre, les fait gronder tels des chiens!

Nous avions donné du fer au forgeron, donné la forge aussi,

Afin qu'il procure son soc, et que nous labourions...

Lui en a fait sa lame, c'est pour nous égorger,

Il vise ce qu'ont transmis nos pères, voudrait nous dépouiller.

Fut un temps, par chez nous, le razzieur soldait l'esclave;

L'agent des Houillères mène à présent les deux dans des souterrains...

Jusqu'à ce que le souffle et la force leur manquent.

Alors: 'Bon vent!'

Le gars est comme une outre crevée, inapte à puiser. »

Des milliers de travailleurs marocains se sont exilés en France : seule, ou presque, la poésie chantée témoigne de leur vécu.


L'heure n'est plus à la spéculation religieuse et morale mais à la dénonciation des équilibres du monde. En trois scènes enchâssées l'une dans l'autre comme des poupées russes, sans rejeter le symbolisme de la poésie chleuh ni son réalisme d'image, le procès est mené. Ou plutôt, un jugement est mis à la portée de l'esprit de l'auditeur. La composition musicale, puisque cette dimension importe davantage que dans le travail des trouveurs, propose au demeurant son aide.

Ainsi la scène 'internationale' tend-elle à se séparer des tableaux suivants, qui sont liés du coup par le fait qu'un récitatif presque traditionnel la propose, entrecoupé de la la la évoquant la diction d'une mélodie mètre. Il y faudrait un disque, encarté dans cette revue, pour être mieux compris- parce que évidemment cette cassette est à peu près indisponible en France; au Maroc même, quel sort un anarchique marché lui réserve-t-il...'ce temps-ci'?

Un tout autre commentaire s'impose à présent. On a fermé, fin 1990, la dernière mine de charbon encore en activités dans le nord de la France. Cela n'est pas rien dans l'histoire de la migration marocaine de travail. Des gars du Sud en bonne santé, soixante-cinq kilos au moins et l'épaule dûment tamponné 'bon pour le service', il en est passé 80 000 dans les mines françaises. Au meilleur du plein emploi, en 1964 et 1965, 11 000 d'entre eux s'y époumonaient ensemble, la moitié au fond, presque tous sur le front de taille. Cependant, où sont les sources pour une histoire de ce vécu? Quelles traces littéraires a-t-il laissées? On est obligé de constater qu'à l'exclusion d'une page - allez, deux- dans Les Boucs de Driss Chraibi (11) et de deux demi pages dans le Déterreur de Mohamed Khair-Eddine (12), rien n'est remonté en surface de toutes ces vies au fond.

Rien n'a filtré, n'a percolé. Et voilà pourquoi le texte Azemz ad ainsi que toute la poésie chantée des populations maghrébines, aussi bien la professionnelle que la villageoise, dès lors qu'elle a été transcrite, traduite, glosée par ses spécialistes, voila pourquoi cette littérature devrait rejoindre au panthéon des ouvres la littérature imprimée qui fascine tant d'universitaires des deux cotés de la Méditerranée.

Ah! de Khair-Eddine, il y a ce cris aussi, pour fuir Agadir après le séisme :

« Fais-moi un passeport je veux partir en France

Etre un simple mineur

Dans le rectum du sol noir » (13)

Une mutation décidément politique


Oeuvres d'orature et sémiologique littéraire, c'est dit. Le discours politique maintenant, puisqu'il revient si souvent sur la question de l'immigration maghrébine. Saturé de publicistes, riches d'historiens, de sociologues, d'économistes, notre espace public d'information et de réflexion se soucie-t-il assez de la pensée des travailleurs étrangers? Ce n'est pas sûr.

Il en étonnerait plus d'un chez nous, cet amdyaz (chanteur-poête ou troubadour) qui explique qu'il ne faut pas partir gagner sa vie en France, pourquoi il ne faut pas partir. Je pense qu'il intéressera aussi, ce parolier d'Ammouri Mbarek, Ali Amayou, épicier à Aulnay-sous-Bois, dont un poème évoque pour ses frères d'exil le danger Le Pen. Je lui laisserai l'écho : c'est ici que mes mots s'arrêtent.

« J'entend vos pleurnicheries, les gars,

Je n'en vois pas le motif et voudrais comprendre...

Si c'est ta providence, O mon Dieu:

Ce roumi n'est pas à craindre, ni ses légions!

Si l'ont doit quitter ce pays ; mais nous l'avions en tête!

Souvenez-vous, quand on leur a crié de fuir le notre,

Et face au refusé usé de la force et des armes.

Ce que le moindre sillon donnait, eux le prenaient;

Mais nous, pourquoi s'inquiéter, nous ne tenons rien;

On n'est pas là médecin, ou pilote d'avion.

Où que j'aille, la pioche est à ma main.

Et je m'y ferai serf pour mon pain.

Il m'attriste celui qui pleurniche: 'où irais-je?'

Pardi, mon frère : 'chez nous!' Où nous naquîmes, on nous attend.

Je ne vais pas pleurer en route, la joie m'excite plutôt.

Quand j'avance vers les miens, vers ceux dont je suis né »(14)

Adapté de l'article de Claude Lefébure, chargé de recherche au CNRS et Professeur à l'EHESS (Paris).

NOTES:

  • (1)Insee, Les Etrangers en France (Coll. Contours et caractères) Paris, 1994, voir aussi Salem Chaker, Quelle avenir pour la langue berbère en France ?, H & M n° 1179, septembre 1994.
  • (2) B. Loetat-Jacob, musique et fêtes au Haut Atlas, paris, Mouton/EHESS, 1980, p 136 (retraduit)
  • (3)M. Peyron, Isaffen gkbanin/Rivières profondes, Casablanca, Wallada, 1993, p 204 (retraduit)
  • (4) CL.Lefébure, Tensons des Ist-Atta : la poésie féminine beraber comme mode de participation sociale, littérature orale arabo-berbère, n°8, 1977, p.117.
  • (5) CL.Lefébure, France, terre d’écueils. Une suite d’extraits littéraire berbères, in K. Basfao et J-R Henry, Le Maghreb, l’Europe et la France, Paris, CNRS, 1992, p.257.
  • (6) M. Souag, l’ahidous pleure les exilés, lamalif, n°82, 1976, p.43
  • (7) P.Galand-Pernet, 'Receuil de poèmes chleuhs I : chants de trouveurs,'Paris, Klincksiek, 1972, pp. 86-87
  • (8) Ibid, p.51
  • (9) CI. Lefébure, 'Contrat mensonger, un chant d'amdyas sur l'émigration' Etdues et documents berbères, n°3, 1987, pp. 33-37
  • (10) CI. Lefébure, 'Ousman, la chanson berbère reverdie' in J.R. Henry 'Nouveaux enjeux culturel au Maghreb', Paris, CNRS, 1986 pp 189-208
  • (11) D. Chraibi, 'Les Boucs', Paris, Denoel, 1955
  • (12) M. Khair-Eddine, 'Le Déterreur', Paris, Seuil, 1973
  • (13) M. Khair-Eddine, 'Agadir', Paris, Seuil, 1967, p.31
  • (14) Cf. op.cit.en note 4, p.259