Christianisme amazigh

Le caractère religieux de l’esprit berbère se vivifie avec le christianisme

La domination romaine n’entrava pas la diffusion des cultes libyques et puniques. On a même pu soutenir qu’elle la favorisa. Les milliers d’ex-voto de terres cuites, d’inscriptions ou de monnaies que l’on a découverts montrent que sous le nom de Saturnus Augustus on continuait à adorer Baal Hammon, vieillard assis sur un trône, tenant dans sa dextre une faucille, et que Tanit, la divinité poliade de la Carthage punique, survivait en Caelestis et peut-être, sous une forme dérivée, en une déesse nourricière allaitant un enfant. Un bas-relief d’époque romaine découvert aux environs de Béjaia nous a fait connaître les noms de quelques divinités indigènes : Marcuta, Macurgus, Vihina, Bonchor, Varsissima, Matila, Iuna, dont la personnalité demeure malheureusement enveloppée d’ombre.

Le christianisme trouva en Berbérie un terrain favorable, car l’aristocratie avait été préparée au monothéisme par la philosophie, le peuple par l’hénothéisme punique. Aussi fît-il de rapides progrès. C’est avec une scène de martyre que l’Afrique chrétienne entre, en 180, dans l’histoire. L’ardeur fougueuse des Berbères ne cessa d’offrir des victimes aux persécuteurs.

On arrêta, en 203, cinq chrétiens. Parmi eux figurait une jeune femme de l’aristocratie locale, âgée seulement de vingt-deux ans, mariée et mère d’un petit enfant encore au sein, sainte Perpétue (Vibia Perpetua). L’Église de Carthage, que des Orientaux évangélisèrent, fut, comme celle de Rome et de Lyon, de langue grecque. Les prédicateurs romains du IIème siècle conservèrent le grec dans la liturgie, mais durent faire leur prédication en latin. Aussi les premiers actes des martyrs furent-ils rédigés à la fois dans les deux langues. Perpétue parlait grec aux clercs, latin à ses proches. Tertullien commença à écrire en grec. Il est certain qu’on employait simultanément les deux langues dans l’Église de Carthage. Au IIème siècle, elle se rallia définitivement au latin.

Des traductions latines de la Bible existaient en 180. Les martyrs scillitains, hommes simples qui devaient ignorer le grec, possédaient « les livres vénérables de la loi divine et les épîtres du juste Paul ». A la fin du IIème siècle, un pape, un évêque et un hérétique écrivirent des ouvrages en latin. Mais c’est avec Tertullien que la littérature latine chrétienne produisit ses premiers chefs-d’œuvre. Tertullien (Quintus Septimius Florens Tertullianus) était le fils d’un centurion de la cohorte proconsulaire. Né à Carthage vers 155 ou 160, il y reçut l’éducation du parfait rhéteur et acquit une érudition étendue, une connaissance égale du latin et du grec, des notions de médecine et de sciences naturelles, et surtout une solide culture juridique. Soudain, il tourna court et se convertit au christianisme. Un Berbère converti, mais qui, sous le placage chrétien, gardait toutes les passions, toute l’intransigeance, toute l’indiscipline du Berbère. Il ne concevait le christianisme que d’un point de vue rigoriste. Sa théologie abordait les plus hauts sujets : l’existence de Dieu (De testimonio animae), la nature de l’âme (De anima), le jugement dernier (De resurrectione carnis). Il multipliait les conseils de morale et de discipline intransigeantes (De baptismo, De oratione, De paenitentia), censurait d’un esprit mordant la coquetterie des femmes à l’occasion de leur toilette (De cultu feminarum) ou du voile des jeunes filles (De virginibus velandis) et prônait la chasteté (Ad uxorem, De pudicitia)(1).

Le christianisme berbère dépasse les frontières de la domination romaine

Mais le christianisme n’était-il pas cantonné dans les seules villes et finalement confondu avec une nouvelle forme d’assimilation ? On doit s’inscrire en faux contre cette vue restrictive. Les longues listes épiscopales des conciles africains, les basiliques de simples bourgades, dont nous ignorons jusqu’au nom, les épitaphes d’humbles paysans et même de chefs berbères dans des régions apparemment peu romanisées, comme la chaîne des Babors où le roi des Ukutameni (les futurs Ketama du Moyen Age) se dit «servus Dei » au V ème siècle, sont autant de témoignages d’une évangélisation qui, en certains points, semble même avoir dépassé les limites de la domination impériale. L’évangélisation franchit également les limites chronologiques de la domination romaine, elle se poursuivit pendant les époques vandales et byzantine (2).

L’apport stratégique de la Berbérie à l’histoire de l’Église catholique

Avec le martyre des Scillitains en 180, l’Église d’Afrique nous donne enfin la preuve de son existence. Quelles vont être les particularités de cette Église africaine ? 1°)- Tout d’abord il semble sérieusement établi que l’usage courant du latin dans l’Église vienne d’Afrique du Nord. En effet, Rome est encore très hellénisée lorsque les actes des martyrs de Scillium sont rédigés en latin. Ce sont les premiers documents latins chrétiens que nous possédions. D’autre part, les premières traductions latines de la Bible paraissent bien être d’origine nord-africaine.

  • 2°)- De tous les pays chrétiens occidentaux, l’Afrique est le premier à posséder une collection complète des canons promulgués lors de ses anciens conciles.
  • 3°)- Ce qui frappe également, c’est le grand nombre des sièges épiscopaux. Dès la fin de l’époque de Tertullien, 70 évêques africains et numides sont présents au synode de Carthage assemblé pour discuter du baptême des hérétiques. Quelques années plus tard, sous Donat, prédécesseur de saint Cyprien, on compte 90 évêques au concile de Lambèse.

De 251 à 256 se réunissent sept conciles. A celui du 1er septembre 256, 87 évêques, et beaucoup sont absents. On peut donc admettre sans peine qu’il y a de 130 à 150 sièges épiscopaux pour l’Afrique. Au début du IV ème siècle, vers 335, les donatistes peuvent assembler à Carthage un concile de 270 évêques(1). Au commencement du V ème siècle, à la conférence de 411 à Carthage, on compte 286 évêques catholiques présents et 279 donatistes. On sait, si l’on tient compte des absents, que cela représente à peu près 470 évêchés pour chaque parti. Aucun autre pays du monde chrétien n’en a alors autant(3).

Un pape Berbère établit la liste des livres sacrés chrétiens

Saint Victor 1er. Un pape berbère ! Il naît en Afrique et occupe, pendant dix années (189-199), sous les empereurs Commode et Septime Sévère, le siège de saint Pierre à Rome. Pour assurer à sa base la foi catholique, il établit la liste des livres sacrées –car là encore, à cette époque, une certaine fantaisie règne ! - Il reconnaît quatre Évangiles, ce que saint Irénée établira avec tant de force(4)(2).

(1) Charles André Julien, Histoire de l’Afrique du Nord. Des origines à 1830 (Paris, 1951, 1969, réédition Payot & Rivages, 1994) p. 221-226

(2) Gabriel Camps, Les Berbères, 1980, ici 1987, éditions Errance, p. 128-129

(3) Abbé Vincent Serralda et André Huard Le Berbère…Lumière de l’Occident, Nouvelles éditions latines, p. 33-35

(4) Abbé Vincent Serralda et André Huard Le Berbère…op.cit., p. 51

Notes


  • 1- Selon Saint Augstin dans Explication de quelques passages de l'Epitre aux Romains, les paysans Numides se qualifiaient à son époque de chachani pour se distinguer des citadins christianisés. Alors pour faire le prosélytisme auprès des Numides l'Evèque d'Hippone (SoukAhras dans l'actuelle Algérie) conseille aux prêtres d’apprendre le chachani qui est la langue libyco-punique. Son témoignage étant sure et certain la christianisation des Numides au tiers du Ve siècle n’était qu’à ses débuts.
  • 2-Cette formulation est contraire aux faits historiques. Les papes de l’époque étaient des personnes manipulables et Marcion, gnostique et forcément hérétique a réussi à faire éditer le premier Evangile canon qui porte son nom après avoir délibérément soudoyé le pape qui lui accorda la bénédiction.

La réaction de Saint Irénée est une réaction teintée de gnosticisme en admettant le 4eme évangile selon Jean comme canonique; ce qui lui a valu la contestation par les évêques contemporains. Ce n’est qu'au Concile de Nicée en 325 que le 4eme évangile actuel avait été reconnus comme étant canoniques. Le sens de canonique ne signifie ni vrai ni faux mais reconnus par une assemblée délibérante. pour l’usage de l’Eglise et des croyants pour le culte et le droit. Le christianisme est une religion qui fonctionne avec des doctrines qui sont soumises au vote d’une assemblée délibérante et non par une Révélation divine comme dans le judaïsme et l’Islam. Les Evangiles dits apocryphes ne déméritent pas non plus car l’attribut apocryphe en grec signifie privé. Mais associer un Pape amazighe à la fixation du canon de l’Eglise constitue à mon avis une louange qui n’est pas à sa place.

Addendum


  • (NB3): Il ne s'agit pas du christianisme à proprement parlé mais de sectes relevant de l'adoration du Christ. Tertullien fut déclaré hérétique par l'Eglise de Rome quand il adhéra à l'enseignement de Montan, un gnostique de l'Asie mineure, en l'an 207. C'est le rigorisme excessif de Tertullien qui rendit inévitable la persécution des sectes chrétiennes naissantes en [[Numidie]]]]. L' Afrique du nord était ouverte à toutes les pensées religieuses de l'époque.
  • (NB4): la traduction des écritures saintes du Nouveau Testament du grec au latin n'ont été possible qu'après l'édition des Hexapla d'Origène de Césarée à la fin du IIIe siecle apres J-C. C'est le contemporain et ami de Saint Augustin, Saint Jerome qui édita la Vulgate en latin à la fin du IVe siècle.

Voir André Wautier: les manifestations du Dieu caché, Editions Ganesha Montréal 1992(collection Gnose éternelle). LallaYetto Kushel.