Carthage en Berbérie

I. Expansion phénicienne en Afrique du Nord

La Berbérie a été marquée depuis l'antiquité par la présence de plusieurs civilisations, différentes les unes des autres, de plusieurs peuples venant d'horizons divers. Apportant avec eux la civilisation et semant la destruction, chacun d'eux a laissé des traces. Les premiers à avoir pris contact avec les "Berbères" sont les Phéniciens, dont la présence remonte au XIIème siècle avant J.C.

Suite à leur politique commerciale, ils ont construit plusieurs comptoirs sur la côte africaine; et cela à l'instar d'autres qui ont été fondés autour du bassin méditerranéen et qui servaient de relais. A ce sujet Diodore de Sicile écrivait : (les Phéniciens qui, depuis une époque lointaine, naviguaient cesse pour faire le commerce, avaient fondé beaucoup de colonies sur les côtes de la Libye et un certain nombre d'autres dans les parties occidentales de l'Europe). Une question se pose : quelles sont les raisons qui ont poussé les Phéniciens à s'aventurer vers l'Afrique du Nord ? Pour pouvoir y répondre, nous devons remonter loin dans l'histoire et nous tourner vers la Phénicie.

Après l'invasion des Peuples de la Mer en terre cananéenne, cette dernière s'est vue enrichir par de nouvelles données ethniques et culturelles. Les cités phéniciennes ont eu un accroissement démographique dû à l'arrivée de nouvelles population chassées par les Hébreux ou les Philistins. Ce passage de population dans une même cité cananéenne a donné naissance à un nouveau produit ethnique, (les Phéniciens), qui maîtrisaient les secrets de la construction navale en se substituant à l'ancien système de l'encasment.

L'exiguïté des territoires phéniciens mettait la Phénicie devant un grand problème, celui de satisfaire les besoins alimentaires d'une population de plus en plus croissante, et cela malgré leur savoir-faire en matière d'agriculture et la fertilité de leurs terres, chose qui les a incités à chercher de nouvelles terres en Méditerranée. A tout cela s'ajoute la chute des Egéens qui a créé un vide qu'il fallait combler, ce qui a permis à ce peuple de marins de s'aventurer vers le soleil couchant sans que le concurrent égéen puisse intervenir pour entraver ses projets d'expansion. Sans oublier la richesse des forêts du Liban en bois, matière première pour la construction navale. Tout ces facteurs, la supériorité technique, l'étroitesse de leurs territoires, la disparition de leurs concurrents égéens, la richesse de leurs forêts en plus de la capacité de leurs unités marines de s'aventurer avec de lourdes cargaisons loin de leurs métropoles, ouvraient grand les portes de le Méditerranée qui n'attendait que leur intervention.

Le choix du terrain pour la fondation de nouvelles colonies n'est pas un fait du hasard. Tout d'abord, des unités marines sont envoyées en reconnaissance pour explorer de nouvelles terres. Le terrain repéré, ils entament une nouvelle phase, celle d'une exploitation strictement commerciale qui donne naissance à de petits comptoirs jouant le rôle de relais pour les navires marchands qui sillonnent le bassin occidental de la Méditerranée. Puis ces petits comptoirs vont se transformer avec le temps en véritables colonies de peuplement dont les populations viennent de la Phénicie chercher des conditions économiques meilleures. Un fait doit être signalé, l'Etat phénicien ne détenait pas le monopole de fondation de nouvelles colonies. Des individus, des gens qui n'avaient pas réussi à faire carrière dans leur propre pays, se sont aventurés vers d'autres horizons, notamment en Méditerranée occidentale pour fonder des colonies (sauvages).

La fondation d'un comptoir vers la fin du IXe siècle (814 avant J.C.) - contrairement aux autres établissements qui n'eurent en réalité aucune influence sérieuse sur le destin de la région - va se transformer avec le temps et s'ériger en un véritable (empire) qui va jouer un rôle déterminant, pas seulement dans tout le bassin occidental de la Méditerranée. Ce comptoir avait pour nom (Carthage).

II. Fondation de Carthage

Les historiens antiques confondaient souvent le mythe et la réalité, chose qu'on trouve souvent dans leurs récits, ce qui les rend peu sûrs et sujets à de sévères critiques de la part des historiens modernes. Et comme tous les peuples sont avides de légendes, l'histoire et le récit concernant la fondation de Carthage n'a pas fait exception à la règle.

D'après la légende, Carthage a été fondée par un groupe d'exilés tyriens sous le commandement de la princesse Elissa, sœur du roi de Tyr, Pygmalion, qui, cherchant à s'accaparer les richesses de son beau-frère Acherbas (Sicharbas), grand prêtre de Melqart, l'avait fait tuer. Fuyant la tyrannie de son frère, Elissa (ou Didon) et ses partisans, choisissant l'exil, se dirigèrent vers l'occident lointain où ils fondèrent (Quart Hadasht), c'est-à-dire une (ville nouvelle).

Alors, Carthage est-elle l'aboutissement du conflit qui opposa le trône à l'autel ? ou est-elle au contraire une fondation officielle conçue et réalisée par Tyr ?

D'après Decret et Fantar l'hypothèse du conflit se heurte à une difficulté sérieuse. Rien dans les relations qu'entretenaient Carthage et Tyr ne démontre une quelconque inimitié. Au contraire, Carthage manifestait une haute considération à sa cité mère, en envoyant annuellement de riches cadeaux au temple de Melqart et par des sacrifices, ainsi que par une ambassade carthaginoise envoyée dans la métropole pour rendre hommage à leurs ancêtres. Ce pèlerinage n'est pas seulement d'ordre religieux, mais également d'ordre politique, renouvelant (par le geste et la parole, les liens de soumission et de dévotion devant la divinité et son lieutenant sur terre en la personne du roi). D'après eux, la présence de la princesse Elissa n'est qu'une preuve qui vient affirmer l'hypothèse de la fondation officielle de Carthage.

D'Ailleurs, le choix du site ne peut être dû au hasard, cela prouve que le terrain a été connu et repéré d'avance. Charles André Julien, qui a devancé les deux historiens suscités, émet une hypothèse presque analogue. D'après lui ce ne sont pas des fugitifs de la tyrannie de Pygmation qui sont à l'origine de Carthage, mais des colons tyriens et chypriotes. Il met par ailleurs l'existence de la princesse Elissa en doute, sans pour autant remettre encause le caractère de la fondation, en considérant les dîmes et offrandes que Carthage versa pendant longtemps au Melqart comme un geste démontrant sa dépendance vis-à-vis de Tyr, et non comme une manifestation de piété.

Un assyriologue, E.O. Ferrier nous donne une autre hypothèse, envoyant dans (quart Hadasht) une nouvelle capitale et non pas une (ville neuve). Donc pour lui c'est pas une (ville telle qu'il ne saurait en exister deux semblables). En cherchant la période où Tyr, prise en tenailles par les deux empires égyptien et assyrien, s'est vue obligée de (transférer la capitale du royaume de Tyr dans celui d'Ethiopie pour la soustraire aux attaques assyriennes), cette période ne peut se situer qu'entre 673 et 633 avant J.C.

La légende nous apprend la présence d'un roi, Hiarbas (ou Jarbas), roi des Maxitanis, avec lequel Elissa négocia la location du terrain sur lequel elle va bâtir sa ville; cela va mener à conclure qu'une entité politique existait avant la fondation de Carthage. Quel était le degré d'évolution politique de l'organisation de cette entité politique ? Pour le moment, on ne peut rien avancer, sauf cette autorité n'était pas constituée de (groupuscules nomades qu'une simple démonstration de force aurait suffi à disperser). Camps, se basant toujours sur la légende, pousse plus loin l'idée de l'existence d'une autorité locale, voyant dans le suicide d'Elissa-Didon se sacrifiant sur le bûcher un moyen d'échapper aux exigences de Hiarbas.

III. Extension de Carthage

1. Carthage héritière de Tyr

Carthage entretenait au départ de bonnes relations avec les Berbères qui étaient pour elle source de bénéfices, puisqu'elle occupait le rôle d'intermédiaire entre eux et les autres peuples. Selon l'accord qui a suivi la fondation de Carthage, cette dernière devait payer un tribut annuel aux Berbères, ce qui a été maintenu durant presque trois siècles et demi sans interruption. D'ailleurs, les Berbères voyaient dans les Carthaginois un peuple de mer à l'instar de leurs aïeux les Phéniciens, Qui représentaient une puissance maritime dont toutes les ambitions d'expansion étaient dirigées vers la mer, voulant s'assurer la maîtrise de la Méditerranée occidentale; ils ne représentaient donc aucun danger à leurs yeux. Carthage, tributaire des Berbères, prenait avec le temps de l'ampleur, entretenant des rapports commerciaux avec plusieurs peuples de la Méditerranée. Cette croissance n'est pas venue d'elle-même, mais plusieurs facteurs étaient derrière. Gsell nous donne trois raisons :

La première est due à la présence des Grecs, en même temps que les Phéniciens, dans la partie occidentale de la Méditerranée, ce qui a engendré une sorte d'entente tacite, sans que cela vienne d'un accord formel qui attribue la côte africaine aux Phéniciens.

La deuxième raison provient de la nature hostile de certains peuples africains, espagnols ou sardes, qui ont empêché certaines colonies de se développer, ce qui a été moins ressenti par Carthage.

La troisième est due au déclin de Tyr dès le huitième siècle et son incapacité de défendre ses colonies, ce qui a donné à Carthage plus d'autonomie et lui a permis, avec le temps, de prendre la relève de Tyr, et de devenir la maîtresse des autres colonies.

Le déclin et le faiblesse des Phéniciens d'Orient obligea les établissements phéniciens, officiels ou sauvages, à assurer leur propre sécurité et à organiser leur avenir, ce qui a causé la dislocation de l'empire phénicien et l'autonomie des colonies occidentales qui, face au danger grec, de plus en plus menaçant, se sont vues dans la nécessité de chercher parmi elles une héritière de l'ancienne cité mère qui prendra en main l'organisation de la résistance, et d'étendre leur souveraineté sur de nouveaux territoires.

Même les autres Etats méditerranéens, comme Rome, qui lors de son traité avec Carthage à la fin du IVe siècle, a fait (expresse mention de Tyr) et voyait en Carthage la nouvelle héritière de la métropole déchue.

Pourquoi ce rôle de nouvelle capitale a-t-il échu à Carthage et non pas aux autres colonies comme Utique et Gadès plus anciennes qu'elle ?

Plusieurs facteurs entrent en jeu. Carthage avait une situation géographique excellente, mais cela n'est pas la seule cause, car ce facteur d'Utique, contrairement à Gadès. En plus, la société carthaginoise était dotée d'une forte et riche aristocratie politique et commerçante; l'histoire de Carthage de sa fondation jusqu'à sa chute va nous révéler des hommes de haute valeur qui ont présidé à ses destinées, comme Malchus au VIe siècle et la grande famille Magon.

2. Extension continentale de Carthage

Le caractère strictement marin des Phéniciens les a laissé voir le domaine de la terre quelque chose de secondaire par rapport à la mer qu'ils revendiquaient comme leur domaine, chose d'ailleurs qui réconfortait les Berbères. Mais suite à des événements qui vont surgir, cette version des choses va changer, puisque la politique expansionniste menée par les Carthaginois a subi un échec total lors de la bataille d'Himère (29 septembre 480 avant J.C.), qui a mis un frein à leur impérialisme maritime et poussé Carthage à se replier sur elle même.

Ce désastre a été un tournant décisif dans l'histoire de la Berbérie. Suite à cette bataille, Carthage a pris l'initiative de tourner sa politique expansionniste vers les terres africaines. Après avoir obtenu l'élaboration du tribut, suite à une guerre contre les Berbères de laquelle elle est sortie vainqueur, Carthage, qui a maintenant les mains libres, va se conduire en maîtresse de la région, et va entreprendre l'agrandissement de son territoire africain.

La perte de la Sicile, plaque tournante de la Méditerranée occidentale et importante source de production de blé poussa Carthage à chercher de nouvelles terres pour subvenir aux besoins alimentaires de sa population qui ne s'arrête pas de croître, notamment avec l'arrivée de nouveau colons venant de Tyr après sa décadence, chose qui l'a poussée à étendre son autorité sur les terres africaines en chassant les autochtones, ou pis encore, les rendant esclaves sur leurs propres terres.

Cette tâche a été facilitée par la présence en Berbérie d'un peuple moins organisé et non structuré au sein d'un Etat solide à l'opposé des Carthaginois qui avaient une grande supériorité d'organisation pour bâtir un empire maritime et terrestre, contrairement à leurs aïeux d'Orient qui trouvèrent en face d'eux deux empires puissants, l'Egyptien et l'Assyrien, qui constituaient un obstacle à toutes cisées ou projets expansionnistes phéniciens.

IV. L'armée carthaginoise

Tout dessein d'expansion ou d'annexion de nouveaux territoires nécessite la présence d'une armée. Carthage, pour mener à terme sa politique d'expansion et de défendre ses acquis en Méditerranée contre les Grecs puis le Romains, a mis sur pied une armée. Quelle était sa composante ?

L'armée carthaginoise comprenait trois catégories de combattants : en premier lieu on trouve des citoyens carthaginois qui, en réalité, sont peu nombreux et de moindre valeur mais qui, en cas de menace directe de leur patrie, se manifestent en grand nombre. En deuxième lieu, on trouve les sujets et auxiliaires, l'écrasante majorité d'entre eux des Berbères, vivant dans les territoires administrés par Carthage, dont le service est considéré comme impôt. En dernier lieu, on trouve des mercenaires, des Espagnols, des Corses, des Siciliens, des Ligures, des Gaulois, des Italiens et quelques Grecs.

Les Carthaginois, comme leurs ancêtres les Phéniciens, n'ont pas un caractère belliqueux; au contraire leurs intérêts se dirigeaient essentiellement vers le commerce et la navigation ce qui explique la rareté de l'élément carthaginois dans l'armée et la prépondérance de l'élément étranger à Carthage.

leur de la première guerre punique par exemple, c'est un officier spartiate, Xantippe, qui a organisé l'armée carthaginoise et a pu battre les troupes de Regulus en se faisant aider par les cavaliers numides. Cet état de chose a rendu les carthaginois dépendants des autres, notamment des Berbères, pour constituer leur armée et se défendre.

L'élément berbère a joué un rôle important et crucial dans les guerres menées par Carthage, et sans eux l'histoire militaire de Carthage (n'aurait) pas été écrite. Alors comment expliquer l'échec militaire de Carthage ? Comme on l'a déjà dit, les Carthaginois n'ont jamais été un peuple guerrier; leur sens du commerce primait sur la guerre. L'impérialisme mercantile des carthaginois ne s'est jamais soucié des victoires militaires, seuls les bénéfices du négoce les intéressaient. On peut dire que cette aristocratie a été à l'origine de la défaite militaire de Carthage.

Dans toute la société carthaginoise, le seul mérite des victoires revenait aux Magonides qui étaient à l'origine de l'expansion carthaginoise depuis le milieu du VIe siècle. Malgré les grandes victoires militaires carthaginoises, l'aristocratie avec son impérialisme mercantile n'a abouti qu'à des paix de compromis, et cela contrairement à leur ennemi juré, Rome, dont l'impérialisme militaire était plus tenace, erreur qui a coûté la vie à Carthage.

V. Apports civilisationnels de Carthage

En accostant sur les rivages de la Berbérie, les Phéniciens ont amené dans les creux de leurs navires la civilisation, ce qui a permis à la Berbérie l'ouverture sur le monde et l'entrée dans l'histoire. Le Berbère voyait-il les civilisations qui sont passées par la Berbérie comme autant de vêtements divers sous les quels son corps et son âme demeuraient identiques à eux-mêmes ? Quel était l'impact de la civilisation carthaginoise sur le Berbère ?

Les Phéniciens, depuis les Carthaginois ont marqué profondément le Berbère. L'écriture, chose connue des Berbéres qui avaient leur propre système de transcription, le tifinagh, a été enrichie par les caractères puniques.

Parler le punique en Berbérie était quelque chose d'ordinaire; cela était dû aux relations commerciales, ainsi qu'à la participation des Berbères aux guerres de Carthage, où ils formaient la majorité de son armée, chose qui a facilité la diffusion de cette langue. A ce sujet Gsell écrivait : presque tous ceux qui ont combattu en Sicile la (langue punique) comprenaient. D'Ailleurs, les rois numides utilisaient de leurs royaumes, sans pour autant négliger la leur. Ce choix est dû essentiellement à la nécessité de se servir d'une langue comprise en Méditerranée.

Concernant leur mode de vie, les Berbères, à force de côtoyer les établissements phéniciens, ont pu apprécier la vie sédentaire et l'urbanisation, ce qui a été à l'origine du bouleversement de leur vie sociale; quelques souverains berbères ont pris conscience de cet important détail et l'ont repris, comme Massinissa qui a compris que tout l'Etat qui se veut solide doit se baser sur des populations sédentaires. sur le plan politique et organisationnel, les Phéniciens ont introduit la notion d'Etat et tout ce qu'il implique comme mode de gestion. C'est grâce à leur influence que des villes comme Hippo, Leptis, Cirta, Siga, etc. ont vu le jour en Afrique du Nord. cela ne veut pas dire que toutes ces villes soient de création carthaginoise; on doit tenir compte des créations spontanées, c'est-à-dire africaine.

Le sufétat, institution carthaginoise, a été adopté par les Berbères; il est resté même après la chute de Carthage, en y apportant des modifications et en élevant le nombre des suffètes de un à trois ou quatre.

Contrairement à, ce q'on croit, Massinissa n'est pas le premier à avoir introduit l'agriculture en Berbérie. Les Berbères la connaissaient avant même la fondation de Carthage. L'apport phénicien et carthaginois n'a pas été grand dans ce domaine; tout ce que les Berbères ont reçu d'eux était une machine a dépiquer, une meilleure technique de sélection de race, ainsi que l'arboriculture. L'apport civilisationnel de Carthage n'a pas été superficiel ni éphémère; au contraire il a été si profond qu'il a bouleversé le mode de vie des Berbères, et donné à une partie d'entre eux l'intime conviction d'appartenir à la race cananéenne.

VI. L'interpénétration civilisatrice

La civilisation punique, contrairement à ce qu'on croit, n'est pas le prolongement de la civilisation phénicienne transplantée de Tyr à Sidon sur les côtes africaines, plus précisément à Carthage; elle est le résultat d'une confrontation pacifique de deux mondes différents, le monde orient le monde africain. C'est ce qui explique l'attachement des populations africaines à cette civilisation même après la chute de Carthage.

Cette interprétation nous oblige à faire la distinction entre Punique et Carthaginois. La civilisation punique n'a pas touché seulement les territoires qui appartenaient à la sphère politique de Carthage; d'autres villes berbères comme Citra et Siga étaient "punicisées" tandis que le qualificatif carthaginois a une dimension politique et administrative qui s'applique uniquement aux territoires sous le contrôle direct de Carthage.

L'interprétation culturelle et ethnique a commencé très tôt. Les villes et villages berbères, comme les fondations phéniciennes et carthaginoises, n'était pas fermées sur elles-mêmes; au contraire des migrations dans les deux sens s'étaient réalisées, des Phéniciens ou des Puniques pouvaient venir s'établir au village avec leur famille pour y travailler comme agriculteurs, artisans ou commerçants. Les mariages entres les deux groupes étaient si fréquents que même les princes et les chefs berbères (...) réclamaient les filles de l'aristocratie punique... pour le mariage. Ce brasage a donné naissance à une nouvelle société et une nouvelle culture à dominante phénicienne et a sécrété également ce qu'on appelle les Libyphéniciens, dont le préambule du peuple d'Hannon a fait mention. Quel était le terme exact en punique ? On l'ignore. Seule la version grecque du peuple nous est parvenue, et on ne sait pas si la traduction est fidèle.

Ces Libyphéniciens étaient mi-phéniciens mi-berbères et de culture punique ; l'apport ethnique était en faveur des Berbères qui, représentaient la majorité, contrairement aux Phéniciens venus d'Orient qui, avec le temps, se sont fondus dans la masse autochtone, mais dont l'apport culturel par contre restait visible et dominant. Gautier considère les Libyphéniciens des Libyens qui, par leur langue et par les mœurs, étaient devenus Phéniciens, (...) des indigènes assimilés...

Cette interpénétration ne permet de les différencier en se basant sur des bases ethniques ou raciales qu'avec difficulté, voire même avec des risques d'erreur. Le brassage était si profond qu'on ne peut pas infirmer l'origine autochtone des personnalités de Carthage telles que Hannon, Hamilcar, Hannibal. A ce sujet Camps écrivait à propos de Massinissa : Ce Numide était aussi un Punique ; ni physiquement ni culturellement, il ne se distinguant de ses adversaires carthaginois, il coulait dans ses veines autant de sang carthaginois qu'il coulait de sang africain dans celles d'Hannibal. Même la langue phénicienne, suite à ses interpénétration et brassage, s'est altérée, ce qui a engendré un parler local qui est le libyco-phénicien. La langue berbère de son côté emprunté des mots au punique ce qui a enrichi son vocabulaire.

Les techniques de construction n'étaient plus le monopole des Carthaginois. Alban, dont le nom milite en faveur de ses origines berbères, était l'architecte du mausolée de Dougga. D'autres édifices comme le tombeau de la Chrétienne ou le Medracen, dont l'apport oriental s'impose, sont en réalité des constructions berbères. Sur le plan religieux, on a du mal à différencier les territoires carthaginois et les cités berbères, car cet élément ne différait guère entre eux. Le culte de Baal Hammon et devint même le Saturne africain à l'époque romaine.

VII. Conclusion

On a tendance à marginaliser les Berbères, ou on voit en eux de simples spectateurs qui contemplent le passage des civilisations sur leurs terres sans participer à son élaboration. D'après les historiens européens, leur rôle consistait à consommer ces civilisations, et à prendre les armes pour les défendre.

Le rôle des Berbères passif, loin de là ; leur attachement à la civilisation punique, par exemple, même après la chute de Carthage, prouve que cette dernière n'était pas un produit strictement oriental; c'est une synthèse de deux cultures, le Berbéro-phénicienne, dans l'élaboration de laquelle les Berbères ont joué un grand rôle.

La langue punique est restée une langue véhiculaire chez une partie de la population de la Berbérie jusqu'à la période de Saint Augustin.

Le rôle que les Berbères ont joué dans les guerres menées par Carthage était si grand que sans eux cette cité n'aurait peut-être pas pu écrire sa glorieuse page de victoires militaires. D'un autre côté, la civilisation punique qui est restée en Berbérie plus de douze siècles, a pu marquer en profondeur la société berbère, ce qui a poussé quelques historiens à voir dans cela la raison qui a facilité l'arabisation et l'islamisation des Berbères. Sujet qui mérite une étude approfondie.

Habib-Allah Mansouri Revue TIFINAGH-05/1995