Almohades


Dynastie amazighe qui domina l'Afrique du Nord et l'Espagne aux XIIe et XIIIe siècles, les Almohades (étymologie arabe : al-muwahhidun ) étaient issus d'un mouvement religieux appuyé par un groupe de tribus masmoudiennes du Haut- Atlas marocain. Les Almohades se développent en réaction aux Almoravides qui dominent depuis Marrakech l'actuel Maroc et la Péninsule Ibérique musulmane puis leur succèdent.

La doctrine almohade


Le fondateur, né vers 1080, en fut Mohamed ibn Abdallah Ibn Toumert, originaire de la région du Souss, de la tribu Harga du groupe des Masmouda. Il alla étudier le droit, la théologie, la philosophie dogmatique ou Kalam à Cordoue et surtout en Orient, où il mis au point une doctrine personnelle qui témoignait d'une réflexion à la fois syncrétique de divers courants juridico-religieux musulmans et d'une puissante originalité, il subit aussi l'influence des idées théologiques asharites, de Gazali et aussi du shi'isme. De retour en afrique du nord à un peu plus de trente ans vers 1118, il se présenta en muhtasib ou « censeur des mœurs », il attaqua les mœurs jugées contraires à la loi musulmane et aussi les fuqaha' (« clergé » des spécialistes en sciences religieuses) malekites, qui formaient l'armature idéologique du régime almoravide. Il leur reprochait l'abandon de l'étude du Coran et de la tradition, leur juridisme sec et borné, leur conception anthropomorphiste de Dieu et de ses attributs qu'il assimilait au polythéisme. Il devenait licite de les combattre comme des impies. Son activisme troubla fortement l'ordre public et, sérieusement menacé par les autorités, rabroué par la foule et pourchassé par le souverain almoravide, il se réfugia dans le Haut-Atlas central, à Tinmel (ou Tinmal) vers 1120-1121 auprès des tribus montagnardes des Masmouda, apparentées au groupe auquel il appartenait lui-même, que leur situation géographique et leur esprit d'indépendance protégeaient de l'intervention du pouvoir central.

Il rallia les Harga et une grande partie des Masmouda, tirant parti de l'hostilité de ces paysans montagnards envers les nomades sahariens du groupe Sanhadja, soutien des Almoravides Il parvint à imposer ses idées à ces tribus frondeuses par une prédication enflammée qu'il développa en langue Amazighe et simplifiée à l'usage des masses dans des sortes d'aide-mémoire ou guides spirituels, les murshida. Il se présenta comme le mahdî dont une croyance diffuse dans l'islam annonçait la venue à la fin des temps pour faire régner la véritable religion. Comme tel, il se présenta comme le seul interprète, impeccable et infaillible, de la loi musulmane. Il usa de procédés où la thaumaturgie et la mise en scène se mêlaient à des moyens mnémotechniques pour ancrer dans les esprits les dogmes fondamentaux de l'almohadisme, et n'hésita pas à ordonner de vastes et sanglantes purges pour éliminer les oppositions.


Tour almohade, Ecija, Espagne

Le mot « almohade » vient de l'arabe al-muwahhidûn, qui veut dire « les Unitaires », c'est-à-dire les partisans de l'unicité de Dieu, point central de la doctrine d'Ibn Toumert, affirmé avec une grande intransigeance. Dans cet esprit, ce dernier s'opposa à l'idée admise jusque-là par l'orthodoxie musulmane telle qu'elle s'était définie à partir de la fin du IXe siècle sous l'influence du théologien Al-Asharî et de ses disciples, désireux de mettre un terme aux violentes controverses qui s'étaient déroulées dans le califat abbasside au sujet des attributs de Dieu ; celles-ci avaient été soulevées par la question fondamentale du Coran, parole même de Dieu, donc son principal attribut, dont on discutait du caractère créé ou incréé. Dans un cas on était amené à une relativisation d'une loi créée et donnée aux hommes à un moment donné du temps. Dans l'autre celle-ci était considérée comme éternelle et donc absolument transcendante. Conformément à la doctrine asharite, le régime almoravide, très soucieux d'orthodoxie, admettait, avec le caractère incréé du Coran, l'existence d'attributs « co-éternels » à Dieu et en quelque sorte distincts de lui, et rejetait les interprétations allégoriques des passages du Coran qui parlaient par exemple de la main ou du visage de Dieu. Sans aller jusqu'à reposer le problème redoutable de la création du Coran, Ibn Toumert taxait pour cela les Almoravides d'un anthropomorphisme qu'il assimilait à une véritable idolâtrie, ce qui l'autorisait à prêcher contre eux la guerre sainte. La communauté était dirigée par le mahdi assisté de deux conseils (conseil des Dix et conseil des Cinquante) et administrée par des fonctionnaires. Les membres paient des impôts et devaient le service militaire.

La Guerre sainte contre les Almoravides

Vers 1122, depuis la localité de Tinmel, qui devint une véritable ville, il lança des raids contre les plaines tenues par les Almoravides. Il échoua devant Marrakech en 1130 et mourut la même année, mais sous son successeur à la tête du mouvement, Abd al moumin, sa propagande se répandit dans les zones montagneuses ; l'almohadisme occupa bientôt une bonne partie du Maroc et finit par détruire le régime almoravide dont la capitale tomba en 1147.

Abd el-Moumen

Abd el-Moumen établit peu à peu son autorité sur un empire englobant l'ensemble de l'Afrique du Nord (Maghreb) et l'Andalousie occidentale (prise de Cordoue en 1148 et de Grenade en 1154). Il se proclame calife et prince des croyants, rejetant ainsi la souveraineté des Abbassides, et impose le principe d'hérédité dynastique. En 1158 il envahit Djerba et Tripoli, et le royaume de Sicile.

Les Conquêtes

Son fils, Abu Yaqoub Youssouf (1163–1184), peut lui succéder à sa mort en 1163. Ce dernier et son fils, Abu Yusuf Yaqub al-Mansur, « le Victorieux » (1184–1199), troisième calife, poursuivent son œuvre et étendent leur autorité à toute l'Andalousie en infligeant une défaite à Alphonse VIII de Castille à la bataille d'Alarcos en 1195. En Afrique ils réussirent à chasser les garnisons placées dans des villes côtières par les rois normands de Sicile.

Le Declin

Mais les tensions allaient s’aggraver entre les cheikh, descendants des membres des premiers conseils almohades (ayant à leur tête Abu Hafs ‘Umar, compagnon du mahdi, et ses descendants) et les sayyid, de la famille du souverain, sans préjudice des luttes entre ceux-ci. Les Arabes du Maghreb oriental, transportés au Maroc et en Espagne pour servir de soldats, se rendent dangereux par leur turbulence et se joignent aux différents clans en lutte. Les Banu Ghaniya, famille d'émir apparenté aux almoravides des Baléares, débarquant au Maghreb oriental en 1184, s’unissent à des tribus arabes pour constituer un vaste foyer d’opposition à l’autorité almohade jusque vers 1226.

Mais les tendances à la dislocation étaient puissantes. Les chrétiens d'Espagne surtout, menèrent la Reconquista avec une énergie croissante. Le successeur du troisième souverain almohade mort la même année, son fils Mohammed An-Nasr, était un jeune homme introverti de dix-sept ans, qui ne semblait pas avoir eu une forte personnalité ; mais l'appareil étatique et les shuyûkh (imgharen) semblaient devoir assurer la continuité politico-idéologique. Sur la lancée des succès du règne précédent, les Baléares furent occupées en 1202-1203, ce qui affaiblit la révolte des Banu Ghaniya en Afrique du nord. Une grande expédition militaire fut lancée contre les royaumes chrétiens, qui de leur côté (Castille, León, Aragon et Navarre) et du Portugal s'organisaient pour la Reconquista, notamment en faisant taire leurs disputes et surtout mènent la Reconquista avec une énergie croissante. Ils avaient préparé une croisade unissant tous les princes ibériques. La rencontre du 16 juillet 1212 à Las Navas de Tolosa fut un désastre pour une armée aussi importante que celle d'Alarcos, mais dont le commandement était indécis, et qui, bien qu'elle ait honorablement combattu, était au total plus disparate et moins motivée que celle des rois d'Aragon et de Castille. Les résultats négatifs de la défaite, atténués par la mort de ces deux derniers souverains respectivement en 1213 et 1214, n'apparurent que progressivement.

Les luttes de clans et de personnes dans les sphères du pouvoir, l'opposition latente entre la dynastie, souvent divisée, et l'aristocratie des shuyûkh, l'apparition de dissidences tribales au Maghreb où à l'agitation des Arabes se joignit celle, plus directement et politiquement dangereuse, des amazighs Zénètes Banu Marin aux actuels confins algéro-marocains, les ambitions des membres de la proliférante famille almohade placés au gouvernement des grandes villes de province, créèrent après la mort de Mohammed An-Nasr en 1213, sous son fils Yûsuf al-Mustansir (1213-1224) et les successeurs de ce dernier, une situation de crise, latente puis ouverte, qui ne cessa de s'aggraver. Al-Mustansir qui, tout comme ses successeurs, fut incapable de redresser une situation difficile devenue très complexe.

En 1228, éclata à Murcie une violente révolte anti-almohade qui s'étendit rapidement à tout l'Andalus, alors même qu'un prince almohade, gouverneur de Séville, venait de se révolter contre son parent, éphémère calife à Marrakech, et allait le chasser du pouvoir pour prendre sa place sous le nom de règne d'Al-Ma'mûn (1227-1232). Le régime almohade, chassé de la péninsule, se trouva réduit à l'Afrique du nord puis, même à sa seule partie occidentale : Al-Ma'mûn, sans doute pour se concilier l'opinion était en lutte contre les ’’shuyûkh’’, décida en effet de répudier le dogme almohade pour revenir à l'orthodoxie.

Le gouverneur de Tunis, membre de la plus puissante famille de l'ancienne aristocratie almohade, fit alors sécession au nom de la fidélité à l'almohadisme et fonda la dynastie indépendante des Hafsides, qui règnera sur la Tunisie et l'Algérie orientale de 1229 à 1574. Au nord du Maroc, les amazighs Banu Marin ou Mérinides s'emparèrent de Meknès en 1244 et de Fès, qui devint leur capitale, en 1248. Le califat almohade très affaibli qui se maintint à Marrakech lutta encore contre eux pendant une vingtaine d'années, puis disparu en 1269 lors de la prise de la capitale du sud par les Mérinides. Dans l'actuelle Algérie occidentale, autour de Tlemcen, s'était constitué un troisième pouvoir successeur des Almohades, celui des Abdelwadides, dynastie Amazighe Zénètes comme les Mérinides, issue des derniers gouverneurs de la ville à la fin du régime almohade. Ces trois émirats et celui qui se dégagea alors à Grenade de l'effondrement de la plus grande partie de l'Andalus devant la pression des chrétiens, celui des Nasrides, rétablirent l'orthodoxie dont s'étaient écartés les Almohades, mais restaient fidèles à certaines des traditions instaurées sous leur règne, en particulier dans le domaine artistique.

Le goût des arts

Avant cet écroulement, l’ordre régnant sur la vaste zone hispano-maghrébine avait permis un grand développement de l’industrie et du commerce. Les relations commerciales étaient très actives avec les places chrétiennes, notamment Gênes, Marseille et Pise. L’armée et la marine almohades faisaient de l’Empire, avec les Ayyoubides en Orient, une des plus grandes puissances musulmanes. Le puritanisme du mahdi n’avait pas duré et ses successeurs furent vite gagnés par le goût du confort, du luxe et des arts. L’activité culturelle était intense et, notamment, les philosophes Ibn Tufayl et Ibn Rusd (Averroès) brillèrent à la cour almohade, Maïmonide vécu aussi à la cour, mais pour ne pas être contraint d'abjurer sa religion, il émigra en Egypte.


Jare Almohade, Andalousie

La musique était cultivée avec passion. L’architecture produisit des chefs-d’œuvre (mosquée de Hasan à Rabat, Kutubya et mosquée de la Kasba à Marrakech, Giralda de Séville, etc.). L’art almohade en général fut une admirable synthèse, d’une esthétique puissamment originale, d’une tonalité majestueuse, sévère et énergique. Dans le même temps, la Reconquista progresse à grands pas. Cordoue, la ville symbole de l'Islam espagnol, tombe en 1236, Valence en 1238, Séville en 1248. Ces reculs successifs et cet émiettement de l'empire sonnent le glas de la dynastie almohade qui prend fin avec Abû al-`Ula al-Wâthiq Idrîs, après la prise de Marrakech par les Beni Mari (Mérinides) en 1269.

Wikimazigh.

Liste des califes almohades 1145–1269


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