Ala Miliaria

Ville de Maurétanie Césarienne à l’époque romaine. Son nom vient de l’unité militaire, l’Ala Miliaria, qui y tenait garnison. L’implantation correspond actuellement au lieu dit Bénian, à 37 km au sud-sud est de Mascara, et 35 km au nord-nord est de Saïda (Wilaya de Mascara, Algérie). En arabe, le mot Bénian recouvre une idée d’habitation ancienne.

Géographiquement, le point se localise dans la partie ouest des Monts de Saïda, au centre de la chaîne continue de l’Atlas tellien oranais. Le site même occupe une colline dominant au nord la vallée de la rivière Taria. Celui-ci et la rivière Saïda forment le fleuve el Hammam, cours d’eau dont la vallée orientée sud-nord, permet une communication facile avec le littoral.

Il semble que, jusqu’à la fin du Second siècle ap. J-C, les Romains, installés dès le Premier siècle dans la vallée du Chélif, se soient maintenus au nord des Monts des Béni Chougrane et du Tessala, c’est à dire sur une ligne reliant la zone de Relizane à celle d’Aïn Témouchent (colonisation des empereurs Trajan et Hadrien). Pour couvrir les régions agricoles prospères du Nord oranais, on décida, à l’extrême fin du Second siècle, une avance méridionale assez spectaculaire, et certainement dangereuse, dans les territoires des montagnards. Mais, alors qu’à l’est de Tiaret, ce nouveau « limes » débouchait sur les espaces, ouverts, des Hauts Plateaux, dans notre zone on ne put atteindre les mêmes limites, et l’on s’en tint à une occupation restreinte des massifs, laissant en dehors du secteur fortifié les Monts de Data et de Tlemcen.

Grâce à de nombreux témoignages archéologiques, nous pouvons saisir à la fois la raison d’être, l’utilité et la chronologie de cette grande opération militaire. Il s’agissait de contenir les populations montagnardes et de filtrer les mouvements des nomades ; aussi, la présence de massifs forestiers, qui gênaient la pénétration de ces derniers, fut-elle habilement utilisée par les Romains dans l’organisation de la « Nova praetentura », réseau de forteresses reliées par une voie de rocade entre la région de Tiaret et celle de Tlemcen. Tout ce secteur, et en particulier l’établissement de troupes sur le site de Bénian, fut organisé en l’année 201, l’empereur régnant étant l’africain Septime Sévère, et le gouverneur responsable des travaux, P. Aelius Peregrinus, pro- curateur de Maurétanie Césarienne.

Comme nous nous trouvons dans une province procuratorienne, l’armée est entièrement composée de troupes auxiliaires, c’est-à-dire d’étrangers, engagés pour vingt-cinq ans ; mais au JJJo siècle, les recrutements s’opèrent de plus en plus sur le territoire même. Il semble que les troupes implantées sur le nouveau boulevard-frontière de Maurétanie Césarienne aient été, tous les quarante à cinquante kilomètres, et à tour de rôle, des ailes de cavalerie et des cohortes d’infanterie : une aile indéterminée à Cen (Aïoun Sbiba), la cohorte des Breuques (population d’Illyrie) à Henchir Souik, l’Ala Miliaria à Bénian, la Première Cohorte des Pannoniens (Danube) à Lucu (Timziouine), la première aile des Parthes (asiatiques) à Kaput Tasaccura (Sidi Ah ben Youb), la Seconde cohorte des Sardes à Altava (Hadjar Roum), l’aile des cavaliers éclaireurs à Pomaria (Tlemcen), et enfin une unité mixte syrienne à Maghnia. Cette alternance mathématique de fantassins et de cavaliers correspondait à la double tactique imposée par le relief et la psychologie des populations locales, c’est-à-dire à des guerres d’escalade contre les montagnards, et des chevauchées de plateaux contre les nomades. La conquête française de ces même régions, dans les années 1842-1843, connut les mêmes solutions.

La spécialisation de chaque garnison ne dispensait, d’ailleurs, pas de recourir à l’appui de troupes complémentaires. Aussi découvre-t-on partout de petits contingents de pedites auprès des equites, et réciproquement. Il semble qu’à Bénian, près de l’Ala Mihiaria, ait séjourné, dès l’année 201, les éléments d’une cohorte indéterminée, peut-être composée de Corses (AE 1902, n° 4). L’Ala Miliaria était, comme son nom l’indique, une aile milliaire, d’un effectif double d’une aile ordinaire. Dans le principe, raile quingénaire comprenait 480 hommes et 344 chevaux, l’aile milliaire 1 008 hommes et 1104 chevaux. On la divisait en 24 turmes de 42 hommes et 46 chevaux, l’aile totale et chaque turme étant commandées par un officier (préfet et décurions).

On ne connait ni l’origine ni la date d’arrivée de l’Ala Miliaria en Maurétanie Césarienne. Elle n’y était pas encore en l’année 107, date d’un diplôme militaire de Cherchel qui énumère tous les corps de troupes stationnés dans la province ; mais on l’y trouve vers les années 16 1-169, sans en connaître le lieu de garnison. Son implantation à Bénian en 201 et la diffusion de certains de ses effectifs sur d’autres points de la province, comme Cherchel, Portus Magnus (baie d’Arzew, lieu où l’unité avait peut-être débarqué), Tasaccura (Sig) et Aquae Sirenses (Hamman Bou Hanifia), sont connus par de nombreuses inscriptions. On sait ainsi que le vexillum, c’est à dire l’étendard de l’aile, se trouvait à Bénian même (Buli. Oran, 1936, p. 109), qu’un cavalier portait le titre de Magister Barcariorum (C.I.L., VIII, 21568 ; mais cette allusion à une fonction purement maritime dut revêtir ici un autre sens). On apprend également que l’aile soutint un combat, sans doute dans le nord de la province (C.I.L., VIII, 21617). Je pense même qu’en 201, au moment de la création de la forteresse d’Ala Miliaria, on devait être en pleine guerre, comme le laisse supposer un autel à la Victoire, dédié à la fois pour le salut des empereurs et du gouverneur provincial (AE, 1902, n° 4).

Les noms et l’origine des militaires de l’Ala Mihiaria sont souvent connus. On a pu répertorier un préfet, d’origine italienne, un décurion d’origine espagnole, et neuf sous-officiers et cavaliers, tous d’origine africaine.

Des prospections archéologiques de la fin du XIXe siècle ont révélé la configuration générale du camp de cette unité de cavalerie. Mais là où La Blanchère voyait un rectangle long de 220 m, Gsell note une enceinte carrée, de 240 m de côté, sans corriger pour autant le plan de son prédécesseur. Le rempart, formé de deux murs accolés, l’extérieur en pierres de taille, l’intérieur en moêhlons, était garni d’une porte sur les faces ouest et sud, et chaque porte flanquée de deux tours rondes, de 5 m, 10 de diamètre. Contre le mur est, et toujours à l’intérieur de l’enceinte, un réduit carré, qui primitivement devait servir de citadelle, fut tranformé en église deux siècles plus tard. On peut penser que cette grande enceinte, qui délimitait un espace habitable d’au moins 5,76 hectares, abrita non seulement la garnison, mais les canabae, c’est à dire les locaux civils attenants aux bâtiments de l’armée ; car il faut constater, ici comme ailleurs, un processus de développements d’agglomérations urbaines nées d’une présence militaire. Au milieu du XIXe siècle, et dans la même région, des villes comme Sidi-Bel-Abbès, Tiaret, Saïda, Aïn Témouchent, Maghnia, virent le jour suivant le même processus.

L’intérieur de la ville comprenait, au moment de sa découverte, beaucoup de traces de murs et d’alignements. La voie romaine venant de Lucu entrait dans la cité par la porte ouest. C’était une « large avenue.., bordée à droite et à gauche de majestueux monuments funéraires » en ruines. Plus près de la porte, « les tombes étaient serrées l’une contre l’autre, et formées de petits rectangles contigus, à parois en moèllons » (cimetière des pauvres, et de basse époque, conclut La Blanchère). A l’entrée occidentale de cette avenue se trouvait un grand mausolée à étage, mesurant 3,20 m de côté, et qui dut contenir plusieurs urnes cinéraires. L’ampleur de cette nécropole, ainsi que de nombreuses habitations situées hors les murs, et bon nombre de pressoirs à huile, témoignent de l’activité économique et sociale de la population militaire et civile d’Ala Miliaria.

On peut, d’ailleurs, présumer que le camp avait été fondé près d’une petite agglomération indigène du nom de Tigit, puisque ce nom berbère, révélé par le Géographe de Ravenne (source du IIIe siècle compilée au VIe), figure, en alternance avec Ala Miliaria, sur trois inscriptions routières du Haut Empire (Le mot antique Tigit est à rapprocher de Tidgit, faubourg de Mostaganem. En berbère, ce nom signifie « La Sablière »). Mais c’est, en définitive, le seul nom d’Ala Miliaria qui subsista pour désigner la ville dans les documents de basse époque, inscriptions funéraires chrétiennes ou listes d’évéchés du Ve siècle.

Il ne fait guère de doute qu’Ala Mzliaria eut le rang de commune romaine. Une inscription officielle des années 293-305 y fait même mention d’un duumvir, c’est à dire d’un maire de la ville. Mais, d’une façon générale, la documentation manque sur la vie municipale et l’histoire de la cité sous le Haut Empire, exception faite du réseau routier. Des bornes milliaires nombreuses, érigées principalement sur la « route-frontière », indiquent un travail assidu d’établissement et de restaurations durant la première moitié du IIIe siècle ; et le contexte des régions avoisinantes permet de supposer le maintien d’une circulation routière importante pendant longtemps encore.

En tout cas, les fouilles de la fin du XIXe siècle ont apporté des précisions importantes sur la vie religieuse à l’époque tardive. Le christianisme fut sans doute diffusé dans la région dès de IVe siècle, mais, archéologiquement, le premier évêque connu d’Ala Miliaria, le donatiste Nemessanus, exerça son ministère entre les années 404 et 422 (C.I.L. VIII 570). Comme la quasi totalité de l’épiscopat de Césarienne occidentale, il était absent à la Conférence du Carthage en 411, carence générale due peut-être à des troubles ou à un désintérêt.

On sait qu’en 429, l’administration romaine fut renversée par l’arrivée des Vandales ; il y a cependant peu de chance que ceux-ci aient jamais occupé l’ouest de l’Afrique du Nord ; ils ne firent qu’y passer. Aussi connut-on à partir de la troisième décennie du W siècle une situation politique indépendante de toute tutelle étrangère ; et la survivance des villes, de la latinité, de la christianité, est démontrée par plusieurs sources jusqu’à la fin de la période antique. Ala Miliaria apparaît ainsi comme évéché, au même titre que Pomaria, Altava, Tasaccura, Aquac Sirenses, dans la « Notice des provinces et des cités d’Afrique » en l’année 484.

C’est par la fouille de l’église de la ville que nous a été dévoilée l’exacte situation de la vie chrétienne au Ve siècle (fouille difficile, exécutée en 1899 par Mr. Rouzies, instituteur à Tizi, et publiée par Gsell en 1899). Le Donatisme s’était implanté ici, probablement même dans toute la région, et s’y maintint malgré les condamnations officielles venues de Rome et de Carthage. Une religieuse, Robba, soeur de l’évêque donatiste Honoratus d’Aquae Sirenses, fut caede traditorum vexata, c’est à dire massacrée par les catholiques, preuve que des conflits sanglants opposaient les deux camps. On en fit une martyre, et son tombeau, préservé par une fenestella confessionis, justifia la construction, sur l’emplacement de l’ancienne citadelle, d’une basilique de pélerinage, où tout le clergé local, évêques, diacres, prêtres, fut peu à peu inhumé (voir le Tableau des inhumations).

Nom et fonction des défuntsAgeDate du décèsSituation religieuse
IVLIA GELIOLA, religieuse, soeur de l'évêque NEMESSANVS507 Octobre 422Donatiste
NEMESSANVS, évêque d'Ala Miliaria6022 Décembre 422Donatiste
VICTOR, prêtre5221 Septembre 433Donatiste
DONATUS, évêque d'Ala Miliara80entre 440 et 446 (?)Donatiste
ROBBA, religieuse, martyre5025 Mars 434)Donatiste
CRESCENS, prêtre5527 Février 434Donatiste
DONATUS, prêtre6011 Mars 446Donatiste
MAURUS, diacre7030 Novembre 439?
(anonyme), évêque d'Ala Miliara après 446catholique
anonyme ??
anonyme ??

Gsell a minutieusement décrit cette basilique, construite entre les années 434 et 439. Elle avait 26, 80 m de long sur 16 m de large, et était entourée d’une muraille de 34 m sur 35,10 m. La porte occidentale de la muraille était fermée par un grand disque roulant dans des glissières. L’abside surélevée recouvrait une crypte où s’alignaient, du nord au sud, sept caveaux, le caveau central étant consacré à la martyre Robba. Toutes ces inhumations avaient été faites dans des cercueils de bois.

Le souci que l’on prit alors de dater exactement chaque épitaphe donne aux historiens d’aujourd’hui une parfaite image de l’existence d’une petite communauté donatiste d’Afrique du Nord occidentale qui, après 446, vit le triomphe de l’orthodoxie (inhumation d’un évêque catholique sous le porche même de l’église). En l’année 484, enfin, le seul évêque de la ville était catholique.

Quant à la mort et à l’abandon définitif de la cité d’Ala Miliaria, on ne peut formuler à leur sujet que des hypothèses. L’appauvrissement progressif des populations apparaît comme incontestable : l’épitaphe C.I.L., VIII, 9742 par exemple a été trouvée en rempli intra muros, indice d’une profonde décadence urbaine ; et, à en juger par la couche d’incendie que l’on retrouva dans la basilique chrétienne, celle-ci avait péri dans les flammes. Tout ce secteur géographique occidental dépendit peut-être, aux VIe et VIIe siècles, soit du « royaume d’Altava », soit de celui des Djeddars s’ils étaient différents. En toute hypothèse, un phénomène d’exode urbain ou de transfert de site dut intervenir. Au Moyen-Âge et dans les Temps modernes, la cité n’était plus guère connue. Aujourd’hui, ses ruines mêmes, isolées dans une zone de culture, ont été inexorablement détruites.

P.SALAMA

Source initiale: Encyclopédie Berbère, Livre III

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