Aïr, Préhistoire

Le contexte écologique ancien

On ne dispose pas, en Aïr même, de témoin des modifications climatiques intervenues durant la fin du Pléistocène. La phase relativement humide située entre 40 000 et 20 000 B.P. reconnue à partir des anciennes berges du lac Tchad s’est nécessairement manifestée ici par un développement de la végétation. En revanche, durant la période suivante, de 20 000 à 12 000 B.P., l’hyperaridité du Sahara méridional pouvait être atténuée en raison de l’altitude comme elle l’est de nos jours. A partir du Pléistocène final (12 000-11 000 B.P.) plusieurs changements importants et rapides conduisent au climat actuel.

Au régime hyperaride en place en 12 000 B.P. succède, dans le Sahara méridional, une phase humide tandis que le nord s’assèche. Entre 9 000 et 8 000 B.P., selon P. Rognon, la cuvette tchadienne se remplit et atteint une superficie à peu près égale à celle qu’elle avait de 24 000 à 20 000 B.P. Des pluies fréquentes, prolongées, faiblement orageuses, engendrent des écoulements lents et réguliers remarqués dans certaines formations sédimentaires de l’Aïr sud-oriental. Une brève période sèche apparaît entre 8 000 et 7 000 B.P. qui se manifeste par un abaissement du niveau du lac Tchad vers 7 500 B.P. et un ensablement de certaines vallées du Niger oriental. A partir de 7 000 B.P. l’alimentation du Tchad par le Tibesti cesse complèment, les diatomées adaptées aux eaux fraîches disparaissent et le régime des cours d’eau devient plus régulier. Puis de nouveau, entre 6 000 et 5 000 B.P., une autre période humide se développe au cours de laquelle le Tchad atteint 340 000 km² et 40 m de profondeur. Le lac de l’Adrar Bous au nord-est de l’Aïr est encore rempli d’eau entre 5 700 et 5 000 B.P., éléphants et rhinocéros vivent sur ses berges et, selon J.D. Clark, son niveau atteignait la cote 700 m alors qu’entre 9 000 et 7 300 B.P. il était à 710 m.

C’est à partir de 6 000 B.P. que s’établit dans le Sahara méridional le climat actuel. A cette époque les niveaux des lacs sont encore très élevés et ce n’est qu’après 5 000 ou 4 000 B.P. que s’amorce leur régression, mais le Tchad connaît de nouveau une légère transgression. L’Aïr, et notamment ses massifs élevés méridionaux avec leurs larges vallées, constituait donc toujours, durant ces derniers millénaires, le lieu de peuplement favorisé qu’il est resté aujourd’hui. Durant le Pléistocène final et l’Holocène la faune était africaine avec abondance des grands herbivores récemment disparus tels le rhinocéros et l’éléphant. Les espèces végétales méditerranéennes devaient être moins nombreuses qu’au Hoggar en raison de la latitude. On trouve encore quelques pieds d’oliviers (Olea laperrinei) au nord, à l’état de reliques, sur les pentes du Gréboun par suite de la sécheresse extrême ; mais ces arbres sont encore capables de fructifier plus au sud, dans les monts Bagzan, grâce à des pluies suffisantes. L’Aïr est l’endroit le plus méridional de la culture du blé.

Les connaissances acquises sur le passé de l’Aïr sont bien entendu très fragmentaires, l’inventaire archéologique restant à établir. La documentation rassemblée est plus abondante pour la périphérie orientale (Ténéré du Taffassasset, Adrar Bous) et surtout méridionale (plaines proches d’Agadez et falaise de Tigidit) que pour l’intérieur même du massif.

Paléolithique

C’est peut-être dans la phase hyperaride que se place l’Acheuléen trouvé in situ sur la bordure est, le long du Ténéré, dans les alluvions des koris Amakon et Taguei, mais cette industrie ne peut être située par rapport à l’évolution paléogéographique mieux connue de la cuvette du Tchad. On dispose seulement de deux points de repère assez proches : l’un à Bilma où ce même Acheuléen fut rencontré en stratigraphie sous une couche gréseuse contenant une industrie à débitage levallois, elle-même surmontée par un dépôt de calcaires lacustres denticulaires datés de 33 400 ± 200 B.P. ; l’autre, à l’Adrar Bous, où l’âge serait supérieur à 60 000 B.P.

Toujours en stratigraphie et au-dessus de l’Acheuléen, le même kori Amakon a livré de l’Atérien malheureusement non daté car, selon les inventeurs J. Maley, J.—P. Roset et M. Servant, pour connaître l’âge de cette industrie il faudrait établir celui des sables éoliens encaissants, ce qui est impossible dans l’est de l’Aïr où les dépôts de la fin du Pléistocène ne peuvent être rattachés à ceux de la cuvette tchadienne. Toutefois, si l’on accepte quelques affinités typologiques entre certaines pointes bifaciales de l’Atérien final marocain et l’Atérien III terminal saharien, on peut constater, à la suite des datations faites dans la grotte de Dar es Soltane près de Rabat, que cet Atérien terminal est au Maroc d’un âge antérieur à 27 000 B.P.

Néolithique

Les cultures préhistoriques les mieux représentées appartiennent au Néolithique ; la périphérie de l’Aïr, plus accessible, est toujours mieux connue que l’intérieur des divers massifs et les vallées.

Néolithique ancien

D’après les datations radiométriques c’est actuellement en Aïr que se trouve, si on en croit le C14, la plus vieille céramique du monde, plus ancienne même que celle du Proche Orient. Récemment découvert par J.—P. Roset au sommet du mont Bagzan, à 1 850 m d’altitude, l’abri de Tagalagal contient un dépôt anthropique renfermant outillage lithique, matériel de broyage et tessons de céramique mêlés à des terres cendreuses et des charbons de bois dont deux échantillons sont datés du Ville millénaire avant J.C. : 9 330 ± 130 B.P. (7 380 B.C.) et 9 370 ± 130 B.P. (7 420 B.C.).

L’outillage en pierre, principalement sur éclats en raison des mauvaises qualités clastiques des roches, comprend plusieurs pièces typiquement néolithiques : pointes de flèches bifaciales et haches à tranchant poli. Le matériel de broyage (fragments de meules et molettes correspond au moins à une intense activité de cueillete sinon à une vraie agriculture, et la poterie, représentée par des tessons, provient de vases particulièrement élaborés leur forme issue de la sphère est soit à large ouverture (récipient de type bol), soit à ouverture rentrante et lèvres éversées. Leur décor couvre la quasi totalité des surfaces. Il recourt à des techniques diverses. La plus utilisée est la ligne ondée pointillée (dotted wavy une) obtenue le plus souvent au peigne fileté souple. On rencontre ensuite l’impression pivotante, des semis de ponctuations et impressions de coins et de lignes parallèles incisées.

A 200 km vers le nord, au pied du mont Gréboun, un autre gisement néolithique, en stratigraphie sous des sédiments lacustres, a également été découvert par J.-P. Roset. Deux datations, l’une à partir de diatomites provenant de la base des sédiments lacustres recouvrant le dépôt archéologique, l’autre à partir des charbons de bois prélevés dans le dépôt lui-même, ont donné les âges respectifs de 8 565 ± 100 B.P. (6 615 B.C.) et 9 550 ± 100 B.P. (7 600 B.C.). Ce dernier résultat est tout à fait comparable à ceux de Tagalagal, de même que l’est également le matériel exhumé, les différences pouvant tenir à la nature des matériaux utilisés.

L’outillage lithique, plus abondant et diversifié, a la particularité d’être sur lames et surtout sur lamelles. Il contient une proportion importante de pièces géométriques. Tous ces objets sont taillés à partir de roches faciles à débiter jaspes verts et quartzites ou grès siliceux très fins de couleur noire. Parmi les pièces les plus caractéristiques on remarque des grattoirs sur bout de lame, des perçoirs sur lamelle à bord abattu, des mèches de foret, des lamelles à coches, des pièces tronquées, des triangles, croissants et trapèzes, des microburins et surtout une lamelle à soie déjà décrite sous le nom de «pointe d’Ounan». L’outillage de type néolithique, moins abondant, est représenté par des pointes de flèches de taille bifaciale.

La poterie est rare. Son usage par les utilisateurs de l’industrie lithique.est prouvée par la présence de quelques tessons et d’un peigne de potier in situ dans le dépôt anthropique. Des datations aussi élevées, si surprenantes soient-elles, surtout celles provenant d’un abri d’accès aussi difficile que Tagalagal, ne sont pas isolées. Il existe deux sites du Sahara central contemporains de ceux de l’Aïr Site Launey dans le Hoggar, 9 215 ± 115 B.P. soit 7 265 B.C. (fouille J.-P. Maître) et Ti-n-Taorha dans le Tadrart Acacus, 9 080 ± 70 B.P., soit 7 130 B.C. (fouille B. Barich). Il est remarquable de constater que chaque fois, notamment à Tagalagal, la poterie est particulièrement élaborée et qu’il existe d’emblée, semble-t-il, les formes de récipients et les décors que l’on utilisera beaucoup plus tard dans le Ténéré voisin.

Les structures des industries lithiques de Temet auxquells s’ajoutent celles de sept gisements semblables localisés au nord-est de l’Aïr, mais en dehors du massif, ne permettent plus de considérer comme épipaléolithiques les sites découverts par J.—D. Clark et A.B. Smith en 1970 à l’Adrar Bous et au pied du Gréboun. En effet, les sites de «Adrar n’Kiffi» (gisement 9), antérieurs à 7 130 ± 120 B.P. (5 360 B.C.), «Sandy Hill» (gisement 12), «Look out Hill» (gisement 13) et «Diatomite 1» (gisement 10) seraient à rattacher, toujours selon J.—P. Roset, au Néolithique ancien. Dans ce dernier site, où le dépôt archéologique contenant des tessons de poteries est en place sous celui des diatomites lacustres, une quantité infime de charbons de bois (0,1 g) datés par l’université de Washington, a donné un âge de 9 030 ± 190 B.P. (7 080 B.C.).

Néolithiques moyen et récent

Ces deux phases ne sont pas connues à l’intérieur même de l’Aïr ; on les rencontre seulement sur les bordures. Le Néolithique moyen peut commencer à partir du Ve millénaire av. J.—C. Il existe autour de l’Adrar Bous plusieurs gisements appartenant au faciès «Ténéréen» Agorass in-Tast, daté de 4 910 ± 130 B.P. (2 960 B.C.), Adrar Bous III : 5 140 ± 140 B.P. (3 190 B.C.), ainsi qu’un troisième site où un bovidé dont les ossements trouvés en connexion anatomique, ont un âge de 5 760 ± 300 B.P. (3 810 B.C.). Cette pratique d’offrande était en usage dans la région. Il en existe plusieurs exemples à l’ouest et au sud-ouest de l’Aïr, à Aoukaré (50 km au sud d’Arlit) et surtout à Chin Tafidet près de Teguidda n’Tessemt où ces animaux, assoiés à des inhumations humaines, sont datés du milieu du second millénaire av. J.—C. Cette période, qui correspond au Néolithique récent, est seulement représentée dans les plaines du sud de l’Air et le bassin de l’Eghazer wan Agadez. Le néolithique s’y poursuivrait encore durant la première moitié du dernier millénaire. C’est une situation semblable que l’on connaît d’ailleurs à la même latitude, à l’ouest, le long de la falaise de Tichitt, en Mauritanie, et à l’est, autour de Koro-Toro, au Tchad.

Age des métaux

Bien que la métallurgie du cuivre soit précoce dans le bassin de l’Eghazer où deux phases ont été reconnues, la plus ancienne commençant au début du IIe millénaire B.C., on ne connaît pas de témoignage de la fabrication des métaux à l’intérieur même de 1’Aïr malgré la présence de minerais cuprifères sur ses bordures occidentales.

Le bronze a été fabriqué pendant le dernier millénaire avant J.—C. dans le bassin de l’Eghazer, au sud et à l’ouest d’Agadez. Le minerai d’étain nécessaire à cet alliage ne pouvait provenir que des alentours d’El Mekki proches du massif de Tarouadji où il est abondant sous forme de pépites contenues dans des alluvions granitiques. L’étude archéologique de la région n’a pas encore été entreprise ; mais il est peu probable qu’il existe des vestiges d’exploitation, car celle-ci consistait en de simples ramassages, semblables à ceux pratiqués de nos jours et ne laissant aucune trace. Il est en effet curieux de constater que la connaissance et l’usage de la cassitérite, comme d’ailleurs la métallurgie du cuivre, étaient oubliés des populations touarègues actuelles. C’est une redécouverte que firent les géologues il y a une quarantaine d’années lorsqu’il signalèrent la présence de ce minerai dont l’exploitation a été entreprise suite. En Aïr, pour le moment, les débuts de l’usage des métaux sont seulement attestés par des témoignages indirects apportés par les gravures rupestres.

Art rupestre

L’art rupestre est très abondant dans les massifs et sur les bordures où c’est encore là qu’il est le mieux connu. On rencontre presque exclusivement des gravures dont la présence est également liée à la nature du support rocheux, les grès étant plus favorables que les granits. C’est en effet par milliers qu’on dénombre les images d’animaux et de personnages sur des rochers isolés ou le long des parois de falaises. Ces gravures peuvent être uniques ou, le plus souvent, constituer des sujets complexes couvrant de vastes panneaux.

Deux ensembles principaux de gravures se détachent et s’opposent, probablement plus par le style que par l’âge : l’un sur la bordure orientale, principalment étudié par J.-P. Roset, l’autre dans la partie occidentale, connu à partir des relevés de H. Lhote.

Sur le long du Ténéré on ne dispose que de publications préliminaires, mais J.-P. Roset précise qu’il existe deux grands groupes celui des pasteurs de bovidés et les séries post-bovidiennes. Le premier est caractérisé par les nombreuses représentations de boeufs d’un style différent de celui de l’ouest de l’Aïr et du plateau du Djado, à l’est du Ténéré. Ces animaux ont les cornes surbaissées et recourbées en avant, la tête et les pattes sont en perspective tordue tandis que le corps est montré de profil. Les personnages portent un long vêtement, sont armés de l’arc et ont la tête souvent surmontée ou intégrée dans un ensemble de traits entrecroisés qui peuvent aussi être associés à la silhouette des boeufs. Le personnage est fréquemment accompagné par un petit animal d’identification incertaine.

Dans les gravures post- bovidiennes apparaissent les chevaux attelés puis montés. Les figurations humaines sont d’un style différent. Ce sont des guerriers armés du bouclier rond et de javelots, représentés isolés ou groupés, parfois dans des scènes de chasse. Le groupe équidien évolue vers la schématisation avec les représentations de chameaux. La grande faune sauvage : lions, rhinocéros, éléphants, est associéé aux chevaux.

Selon H. Lhote, ce sont les Equidiens qui seraient les seuls auteurs des gravures de l’ouest de l’Aïr. Toutefois, bien que les inscriptions libyco-berbères soient présentes à côté des gravures, elles ne seraient pas véritablement contemporaines des représentations humaines et animales. Au Sahara central, le cheval et les gravures équidiennes seraient l’oeuvre des populations de race méditerranéenne, Garamantes et Gétules, ancêtres des Touaregs. Si cette relation peut être admise dans le Hoggar et l’Adrar des Iforas où l’implantation berbère serait plus ancienne, elle n’est pas nécessairement vraie dans l’Aïr qui, d’après les traditions orales, aurait été peuplé par des noirs jusqu’à une époque relativement récente, car ce n’est qu’à partir du VIIIe-Xe siècle après J.—C. que les Touaregs auraient fait leur apparition venant du nord. A cette époque, au Sahara central, le chameau avait remplacé le cheval depuis plusieurs siècles. Ce dernier existait donc en Aïr avant l’arrivée des Touaregs. C’est toujours une monture très répandue chez les Haoussas dont les ancêtres, selon les traditions orales, habitaient l’Aïr.

On ne peut connaître la nature du métal de certaines armes. L’utilisation du fer était probable chez les populations équidiennes. Toutefois, d’après J.—P. Roset, à Iwelen (nord de l’Aïr), il serait possible d’associer à un ancien village contenant en place, dans le dépôt anthropique, les restes d’un armement en cuivre, un ensemble très homogène de gravures rupestres montrant des chars attelés par des chevaux. Ces véhicules sont gravés schématiquement à plusieurs reprises sur le pourtour de l’Aïr, l’un d’eux, dans le Kori Emouroudo, étant représenté dans une scène de chasse à la girafe. Avec les chars on aborde le problème des éventuelles relations entre la Méditerranée et l’intérieur du Sahara durant l’Antiquité. Il est possible, et même probable, que des ressortissants héllènes ou surtout latins aient atteint l’Air, mais il n’en existe aucune preuve archéologique ou littéraire. Les récits de voyages parvenus jusqu’à nous sont très brefs, imprécis et par conséquent sujets à maintes interprétations. Seule l’expédition de Julius Maternus (90 ap. J—C.) peut être retenue, car on pourrait voir dans l’Aïr une des localisations possibles de la contrée désignée sous le nom d’Agisymba. Toutefois le texte n’apprend rien sur les habitants.

D. GRÉBÉNART

Source Initiales:Encyclopédie Berbère, Livre III

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