Aïr, Histoire

La mise en place des populations

L’Aïr est un massif très anciennement peuplé où sont partout visibles les traces d’une occupation ininterrompue depuis la période préhistorique. Des zones aujourd’hui totalement désertiques, où l’absence d’eau rend toute vie impossible, livrent les traces d’une vie intense au néolithique (Mission Berliet, 1962). Les parois rocheuses portent des gravures rupestres retraçant la vie pastorale de civilisations successives lors de périodes plus humides (bovidienne, chevaline et libyco-berbère). Les relevés effectués par les administrateurs (Nicolas 1950 (a), p. 541-551), les militaires (Laurent, 1966, p. 145-151), les travaux de Lhote (1972) et ceux en cours de Roset montrent l’extraordinaire richesse de ce massif parsemé également de tombeaux préislamiques de formes circulaires à semi-circulaires, groupés sur les plateaux ou surfaces rocheuses.

D’après les traditions recuellies en Aïr, les premières infiltrations «touarègues» furent celles des Igdalan (Igdalen) et des Iberkorayan. Les Kel Owey participent à un courant migratoire de la fin du XIVe siècle qui a été précédé au XIe siècle par celui des Isandalan (Isandalen) dont les Itesan (Itesen) (ou Itesayan) consitient le clan majeur et par celui des Kel Geres au XIIe siècle. Si toutes les traditions s’accordent à dire que les Isandalan et les Kel Geres viennent de Cyrénaïque et particulièrement d’Awjila, elles divergent en ce qui concerne les Kel Owey : venus également d’Awjila selon certaines de leurs traditions, de l’Ahaggar et de Libye (Nicolas, 1950 (b) 48) ou descendants des Uraghan (Uraghen) du Tassili n Ajjer (Barth-Bernus, 1972, p. 67).

L’Aïr avant l’arrivée de ces Touaregs était probablement peuplé de Noirs dont on sait fort peu de choses, sinon que certains groupes résiduels parlent encore un langage songhay considéré comme archaïque par les linguistes (La-croix 1981 ; Nicolaï 1979) et qu’un certain nombre de groupes haoussaphones du sud (Gobirawa, Katsinawa) estiment être pour une part originaires de l’Aïr. L’archéologie qui montre que ces populations préislamiques possédaient souvent un habitat sédentaire apportera des renseignements intéressants sur des techniques aujourd’hui disparues (forage de puits, teinturerie, céramique, métallurgie).

Les groupes berbérophones, ayant pénétré successivement en Air, refoulent ou assimilent partiellement les populations noires anciennes elles occupent à l’intérieur du massif des espaces bien délimités qui se réajustent après de nouvelles arrivées. Les Isandalan, qui comprennent Itesan et Imakitan prennent place respectivement dans le nord de l’Air (les premiers), et à l’ouest (les seconds) ; le chef des Itesan (aghumbulu) réside à Asode. Les Kel Geres, plus tard venus occupent le versant occidental et leur territoire recouvre celui des Imakitan. Les Kel Owey qui les suivent repoussent les Itesan au sud et au sud-est en s’installant dans le nord-est du massif. Comme l’a très bien montré Djibo Hamani (1985) cette pénétration ne s’est pas faite par des vagues successives nord-sud, mais avec de petits groupes familiaux venus par étapes jusque dans l’Aïr, où ils se sont constitués, sur place, en confédérations ou en tribus dont les noms sont souvent issus de toponymes locaux. Certains groupes seraient venus de l’ouest, en particulier les Kel Tadamakkat dont les tribus, citées par l’historien arabe Ibn Hawqal (Xe siècle), sont connues aujourd’hui en Aïr (Djibo Hamani, 1985, T I, p. 142).

Les Kel Owey auraient eux, fait étape au Djado, avant de pénétrer le massif par son versant oriental, ce qui explique leur implantation dans le nord -est. Les Kel Ferwan, ai-rivés à la même époque, occupent la région d’Iferwan, avant de gagner le sud. Les Kel Fadey, originaires de 1’Ahaggar (Nicolas 1950 (a), p. 472) ou de Ghat selon d’autres traditions (Bernus, à paraître 1986) s’installent dans la région de Fadey, au nord de l’Air. D’autres groupes, originaires de l’Ahaggar (Kel Tamat, Ikazkazan, Kel Gharus) et de l’Adrar des Iforas surviennent à leur tour. Enfin, au XIXe siècle, prennent pied les tribus que l’administration appellera «Hoggars de l’Aïr» et au début de ce siècle les Taytoq et plusieurs autres tribus de l’Ahaggar.

Ces mouvements provoquent bien entendu une remise en place des groupes : les Illisawan au XVIIe siècle gagnent la région de Keita dans l’Ader, les Imuzzurag vont s’installer dans le Damergou, les Itesan et les Kel Geres s’établissent au XVIIIe siècle dans l’Ader méridional, et le Gober Tudu, alors que les Imakitan occupent le Kutus (arrondissement de Gouré). A l’intérieur de l’Aïr, les Kel Ferwan effectuent aussi un glissement vers le sud : ils quittent Iferwan et au XVIIIe siècle s’installent dans la région d’Agadez et d’Aderbissinat, alors que les Kel Fadey prennent la place qu’ils occupent encore autour d’In Gall.

Il faut signaler aussi l’influence religieuse prépondérante de l’Adrar des Iforas. L’Aïr a été islamisé par l’ouest d’où sont originaires les fondateurs des principales mosquées (Tefis, Takriza, Agalal). « The move of Quadiriya Sufis from Tadamakkat was a major importance in islamisation of the inner massif» confirme Norris (1975, p. 44).

Tous les groupes touaregs ont laissé des traces de leur solide fixation en Air avec des ruines de villages et de mosquées construits en pierres. Rodd (1926, p. 238-256) qui parcourt l’Air en 1922, fit des relevés des constructions dont il distingue cinq types caractéristiques. Ces innombrables ruines témoignent d’une implantation sédentaire inconnue aujourd’hui. De plus, les nombreuses tribus de l’Aïr, encore présentes (Kel Owey) ou émigrées (Kel Geres, Itesan portent un nom qui fait référence au toponyme d’une vallée ou d’une montagne et manifeste ainsi cet enracinement.

Maîtres de l’Aïr, les Kel Owey pendant tout le XIXe siècle furent soumis aux menaces des rezzous tubu (toubou) ou plus exactement teda que les Touaregs appellent Ikaradan les vallées proches du Ténéré comme celles du sud-est de l’Aïr sont alors désertées. Les raids tubu se poursuivent encore à l’arrivée des premières colonnes françaises au point que certaines fractions se rapprochent d’Agadez pour se mettre sous la protection du poste. La révolte de Kaosen (Kawsen) (1917-1918) se traduit par des pillages successifs pendant quinze mois « l’Aïr connaît l’insécurité la plus totale. Les villages et les oasis vivent repliés sur eux-mêmes. Toutes les activités commerciales transahariennes sont gelées» (Salifou, 1973, p. 136). « La plupart des tribus sont réduites au plus complet dénuement par suite tant des réquisitions de Kaosen. que des razzias de nos troupes et surtout de nos auxiliaires » (Riou 1968, p. 115).

La révolte finie, les rezzous tubu deviennent de plus en plus rares et cessent bientôt. Les vallées du sud et du sud-ouest, accueillantes, aux ressources en eau importantes et proches du marché d’Agadez, voient converger de nombreuses familles Kel Owey. Les Kel Eghazer d’Iferwan amorcent dès 1917 un mouvement vers la vallée du Telwa : plus à l’est, la vallée de Tabellot se peuple, les jardins se multiplient, de nombreux palmiers dattiers sont plantés. Un abandon relatif des vallées du nord est compensé par une nouvelle colonisation du secteur méridional.

Le sultanat de l’Aïr (de 1405 à nos jours)

Une tradition orale solidement établie rattache le sultanat de l’Aïr à Istamboul, d’où le nom d’ « Istamboulawa ». (Forme haoussa signifiant « gens d’Istamboul ») donné aux titulaires de cette chefferie. Une délégation de Touaregs se rendit à Istamboul pour demander au sultan turc de lui donner un fils pour venir régner en Aïr : après le refus de ses femmes légitimes, le sultan fit appel à une de ses concubines esclaves. Si cette tradition, qui vise à relier cette dynastie à une autorité incontestée aussi bien sur le plan temporel que religieux, peut être reléguée au rayon des mythes islamiques, l’origine du sultanat reste sujet à controverses.

On sait qu’un manuscrit arabe publié par Urvoy rapporte que «cinq tribus des Sandal se levèrent pour chercher le sultan et le trouvèrent dans le pays d’A’arem Çattafane et le transportèrent dans le pays de Tadliza. ». Aghram Sattafan, qui en touareg signific « ville ou village noir » a été l’objet de plusieurs hypothèses concernant sa localisation : ville noire donc soudanienne (Nicolaisen 1963, p. 415) ou ville implantée au Fezzan (Urvoy 1936, p. 162) et plus précisément à Murzuk (Lhote 1973, p. 9). La dernière hypothèse formulée par Norris (1975, p. 54) et appuyée par une tradition recueillie chez un marabout d’Egandawel dans l’Aïr (Djibo Hamani 1985, p. 270) place Aghrem Sattafan dans l’Adrar des Ifoghas il aurait existé un village (ayrem) appelé In Sattafan situé dans la vallée de Telia et un groupe touareg Kel Sattafan qui aurait suivi le sultan dans L’Aïr. Si on se reporte à l’ouvrage de Cortier (1908, p. 286) et à sa carte hors- texte, on peut situer la vallée de Télia à 80 km au nord-ouest de Kidal.

On a trop souvent insisté sur la faiblesse de cette chefferie, sans force guerrière propre, pour ne pas chercher une explication à sa pérennité pendant plusieurs siècles (de 1405 à nos jours) elle est due en fait à un partage du pouvoir qui s’est opéré entre un sultan citadin, chef religieux, qui contrôle les routes caravanières et qui préside au développement d’une ville-carrefour, commerçante, et les chefs nomades qui vivent avec leurs guerriers et leurs troupeaux dans les grands espaces où ils s’affrontent souvent. Le sultanat dont les institutions rappellent par bien des points celles des Etats haoussas méridionaux, apparaît comme une création urbaine distincte du monde touareg qui l’entoure. Malgré la fin tragique de nombreux sultans, qui individuellement peuvent être tenus pour responsables des calamités, la famille régnante ne fut jamais contestée ni renversée, en tant que garante de la prospérité du pays.

La dynastie cependant ne reste pas figée : au XVIIe siècle, la succession matrilinéaire est remplacée par la patrilinéaire, ce qui rattache le pouvoir à la tradition islamique : les sultans établissent également des relations de pius en plus suivies avec le pays haoussa méridional, comme pour chercher un contrepoids à l’influence des chefs nomades de l’Aïr (Djibo Hamani 1985, p. 433). Le pouvoir des sultans déclina au XIXe siècle, au point que ceux-ci s’établirent dans le sud et ne résidèrent plus qu’épisodiquement à Agadez ; les grandes tribus nomades recommencèrent à se faire la guerre, de telle sorte qu’on retrouve la situation qui avait précédé la création du sultanat. Il n’en reste pas moins que les sultans donnèrent à Agadez pendant plusieurs siècles un rayonnement économique, religieux et commercial, et permirent, grâce aux sources écrites qu’ils ont laissées, de reconstituer l’histoire de l’Aïr, « au carrefour du Soudan et de la Berbérie ».

E. BERNUS

Source Initiales:Encyclopédie Berbère, Livre III

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