Aïr, Techniques agricoles

Introduction

Les kori ont creusé des lits tapissés de sable grossier, encadrés de terrasses arborées, composées d’un matériel plus fin à la couleur sombre due à la présence d’humus. Les crues violentes de l’été arrachent souvent des pans de terrasses dans les sections courbes. Les jardins sont installés sur ces terrasses qui dominent de un à deux mètres le lit mineur de la rivière, défrichés aux dépens d’une galerie forestière qui se développe hors des régions cultivées. Une terrasse supérieure, à un niveau variable selon les vallées, est formée de graviers très grossiers et parfois de galets.

Le jardin est dit afarag (pl. ifergan) ainsi que la haie qui l’entoure faite de branchages d’épineux ou de troncs de tirza (Calorropis procera), et ouverte seulement en un point par des poutres que l’on peut escalader ou déplacer pour le passage du boeuf-tracteur: les cultures sont ainsi toujours protégées des troupeaux. Dans le jardin,un puits parfois deux, fournissent l’eau au périmètre cultivé, toujours inférieur au moins de moitié à la totalité de la superficie enclose.

La préparation

L’eau s’écoule du puits dans les carrés préparés et plantés. Il faut donc établir une pente régulière par des canaux hiérarchisés, pour atteindre tous les carrés cultivés. Les terrasses présentent en général des surface planes ; cependant, ici et là, de petites buttes doivent être nivelées, ou des trous remblayés. Pour cela, on utilise une sorte de «niveleuse» appelée ack n egeri, le bois tracté (Foucauld 1951-1952; t. I, p. 477 gerret : tirer, agerri : fait de tirer). Cet instrument est formé d’une planche de tageyt ou palmier doum (Hyphaene thebaïca), percée d’un trou à chaque extrémité.

Au centre est logé perpendiculairement un bâton de 75 cm de haut. Les deux trous sont destinés à recevoir des cordes ; la planche fait office de lame de la « niveleuse ». Les cordes sont tirées par trois ou quatre hommes, alors que le bâton est tenu par un homme dont le rôle est d’appuyer obliquement pour assurer l’adhérence au sol. Signalons que l’explorateur Barth en voyant cet instrument à Aouderas, avait cru qu’il s’agissait d’un araire primitif (Barth-Bernus, 1972, p. 94) : « A notre retour, je vis là un mode barbare de labour, trois captifs étant attelés à une sorte de charrue, et conduits comme des boeufs par leur maître. C’est certainement l’endroit le plus méridional en Afrique Centrale où la charrue est employée ».

Henri Raulin (1973, p. 212) qui, un des premiers, a cherché à identifier l’instrument décrit par Barth, a montré qu’il ne s’agissait pas d’une charrue « la planche se déplace perpendiculairement au sens de la traction : elle joue le rôle d’une lame planeuse brisant les mottes et égalisant la surface de la terre. »

L'irrigation

L’eau est extraite du puits par un animal qui tire une puisette en peau, munie à sa base d’un goulot tendu vers le haut par une cordelette pendant la remontée.

Un échafaudage fait d’un cadre en bois s’élève obliquement au-dessus du puits. Il est soutenu par deux béquilles fortement inclinées en sens inverse. Le nom général de cet apparail est tekarkart. Ce terme, utilisé dans l’Ahaggar (Foucauld 1951-52: t. II, p. 76 : tekerkirt), désigne en fait la poulie dont le nom est donné à l’ensemble de l’édifice ; tout cet ensemble est fabriqué par les jardiniers eux-mêmes. Seule la poulie circulaire tekarkart est l’oeuvre des artisans spécialisés (inadan).

Beaucoup d’auteurs ont dénommé « puits à délou» ces puits à tractation animale (Capot-Rey, 1953, p. 320, note 1 - Despois 1946, p. 134).

Cette appelation est doublement incorrecte : elle utilise un terme arabe importé, le délou (aga en touareg), qui est inconnu des populations touarègues. Mais surtout elle désigne ce type de puits par un élément, la puisette, qui existe dans tous les puits, quels qu’ils soient, et par conséquent ne le caractérise nullement. Le délou est devenu le terme générique de la puisette, qui ne s’applique pas forcément au modèle muni du goulot. La puisette (aga) est prolongée à sa base par un appendice tronconique, également en cuir, appelé tasebat n aga. On notera que cet appendice est cité par Foucauld (1951-52, III. 1044) sous un autre nom : elkem (Fezzan), substantif masculin (pl. élkemmen) : «nom d’une sorte de cornet tronconique en peau qui entre dans la composition de certains seaux à puiser de forme particulière. »

Les deux montants principaux de l’échaufadage sont dits taghmawen (singulier taghma) c’est-à-dire « les cuisses » et les deux béquilles sur lesquelles ils s’appuient id'aren (singulier ad'er) « les pieds ». La poulie est fixée sur un cadre qui s’inscrit dans les deux montants : les deux supports verticaux du cadre sont dits tigettawin (singulier tagattawt) et les horizontaux igherdecan (singulier agherdec).

L’animal tracteur est relié à la puisette par deux cordes : l’une qui remonte l’outre en coulissant sur la poulie circulaire — avec une gorge pour recevoir la corde — fixée en haut du bâti, l’autre qui tient relevé le goulot en glissant sur une poulie cylindrique en bois (akarkaro) qui tourne sur deux petites fourches fixées dans une poutre inférieure horizontale. Les deux poulies qui servent d support aux deux cordes tirées par le boeuf sont désignees par un même terme : l’un au féminin : tekarkart, l’autre au masculin : akarkaro. On peut voir là un symbolisme qui se manifeste dans le vocabulaire de l’appareil « pieds » et « cuisse ». L’animal arrivé au bout de sa course a élevé la puisette au-dessus d’un tronc creusé de tageyt (Hyphaene thebaïca), incliné.

Il suffit alors à l’agriculteur de jouer de la corde du bas pour libérer le goulot et provoquer le déversement du contenu de la puisette dans le canal en bois (aghlal, pluriel ighlalen). L’eau se déverse alors dans un canal en terre, souvent perpendiculaire au tronc creusé, et ouvert alternativement à chaque extrémité, selon la partie du jardin que l’on veut irriguer. Ce canal surélevé par rapport aux cultures est dit tizum. Ensuite, par quelques canaux hiérarchisés, on irrigue les carrés (ifanghalen, singuler afanghal), d’environ deux mètres de côté. Il n’existe pas en général de bassin où l’eau se concentre : l’irrigation se fait directement par les canaux vers les planches.

L’animal tracteur est presque toujours un boeuf (azger), plus rarement un chameau, et dans le cas seulement où le boeuf fait défaut ; presque jamais un âne qu’on trouve trop peu constant dans l’effort.

Pour irriguer un jardin, il faut donc un homme ou un enfant qui suit l’évolution de l’animal tracteur, et un autre qui ouvre ou ferme les portes des canaux avec une petite houe (tugomit), distincte de la grande gelma utilisée pour creuser les canaux et faire les carrés.

L’évolution de la technique

Aujourd’hui, la tekarkart est utilisée partout dans l’Aïr. Or cette technique est d’introduction récente : auparavant, le puits à balancier, kallingu en Aïr, plus connu sous le nom arabe de shaduf, était le seul moyen connu d’exhaure.

Il est difficile de connaître la date de l’introduction de cette nouvelle technique. Lorsque Foureau passe à Iferwan en mars 1899, il note : « Ces jardins sont arrosées par l’eau de puits peu profonds que les indigènes extraient tantôt à la perche à bascule avec la main, ou avec de grands récipients de peau élévés sur un tour grossier au moyen du zébu de trait, système en tout semblable à celui du Mzab et de l’Egypte» (F. Foureau, 1902, p. 174). Ainsi les deux techniques coexistent à Iferwan, alors que seul le puits à balancier est utilisé à Aouderas : « La terre des jardins est sableuse et légère et les légumes sont irrigués à la main, au moyen de perches à bascule établies sur un certain nombre de puits» (Foureau 1905, t. I, p. 509).

Chudeau, quelques années plus tard, en 1905 (1908, p. 65 et 67), ne signale à Aoudéras et à Alarsès que les puits à balancier ; par contre il mentionne des puits à traction animale à Iferwan. A la fin du XIXème siècle, et dans les premières années du siècle, cette technique reste confinée dans le Nord de l’Aïr, avant de s’imposer dans le Sud. Rodd en 1922, décrit des puits à traction animale lors de son passage à Aoudéras, et signale qu’il n’existe pas en Air de puits à balancier : « The pole and bucket with a counterweight and the water wheel are flot known in Air for raising water » (Rodd, 1926, p. 133). Rottier, dans un article publié en 1927, est encore plus précis « il est à noter que l’on ne trouve plus en Aïr, pour le puisage de l’eau, le système à bascule qui est général au Tibesti et qui existait en Air en 1899, lorsque la mission Foureau-Lamy y passa» (Rottier, 1927, p. 410). R. Capot-Rey, dans le Sahara Français note dans sa carte VII «Les systèmes d’irrigation dans le Sahara Français », p. 320, trois signes de puits à balancier dans le Nord et l’Est de l’Aïr. Nous pensons qu’il s’agit d’une erreur.

Tous nos informateurs, à Alarsès, Aoudéras, Timia, Iferwan, ont été unanimes à affirmer que la tekarkart a été introduite à Iferwan par le Nord, et c’est de là qu’elle a gagné progressivement tous les centres cultivés de l’Aïr. Un pélerin de la Mecque, originaire de Tin Taghoda (village aujourd’hui abandonné), El Hadj Mokhammed, aurait rapporté avec lui une tekarkart modèle réduit, qu’il aurait fait reconstituer sur place. On ne dit pas dans quel pays ce pélerin avait pris son modèle, mais il n’est pas impossible que ce soit au Fezzan où cette technique est anciennement conflue. On peut donc avancer que c’est dans la deuxième moitié du XIXe siècle que le puits à traction animale a été introduit dans la région d’Iferwan, pour faire peu à peu tache d’huile dans tout l’Aïr. Ayant franchi le Sahara, cette technique nouvelle n’a pas conquis les régions méridionales, les pays haoussa particulier, où le puits à bascule est seul utilisé dans les jardins irrigués (Raynaut, 1969, p. 17-22). Raulin (1973, p. 207-218) a analysé le processus de diffusion (et de blocage) de ces techniques d’irrigation qui existent de part et d’autre du Sahara, mais ne pénètrent pas la zone soudanienne.

E. BERNUS

Source Initiales:Encyclopédie Berbère, Livre III


Voir aussi :

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Categories: Art et Tradition