Aïr, Organisation politique

Le système des ighollan

Dans l’Aïr, s’est développée une organisation politique originale qui n’a jamais été tentée ailleurs, dans le monde touareg. Il s’agit du système des ighollan établi par les Iteysen et les Kel Geress, peut-être à l’arrivée de ces derniers dans le pays, et étendu ensuite aux Kel Owey et à d’autres groupes qui les ont rejoints... Contrairement à la confédération touarègue classique appelée ettebel qui regroupe des tribus hiérarchisées entre elles (suzerains et tributaires) à la tête desquelles est nommé un chef, l’amenukal, choisi parmi les tribus dominantes, les ighollan se définissent comme un ensemble de groupes ayant renoncé à la hiérarchie et au tribut, placés sur le même rang et organisés de façon plus égalitaire. A l’intérieur des ighollan, les tribus qui ont une affinité peuvent former un ensemble appelé taghma (" cuisse "). Plusieurs taghma réunies forment le « corps » des ighollan. Chaque agholla, chef d’une tawcit (tawshit) (unité vue le plus souvent comme un clan matrilinéaire), a un rôle économique ou politique privilégié (pastoralisme, commerce, guerre...) et, à son tour, suivant sa spécialité, peut diriger l’ensemble. Les rôles selon les époques peuvent évoluer. Le chef des i’yollan n’a aucun pouvoir coercitif; il est choisi selon les circonstances parmi l’un ou l’autre agholla.

Au sein de cette organisation, les Touaregs qui ramenèrent du Fezzan, selon l’une des versions de la tradition orale, le sultan, lui attribuèrent le rôle d’intermédiaire ou d’arbitre. En fait, seule la double condition de ce personnage lui permettait d’assumer sa fonction : en tant qu’étranger au monde touareg, il ne pouvait être soupçonné de partialité, et à cause de son extraction considérée comme inférieure, assimilée à celle des iklan (esclaves), il devenait révocable à merci et son « pouvoir » était par définition dérisoire. Les Touaregs ont d’ailleurs fait siéger le sultan non pas sur un trône mais dans un trou.

Son rôle s’apparentait davantage à celui que joue le forgeron (enad) dans la société touarègue en tant qu’émissaire ou intermédiaire entre deux familles de rang égal, permettant d’éviter dans des négociations délicates tout incident qui pourrait menacer l’honneur des partenaires et dégénérer en guerre. Si la chefferie du sultan d’Agadez n’a jamais été contestée depuis sa création au XVe siècle, comme l’écrit E. Bernus, c’est précisément parce qu’elle ne représente aucune espèce d’enjeu politique. Ce n’est qu’au moment de la colonisation française que les attributs du sultan ont pris plus d’ampleur. Quand les Kel Owey sont arrivés dans l’Aïr, ils ont peu à peu repoussé les ighollan des Iteysan et des Kel Geress vers le sud, mais ils ont conservé l’arbitre installé par ces derniers pour qu’il continue à assurer ses fonctions d’intermédiaire. De leur côté, ils ont installé leur propre représentant, qui est aujourd’hui à Agadez l’anastafidet, dont le statut et le rôle sont comparables à ceux du sultan.

Notons que certains groupes comme les Kel Ferwan et les Kel Fadey ont refusé d’entrer dans ce système politique et ont été chassés du territoire des ighollan.

M. HAWAD - H. CLAUDOT-HAWAD

Le peuplement actuel

Les populations qui vivent actuellement dans le massif de l’Aïr et sur ses marges sont composées de jardiniers-caravaniers et d’éleveurs nomades. Les premiers, représentés surtout par les Kel Owey (appelés aussi Kel Ewey, Kel Ewe, Kel Oui) et par quelques autres groupes (Ifoghas par exemple), occupent d’Agadez à Iferwan les principales vallées dans des hameaux de paillotes: on peut citer les vallées du Telwa, de Tchighozerin, Tabellot, Tewar, Aouderas, Timia et Iferwan parmi les plus peuplées. Seuls quelques villages rassemblent des familles dans un habitat groupé tels Timia, Aouderas ou Tabellot. Les Bagzan sont le seul haut massif habité en permanence par des jardiniers, grâce à la présence de sources pérennes. Les Kel Owey sont en général dispersés le long des vallées, sur les terrasses aux sols limoneux qui portent leurs jardins dont les puits captent l’eau de la nappe d’inféro-flux à relativement faible profondeur. Ces jardins forment des rubans qui encadrent le lit mineur des koris, les hameaux s’installant sur les rives protégées des crues toujours menaçantes. Cette agriculture irriguée apparaît chez les Kel Owey liée à une tradition caravanière très ancienne. Dans tous les villages, dans tous les campements et les familles, existe une répartition des tâches: des parents, des frères peuvent se consacrer les uns au jardinage, les autres au commerce, ou encore un même homme peut se consacrer successivement à ces deux types d’activité.

Les Kel Owey, par leur implantation géographique, se trouvent sur une plaque tournante du commerce sahélo-saharien, avec des caravanes partant en direction de l’est (Agram, Kawar, Djado), du sud (Damergou, Damagaram, Kano) et autrefois du nord (Ahaggar, Libye). Les deux premières caravanes encore en activité réalisent à partir des campements un commerce triangulaire qui relie des zones complémentaires. Les Kel Owey alimentent donc partiellement avec les produits des jardins (blé, tomates séchées, pommes de terre, légumes) leur propre commerce caravanier dont ils attendent des revenus monétaires, leur permettant d’acquérir une part importante de leur nourriture: sans les céréales méridionales, sans le mil, les Kel Owey souffriraient d’un déficit alimentaire chronique. Une autre tradition conduit les Kel Owey en nord Nigéria: à Kano et dans toutes les villes, ils ont une réputation de gardiens vigilants auxquels commerçants et citadins renouvellent volontiers leur confiance.

Les autres groupes touaregs de l’Aïr sont formés d’éleveurs qui nomadisent à l’ouest et au nord des Kel Owey. Ils possèdent des troupeaux composés en majorité de chameaux et participent, mais inégalement d’un groupe à l’autre, aux caravanes de l’est et du sud. Au nord d’Arlit, il faut citer les Kel Tadele qu’on rattache à la «confédération» des Kel Ferwan, mais dont ils constituent un rameau indépendant : ce sont les Touaregs les plus sahariens dont l’aire de nomadisation est la plus vaste, car le milieu désertique où ils vivent porte des pâturages très variables.

Au sud des Kel Tadele dans la plaine du Talaq à l’ouest du massif on trouve les Kel Gharus, les Ikazkazan et plus au sud encore les tribus appelées par l’administration «Hoggar de l’Aïr» et dont les noms rappellent les tribus soeurs restées dans l’Ahaggar (Tédjéhe-n-Efis, Ikaramayan, Iklan-n-tawshit, etc.).

Les Kel Ferwan constituent une « confédération » très importante, aux tribus innombrables qui se dispersent de Goufat, au sud-ouest de l’Aïr jusqu’à Aderbinissat. Les Kel Fadey nomadisent aux environs d’In Gali, alors que les Igdalan sont dispersés des plaines de l’Eghazer wa-n Agadez, jusqu’au sud de falaise de Tigidit. Tous ces groupes sont en majorité formés d’éleveurs nomades possédant des troupeaux camelins très importants.

Si le nombre des éleveurs reste très faible, comme la densité au km² qui diminue rapidement du sud vers le nord, le phénomène récent le plus remarquable est l’accroissement rapide des populations urbaines ou fixées, en raison de l’industrialisation et de la création de centres nouveaux (cités minières comme Arlit, Akokan, Anu Agharan, sous préfectures telles Tchighozerin, Ariit implantations le long de la route Tahoua-Arlit, etc.) A côté d’un accroissement très lent de la population pastorale et agro-pastorale, on note un développement rapide de la population sédentaire par un mouvement migratoire continu: elle constitue aujourd’hui plus du quart de la population totale.

Source Initiales:Encyclopédie Berbère, Livre III

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