Aïn Meterchem

Le gisement

Ce gisement préhistorique dont l’orthographe est assez fantaisiste est situé en Tunisie, à une quarantaine de kilomètres au nord de Feriana, tout près de la frontière algérienne. Il s’agit d’un éperon au confluent des rivières Cherchera et Ajel. L’intérêt que présente le gisement réside dans sa stratigraphie, mise en lumière par R. Vaufrey et dans la découverte, en 1948, d’un squelette humain qui provoqua une importante discussion. Lors de premières fouilles, R. Vaufrey put reconnaître une stratigraphie assez complexe : de part et d’autre du ravin apparaissent deux niveaux renfermant de l’industrie considérée comme moustérienne. Ces deux niveaux situés respectivement à l’est et à l’ouest de la rivière n’ont pas la même structure, l’un est un ancien sol, l’autre est consolidé (Aïn Meterchem «tuf») ; ils ne peuvent être contemporains mais il est impossible de fixer leur antiquité relative. De fait, l’analyse typologique effectuée par F. Bordes puis M. Gruet a révélé des différences assez sensibles entre les deux industries que ces auteurs rapprochent du Moustérien du type Ferrassie. Pour L. Balout la présence de deux pointes pédonculées à Meterchem « ancien sol » et une autre à Meterchem «tuf» permet de placer ces industries dans un Atérien ancien (Atérien I).

A l’est, le niveau moustérien est recouvert de « terres capsiennes », il faut entendre par cette expression, l’ensemble de sédiments, terres cendreuses, coquilles d’hélix et rares outils entraînés depuis l’escargotière capsienne voisine et reposant en partie sur l’ancien sol moustérien. A vrai dire, un épisode de sédimentation puis d’érosion, s’intercale entre l’époque moustérienne et ce dépôt puisque les « terres capsiennes » sont également superposées à des sables pontiens remaniés qui recouvrent le sol moustérien. Ces mêmes sables se retrouvent à la base de l’escargotière. Celle-ci est située sur l’éperon que détermine le confluent des rivières Cherchera et Ajel. Son épaisseur maximum est de 0,70 m ce qui correspond, compte tenu de ce que l’on sait de la durée et de l’épaisseur de certaines escargotières des Némencha, à une occupation d’une durée d’un millénaire environ. Les travaux de R. Vaufrey avaient porté sur quelques sondages et des récoltes de surface. Il s’agit d’une industrie du Capsien typique.

En 1948 F. et T. Lacorre entreprirent de nouvelles fouilles et découvrirent un squelette humain, découverte qui provoqua une vive polémique. F. Lacorre fut toujours persuadé de la contemporanéité de ce squelette et de l’industrie capsienne. Or l’Homme d’Aïn Meterchem présente une certaine parenté avec l’homme de Combe Capelle (Dordogne) qui, à l’époque, était considéré comme l’introducteur de l’industrie périgordienne en France. Comme le Capsien typique présente de son côté des affinités techniques avec le Péri- gordien il était tentant de regrouper ces présomptions et d’établir la contemporanéité du Capsien typique et du Périgordien supérieur. Pour F. Lacorre, qui ignorait encore l’âge très récent du Capsien et niait ses caractères nettement épipaléolithiques, l’Homme d’Aïn Meterchem et l’Homme de Combe Capelle, étroitement apparentés, avaient, eux et leurs industries, une même origine et le même âge.

Cette proposition fut rejetée par l’unanimité des préhistoriens ayant travaillé en Afrique du Nord. R. Vaufrey et le Dr Gobert critiquèrent sévèrement les méthodes de fouille de F. Lacorre qui ne lui permettaient pas de recueillir l’outillage microlithique. La principale objection à la théorie de F. Lacorre reposait sur l’âge respectif des deux industries ; depuis 1952 on savait que le Capsien date tout au plus du Villème millénaire mais en 1953 encore, avec une mauvaise foi évidente, F. Lacorre rejetait les éléments chronologiques apportés par l’analyse du Carbone 14 (El Mekta 6450 ± 400 BC).

L’âge même du squelette d’Ain Meterchem fut discuté. R. Vaufrey avait établi le principe que seuls les hommes du type de Mechta-el-Arbi étaient contemporains du Capsien et rejetait systématiquement dans les phases récentes, néolithique et protohistorique, tout autre type humain, en particulier les Protoméditerranéens si proches physiquement des populations actuelles du Maghreb ; donc l’Homme d’Aïn Meterchem, appartenant à cette catégorie, ne pouvait être Capsien. La faible profondeur à laquelle reposait le squelette était également présentée comme un argument en faveur de son rajeunissement. Les pratiques funéraires furent également citées au cours de cette polémique. Cet homme avait été paré vraisemblablement d’une résille et d’un pagne faits ou ornés de centaines de rondelles découpées dans des coquilles d’oeuf d’autruche. Or celles-ci ont été fabriquées en série suivant une technique généralement considérée comme néolithique (H. Camps-Fabrer, 1960 et M. Per- père, 1969). Leur abondance même, qui se retrouve dans d’autres sépultures situées dans les niveaux supérieurs des escargotières, (Bekkaria n.0 6, Henchir Hamida, Medjez I), invite à rajeunir également l’âge de cette inhumation qui ne saurait dater du Capsien typique.

Aujourd’hui que la polémique s’est apaisée, préhistoriens et anthropologues sont d’accord pour reconnaître l’âge préhistorique de l’Homme d’Aïn Meterchem, vraisemblablement Capsien supérieur ou Néolithique, et le situer sans difficulté dans l’un des groupes protoméditerranéens qui commencèrent à peupler le Maghreb à l’époque capsienne, en remplaçant progressivement les hommes de Mechta-el-Arbi.

G. CAMPS

L’homme

De couleur gris foncé, fortement inprégnés par la terre de l’escargotière, les os n’étaient pas fossilisés et étaient en bon état de conservation. Une étude préliminaire du squelette a été publiée par H. Vallois en 1950 et une seconde, plus approfondie, en 1979 (Vallois et de Félice). Ce squelette était celui d’un homme d’environ 40 à 50 ans, robuste, de stature moyenne et dont les caractéristiques générales peuvent être rattachées au type protoméditerranéen. La tête est rude, franchement dolichocéphale avec une voûte légèrement pentagonoïde, haute et étroite et une capacité crânienne assez élevée. La face est longue et étroite munie d’un menton haut et assez saillant; la mandibule, robuste, possède des reliefs osseux très développés sur la face interne. Les orbites sont assez hautes, le nez est étroit; l’ensemble de la face est orthognathe. Les dents sont plutôt volumineuses avec un articulé en bout à bout. On n’y relève aucune trace de carie et il n’y a pas d’avulsion des incisives. Les os des membres sont munis de crêtes rugueuses et saillantes. Les avant-bras sont relativement longs mais les membres inférieurs ne sont pas particulièrement longs.

Par l’ensemble de ses caractères, l’Homme d’Aïn Meterchem se rattache à la forme robuste du type protoméditerranéen de l’Afrique du Nord, dont il représente une des deux variantes, caractérisée par une face longue et une voûte crânienne élevée et que l’on trouve dans les gisements capsiens de l’Est algérien (Chamla 1975) ; la seconde variante, également rencontrée dans ces gisements et dont l’Homme de l’Aïn Dokkara peut être considéré comme un représentant typique, étant, elle, caractérisée par une face de hauteur moyenne et une voûte crânienne basse. Ce type méditerranéen robuste subsistera encore longtemps en Afrique du Nord et il est probable que les éléments méditerranéens robustes de la population actuelle en représentent les descendants. Il s’adjoindra à eux, à l’époque protohistorique, des éléments de petite taille, plus graciles, également de type méditerranéen mais dont certains caractères morphologiques sont trés différents de ceux de type «protoméditerranéen capsien».

Pathologie

Les stigmates pathologiques relevés sur l’Homme d’Aïn Meterchem ne traduisent aucune atteinte sérieuse.

  • Fémur gauche — A la face postérieure, au dessus du condyle interne, il existe une petite excavation irrégulière, profonde de 3 mm. Elle s’inscrit dans un cercle de 15 mm de diamètre mais son contour est fort tourmenté; son bord externe est un peu surélevé en bourrelet. L’aspect est celui d’une lésion ostéitique dont il est fort malaisé de déterminer l’origine ; il n’est pas exclu qu’une blessure profonde en soit la cause initiale.
  • Tibia droit — Au bord supérieur de la tubérosité antérieure existent des ossifications lamellaires développées aux dépens des fibres profondes du tendon rotulien. Leur origine traumatique est probable.
  • Ensemble Tibia-Fibula gauches — L’extrémité inférieure de chacun des deux os porte des exostoses qui sont des ossifications ligamentaires. Le ligament tibio-fibulaire postérieur donne une lamelle qui se détache du bord postérieur de la gouttière fibulaire du tibia. Le ligament antérieur est ossifié à sa base, le long de son insertion sur la fibula. L’ensemble de ces productions osseuses développées sur les moyens d’union de la pince malléolaire permet de porter le diagnostic d’entorse grave du cou-de-pied.
  • Rachis — On relève de minimes lésions arthrosiques, notamment atlantoodontoidienne et costo-transversaires.
  • Sternum — Le bord postérieur de l’encoche claviculaire droite porte une petite exostose difficile à interpréter en l’absence de l’extrémité de la clavicule correspondante.
  • Scapula droite — Le bord postérieur de la glène a un aspect «éculé» mais l’intégrité de l’humérus rend impossible tout diagnostic étiologique de cette modification.

J. DASTUGUE

Source Initiales: Encyclopédie Berbère, Livre III

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