Ahitarel

Ahitarel, Aïtaghel, Ahitarhen, Ahitaghel : Amenukal de l’Ahaggar de 1877 à 1900. De son vrai nom Yunès fils de Mohammed-Biska (des Tédjéhé-Mellet) et de Amenna ult Kella, du clan des Kel-Ghela (Kella étant la femme qui a engendré tous les ayants droit d’accès au commandement des Kel-Ahaggar actuels). Ahitaghel eut pour épouses successives Maladu, fille de Ag-Mama (ancien amenukal) et Gaga dite Tidaghin ult agg-Akutif (sa cousine parallèle matrilatérale) dont il eut semble-t-il huit enfants : Barka, Haya, Nuy, Mala, Taneghmit, Ahmed, Anaw (Anaou). Il fut le septième chef suprême de l’Ahaggar, succédant à son cousin germain El-Xadj Axmed fils aîné de la soeur aînée de sa mère (sur les règles de succession touarègue voir Bourgeot 1976, Gast 1976, Claudot 1982).

Les vingt-trois ans d’autorité d’Ahitaghel sur l’Ahaggar se caractérisent par de profonds changements de l’environnement socio-politique et socio-commercial sur le plan régional et international (période des conquêtes coloniales) qui vont perturber progressivement la nature de cette société nomade et toutés ses stratégies socio-économiques. D’où les tensions internes et les agressions que doit affronter l’amenllkal et auxquelles il fait face avec plus ou moins de bonheur.

Trois domaines l’ont beaucoup préoccupé :

  • ses relations avec les Kel-Ajjer.
  • la sauvegarde d’une unité avec les Taytoq et les Tédjéhé-Mellet (à commandement quasi autonome sans que leur chef porte le titre d’amenukal).
  • la définition d’une politique avec les Français notamment après le massacre de la mission Flatters le 16 février 1881 dans la rivière Inuhawen (affluent de la rivière Ti-n-Târabîn) au lieu-dit Tadjnut.

S’il a réussi à arrêter la guerre avec les Kel-Ajjer, il a pratiquement échoué sur les deux autres points.

En 1877, Ahitaghel a environ 57 ans. Il a beaucoup guerroyé dans de nombreuses batailles et notamment durant la guerre fratricide qui opposa durant quatre années les Kel-Ahaggar aux Kel-Ajjer (sur cette guerre voir M. Benhazera 1908 115-122, P. de Foucauld, Poésies touarègues I, 1925 38 à 45 notamment, G. Gardel 1961 147-156). Il se donne immédiatement pour tâche ce que son prédécesseur n’avait pu réaliser faire la paix avec les Kel-Ajjer. Il écrit plusieurs lettres à Ixenuxen, amenukal de l’Ajjer du clan des Uraghen, et lui envoie une délégation conduite par Bedda, amghar des Tédjéhé-Mellet, à laquelle s’adjoignent des chorfa et des Ansar de Ghât et un groupe d’Iseqqamaren. Ixenuxen accepte de rendre justice aux Imenan dont les dissensions avec les Kel-Ajjer furent à l’origine de cette guerre ; le chef ineman Oxa est libéré, la paix est établie en 1878 (voir Benhazera 1908 : 121). Mais Ahitaghel doit affronter un deuxième événement important et qui le dépasse, car il n’en avait pas mesuré les conséquences, c’est celui du massacre de la mission Flatters en 1881. Pour les Français, la responsabilité principale d’Ahitaghel ne fait aucun doute. Et pourtant rien n’est moins facile à dire aujourd’hui, à la lumière de ce que l’on connaît de l’histoire, des règles de fonctionnement de cette société et des fonctions réelles des amenukal.

Pour mieux comprendre comment cet événement, qui a beaucoup marqué l’histoire de la pénétration coloniale saharienne, a pu se dérouler du côté touareg, il faut replacer les protagonistes des luttes intestines que subissait le pouvoir au Sahara central, sous la menace grandissante de la politique des puissances occidentales. Les Kel-Ahaggar furent toujours hostiles aux pénétrations européennes à la fin du XIXe siècle, d’une part en réaction d’hostilité aux Kel-Ajjer (plutôt favorables à des relations commerciales avec les européens du vivant d’Ixenuxen) qui leur ravissaient la prépondérance des voies commerciales et de leurs profits à l’est et vers le Niger, d’autre part parce qu’ils avaient parfaitement conscience de l’encerclement des conquêtes coloniales qui les menaçaient au nord et au sud de leur zone d’influence. Enfin, leur haine des Infidèles (les Occidentaux en général), entretenue et orientée par plusieurs confréries religieuses, parties prenantes des profits commerciaux, galvanisait leurs énergies en dehors de tout raisonnement stratégique. Cependant, Ixenuxen, amenukal des Kel-Ajjer, avait longuement reçu et accompagné le jeune explorateur Henri Duveyrier en 1860-61, soutenu par le marabout Sidi-el-Bakkaye, cousin du cheikh de Tombouctou. Il s’apprêtait à signer avec la France des accords commerciaux importants (Duveyrier avait contribué à donner une image chevaleresque et mythique des Touaregs, le désastre de Flatters engendrait une image en négatif de o traîtres impitoyables et violents », voir E.F. Gautier: La conquête du Sahara, 1910, chap. 1).

Faisant suite à la guerre qui les avait divisés, l’écho de ces perspectives, qui allaient révolutionner la vie locale et l’équilibre des transactions internes, ne manquait pas d’inquiéter et d’exciter les Kel-Ahaggar. Il y avait parmi les guerriers de l’Ahaggar des jeunes gens turbulents qui ne demandaient qu’à en découdre avec les Infidèles. Parmi eux, Ahitayel avait deux neveux utérins, ses héritiers directs selon les règles de transmission du pouvoir et des biens collectifs : Atisi (Attici) et Anaba ag Chikat dit Amellal fils de Hanbu. Ceux-ci, avec probablement l’aide complice de leur père Chikat, « conseiller » d’Ahitaghel, avaient hâte de succéder à leur oncle (ils étaient aussi en concurrence l’un l’autre) et ne manquaient aucune occasion de mettre celui-ci en difficulté afin de provoquer éventuellement sa succession. Ils furent avec leur père les principaux organisateurs de l’extermination de la colonne de Flatters. Selon les règles touarègues, l’oncle maternel ne peut jamais se plaindre des exactions de ses neveux utérins, ni user contre eux de la moindre coercition. Ahitayel fut donc enfermé par cette règle et mis en situation périlleuse par l’affaire de ce massacre qui outrepassait en cruauté les habitudes guerrières de ces populations.

Mais encore Chikat était du clan des Tédjéhé-Mellet (clan indépendant des Kel-Ghela et ayant son propre commandement) et ses fils Atisi et Anaba étaient Kel-Ghela par leur mère (Xawila ult Mohammed-Biska, soeur d’Ahitaghel) et Tédjéhé-Mellet par leur père. Or, durant toute la période d’autorité d’Ahitaghel, Atisi et Anaba se réclament des Tédjéhé-Mellet et font preuve d’indépendance à l’égard des Kel-Ghela ; ce qui n’empêche pas Atisi, dès la mort d’Ahitaghel, de revendiquer sa succession comme héritier du droit au commandement chez les Kel-yela (voir la notice Atisi). Enfin, l’attaque de la colonne Flatters a été longuement préparée sur un territoire ordinairement imparti aux Ayt Loayen sur lesquels les Tédjéhé-Mellet avaient en partie autorité. Les Tédjéhé-Mellet étaient appelés aussi Ouled Messaoud par tous les arabophones du Tidikelt, du Touat et d’El Goléa, du nom d’un lignage de Chaamba auxquels ils étaient alliés.

C’est la raison pour laquelle les officiers français avaient du mal à se retrouver dans cet imbroglio quand Ahitaghel et ses envoyés affirmaient que les Kel-Ghela n’étaient pas responsables du massacre de Flatters, que c’était le fait des Ouled Messaoud et des Chaamba du Tidikelt. L’ambiguité pouvait être encore plus grande si l’on rappelait qu’Ahitaghel lui-même était Tédjéhé-Mellet par son père Mohammed-Biska, mais qu’il exerçait le pouvoir et une politique propres aux Kel-Ghela. A la lumière de ces informations on comprend mieux la position délicate et ambigue d’Ahitaghel dans le drame d’In-Uhawen où il apparaissait, en tant que chef des Kel-Ahaggar, comme responsable aux yeux des Occidentaux et selon leur conception de la hiérarchie des pouvoirs. En réalité, Ahitaghel n’avait guère de prise réelle sur les Tédjéhé-Mellet et sur ses neveux utérins qui jouaient selon les circonstances sur la bilatéralité des clans et des pouvoirs et ne manquaient aucune occasion de lui créer des ennuis.

Tout ceci apparaît nettement dans les échanges qui eurent lieu entre le général de la Roque et l’envoyé spécial d’Ahitaghel en 1890 à Biskra. Mais jamais, dans ces conversations d’une grande tenue, Chikat, Atisi et Anaba n’ont été cités nommément, ni accusés par l’envoyé d’Ahitaghel. Il a insisté sur la responsabilité collective des Ouled Messaoud et des Chaamba, concurrents des Kel Ahaggar au Sahara central.

C’est en date du 4 mai 1890 que le général commandant la division de Constantine transmettait au gouverneur général d’Algérie un rapport manuscrit de 32 pages relatant une longue entrevue qui eut lieu à Biskra entre le général de la Roque et Abderrahmane ben Meklaoui se disant « fils » du précédent amenukal el Xadj Axmed (voir Archives d’Outre-mer, série H Aix-en-Provence). Abderrahmane se réclamait des Ifoghas de l’Ahaggar et venait solliciter le pardon des autorités françaises à propos du massacre de la mission Flatters en 1881. Il se présentait comme le messager d’Ahitaghel en accord avec les Kel-Ghela, les Ifoghas, les Taytoq et les Imenan. Son objectif principal était d’obtenir la paix et de préparer l’accueil d’une délégation de ces 4 clans, prête à aller à Alger ou à Paris pour traiter avec le gouvernement français d’accords commerciaux qui devaient permettre à des missions françaises de pénétrer en pays touareg et aux Touaregs de l’Ahaggar de fréquenter sans risque de représailles les marchés du Sud tunisien, du Sud marocain et du Soudan où déjà les troupes françaises prenaient position. Ahitaghel lui-même ne désirait pas faire partie de la délégation car il avait, à cette date, 70 ans et était obèse.

Depuis 1881 les Touaregs de l’Ahaggar attendaient avec beaucoup d’inquiétude une vengeance des Français. Mais le gouvernement français ne donna pas suite à ces demandes, les Kel-Ahaggar continuèrent de vivre sur la défensive. Ahitaghel meurt en octobre 1900 alors que les Français sont entrés dans In Salah le 29 décembre 1899 et vont s’installer sur tous les marchés du nord indispensables à la survie des Kel-Ahaggar (la mission Foureau-Lamy traversait aussi une partie des territoires des Kel-Ahaggar de l’Anahef à In Azawa). La même situation de tension existait entre les Kel-Ghela et les Taytoq malgré les efforts de conciliation d’Ahitaghel. A tel point que Sidi ag Akeradji, Taytoq par sa mère, pourtant chef courageux et prestigieux, dut demander protection à Ahitaghel car il était son neveu consanguin. Après la mort d’Ahitayel, Sidi ag Akeradji est chassé par les Kel-yela et les dissensions reprennent de plus belle entre les deux clans.

Ahitaghel, guerrier touareg courageux et batailleur durant sa jeunesse, (il s’était distingué dans des combats célèbres notamment à Ghat, Udjmiden et dans de nombreux rezzous sur lesquels il a composé plusieurs poèmes) était aussi un grand poète qui aimait provoquer les joutes oratoires et les créations poétiques aussi chez les autres (voir Poésies touarègues I : poèmes 27-28-29-3 1). Avait-il conscience du danger que la tendance anarchique de ses guerriers faisait courir à son peuple? Probablement, mais il ne parvint pas en cette fin de siècle menaçante, à convaincre les siens de la nécessité de changer de mentalité et de stratégie. La fonction d’amenukal était fondée davantage sur une autorité morale et un consensus que sur un appareil d’état qui n’existait pas. Sa succession fut difficile et orageuse. Tout allait changer après sa mort (voir les notices Atisi, Amastan, Axamuk, Meslagh).

M.Gast

Source Initiales:Encyclopédie Berbère, Livre III

BIBLIOGRAPHIE


  • ARCHIVES D’OUTRE-MER. Aix-en-Provence, série H. Touaregs.
  • BENHAZERA M. Six mois chez les Touaregs du Ahaggar. A. Jourdan, Alger, 1908, 234 p.
  • BOURGEOT A. Contribution à l’étude de la parenté touarègue. Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, t. 21, 1976, p. 9-3 1.
  • CLAUDOT H. La sémantique au service de l’Anthropologie, C.N.R.S., Paris, 1982, 274 p.
  • DUVEYRIER H. Le désastre de la mission Flatters, Bulletin de la Société de Géographie,

avril 1881, Ch. Delagrave, Paris, p. 304-374.

  • FOUCAULD PÈRE Ch. de. Poésies touarègues I, 1925, 658 p., II, 1930, 462 p.
  • FOUCAULD PÈRE Ch. de. Dictionnaire abrégé touareg-français des noms propres, Larose, Paris, 1940, 364 p.
  • GARDEL G. Les Touareg Ajjer, Baconnier, Alger, 1961, 388 p.
  • GAST M. Les Kel Rela: historique et essai d’analyse du groupe de commandement des

Kel Ahaggar, Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, t. 21, 1976, p. 47-6 5.

  • GAUTIER E.F. La conquête du Sahara, essai de psychologie politique, Paris A. Colin,

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  • LHOTE H. Les Touaregs du Hoggar, Payot, Paris, 1975, 468 p.