Aghmat

« A onze heures nous entrons dans le labyrinthe des jardins d' Ar'mat. ., Les figuiers, les amandiers, les trembles, les grenadiers verdissent en bosquets touffus; le chemin est maintenant bordé de chaque côté par de hautes corbeilles de ronces. Les branches des oliviers forment au-dessus de notre tête un berceau léger, ils sont en pleine floraison, et ils laissent tomber sur nous leurs petites corolles blanches, comme une neige subtile et parfumée. » C'est en ces termes bucoliques que E. Doutté décrit le pays d'Aghmat. Il dira encore, dans la notice qu'il consacra à cette localité dans l'Encyclopédie de l'Islam: « C'est un des plus jolis coins de la région ».

Aghmat n'est plus aujourd'hui qu'une bourgade du Haouz, à quelque 40 km au sud-sud-est de Marrakech, sur les bords de la rivière Ourika, appelée ici rivière Aghmat (Ghormat sur certaines cartes).C'était une toute autre ville que visita El Bekri au XIe siècle; il ressort de sa description qu'Aghmat était une ville double ou mieux deux villes distinctes distantes d’une heure de marche à peine et portant le même nom. L'une la capitale était Aghmat an-Waylan (on lit aussi "Aïlan"), la seconde, en amont, était Aghmat Urika, à l'emplacement de l'actuelle Ourika (Urika), bourgade de piémont faisant face au Dar Caïd Uriki qui s'élève sur la rive opposée, au milieu du village d'Akhlif.

« En réalité, deux aglomérations portaient ce nom : Aghmat Aïlane belle riche et exclusivement peuplée de juifs à l’époque d’El Idrissi (XIIe siècles) et Aghmat Ourika, à quelques kilomètres… » (Laoust).

Laquelle des deux se trouvait à l’emplacement d’Aghmat d’aujourd’hui. Probablement Ourika à en croire P. Pascon qui situe Aïlane sur le plateau, tout proche, de Tasghimout.

Aghmat an Waylan était, avant la fondation de Marrakech, la principale cité du Haouz. Aghmat est mentionnée comme une possession des Idrissides, ce qui paraît sujet à caution. On est sûr en revanche qu'elle devint la capitale d'un état zénète aux limites imprécises mais jouissant d'une renommée suffisante pour attirer des savants andalous et ifriquiens et sans doute d'autres immigrés moins illustres. Il est notable que la figure historique la plus célèbre d'Aghmat, la belle Zaïneb, ait été originaire du Nefzawa.

Zaïneb la Nafzawie était la femme du dernier prince maghrawa d'Aghmat, Lakkut ben Yusuf. Lorsque les Almoravides s'emparèrent, facilement, de la ville, Abu Bakr ben Umar, leur chef, épousa Zaïneb. Cette femme de caractère, ambitieuse, douée d'une grande intelligence et d'une culture remarquable fut considérée comme une magicienne, qualificatif que l'on voit attribuer, au fil des siècles aux femmes berbères jouant un rôle politique. On le dit de la mère de Massinissa et de la Kahina. Elle incarnait si bien l'autorité que sa possession ne semblait pas séparable de l'exercice du commandement sur les pays conquis par les Lamtuna. Ainsi, lorsque un grave conflit entre les tribus vassales contraignit Abu Bakr à retourner au Sahara, il délégua une partie de son autorité à Yusuf ben Tachfin,lui cédant en même temps, à titre précaire, la belle Zaïneb. Celle-ci s'accommoda fort bien de son nouvel époux et, bien qu'agissant sur un autre plan que le réformateur Ibn Yasin ou les conquérants Abu Bakr et Yusuf ben Tachfin, elle mérite d'être comptée au nombre des fondateurs de la puissance almoravide. Yusuf ben Tachfin n'était alors qu'un comparse, un cousin d'Abu Bakr, considéré sans doute par ce dernier comme une sorte d'intérimaire.

De fait, El Bekri, son contemporain, ne le mentionne même pas alors qu'il insiste sur la fragilité de la jeune puissance almoravide dont l'émir (Abu Bakr) est au Sahara. Or, en quelques années, Yusuf ben Tachfin, ce saharien fruste qui se nourrissait d'orge, de viande et de lait de chamelle, devint le maître du Maghrib el Aqsa et de la partie occidentale de l'Algérie jusqu'à l'est d'Alger. Lorsqu'Abu Bakr, revenu du Sahara, réclama ses droits et Zaïneb, une réception somptueuse et de riches présents lui firent comprendre qui était désormais le véritable maître. Tout en conservant le titre d'émir, il retourna au Sahara, laissant à Yusuf ben Tachfin la réalité du pouvoir.

Aghmat connut alors son heure de gloire. Zaïneb réunit autour d'elle une cour, sinon fastueuse, ce que la doctrine almoravide ne pouvait encore accepter, du moins un cénacle de lettrés qui se chargea de policer les rudes Sahariens qu'étaient restés les guerriers lemtuna. Mais déjà était mis en place le piège mortel qui devait ruiner Aghmat. Yusuf ben Tachfin ne se doutait pas de la portée de son geste lorsque, vers 1060, il établissait, en lieu désert proche du confluent des fleuves Issil et Tensift, un camp retranché qui allait devenir une capitale : Marrakech. Cette ville, qui devait finalement donner son nom à un Etat moderne, concurrença puis ruina Aghmat.

Dès la deuxième génération almoravide, Aghmat déclina rapidement. La capitale déchue servit de lieu de captivité à des princes andalous détrônés (Abd Allah ben Bologgin de Grenade, Al Mu'tamid de Séville). A cette époque Aghmat servit quelque temps de refuge à Ibn Tumert, le Mahdi des Almohades, après qu'il eut créé plusieurs scandales à Marrakech. La ville resta cependant aux mains des Almoravides jusqu'à la chute de Marrakech (1146) ; c'est sans doute au cours de cette période troublée que fut élevée l'enceinte dont il ne reste que des traces à peine visibles.

Il reste en effet peu de choses de cette première capitale des Almoravides: quelques constructions peu fastueuses, la médersa, un pont de pierre, une mosquée en ruine, les restes de rempart en terre banchée, un hammam et surtout de nombreux tombeaux de saints; la légende locale en compte sept cent soixante-dix-sept mille sept cent soixante-dix-sept !

D'après le texte de G. Camps publié dans l'Encyclopédie Berbère, Livre II''

BIBLIOGRAPHIE


  • EL-BEKRI, Description de l'Afrique.
  • JEAN-LÉON L'AFRICAIN.
  • DOUTTÉ E. En tribu, en mission au Maroc. Paris, 1914, p. 11-22.- Aghmat. Encyclopédie de l'islam(1er édition).
  • GARCIA GOMEZ E. El supuesto sepulcro de Mu'tamid de Sevilla en Agmat. Al Andalus, t. XVII, 1953, p. 402-411.
  • LÉVI PROVENÇAL E. Aghmat. Encyclopédie de l'Islam (2.- édition).
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