Aggar

Le toponyme Aggar désigne deux sites antiques de Tunisie, l'un et l'autre localisés en Byzacène. L'auteur du Bellum Africum, contemporain de Jules César et témoin oculaire de la campagne d'Afrique couronnée par la victoire des armées césariennes en 46 avant J-C à Thapsus, signale une cité importante sous le nom d'Aggar (LXVII, 1, LXXVI, 2, LXXIX, 1). Elle était entourée de jardins et défendue par des fortifications qui devaient en rendre l'accès difficile. Ses vestiges semblent avoir été reconnus à deux kilomètres au Nord de Ksour Es-Saf, lieu dit Henchir Maklouba (Atlas archéol. de Tunisie, F. 74, n.O 41) où l'on vient de mettre au jour les restes d'un très vaste atelier de potier avec des fours particulièrement bien conservés mais bien postérieurs au temps de César.

La seconde cité qui portait également le nom d'Aggar se trouve dans la plaine de Kairouan non loin de Ousseltia, lieu dit Henchir Sidi Àmara (Atlas archéologique de Tunisie, II, F. 30, n.O 262). Il en reste un champ de ruines très vaste où l'on a reconnu un arc de triomphe dont la baie unique s'ouvre sur une vaste place dotée de portiques; il s'agit sans doute du Forum; d'autres édifices ont été identifiés notamment un temple, un mausolée à deux étages élevé pour un certain C. Marius Romanus, et une construction à arcade transformée en forteresse au temps des Byzantins. Peut-être faudrait-il ajouter les restes d'un pont à dix arches établi sur l'oued Jilf. Au cours de l'année 1979, la construction d'une route reliant Kairouan à Siliana aboutit à la découverte d'une série de stèles à Saturne et d'une dizaine de sarcophages ce qui laisserait entendre que les engins des travaux publics ont eu à déranger une nécropole et un sanctuaire. Les stèles présentent un décor remarquable par la richesse et par la diversité ce qui les apparente à une stèle découverte jadis à Ousseltia (M. Leglay, Saturne africain, Monuments, l, p. 242-243, pl. XI, 1).

Cette stèle dite d'Ousseltia appartient certainement au même sanctuaire d'Aggar d'où proviennent celles que nous venons d'évoquer. Ces mêmes travaux ont dégagé d'autre part une partie de la cavea d'un théâtre. L'apport s'avère considérable pour le dossier de cette cité antique. Si les stèles à Saturne et les sarcophages peuvent contribuer à une meilleure fixation des limites topographiques de la cité, ses origines continuent de nous échapper. Il s'agit sans doute d'une cité autochtone touchée par « les bienfaits» des flots successifs de la punicité et de la romanité. Pour des certitudes, des fouilles et des sondages sont encore nécessaires. L'état actuel de la documentation aide cependant à reconstituer une partie de l'évolution de son statut juridique: de cité pérégrine, Aggar fut promue successivement aux rangs de municipe en 232 et de colonie à une époque tardive. Elle faisait partie de la liste des évêchés d'Afrique établie en 484.

Origine du toponyme Aggar

En ce qui concerne l'étymologie d' Aggar, parfois orthographié « Agger », la documentation disponible et l'état actuel des travaux ne paraissent pas en mesure d'apporter la solution du problème. Il y a cependant une série de faits qui méritent d'être signalés:

L'historiographie antique (Bellum africum, LXVII, 1, LXXVI, 2, LXXIX, 1; Pline Hist. nat., V, 30), des inscriptions latines (C.I.L., VIII, 714 et 12145), des textes relatifs à l'église africaine (Concile de Cebarussi, Concile de 411, Notitia de 484), la table de Peutinger attestent directement ou indirectement l'existence du toponyme Aggar.

Dans l'historiographie arabe, Aggar de la région d'Ousseltia est dite 'ddjer : « ... Addjer, endroit où se trouve un château et un pont. Il est situé dans un terrain inégal, pierreux... et hanté de lions...» (EI- Bekri, Description de l'Afrique septentrionale, trad. de Slane, Alger 1913, p. 115-116).

La séquence Aggar se retrouve dans un autre toponyme de la Tunisie antique: il s'agit d'Aggersel où l'on reconnait aujourd'hui Sidi Abd er-Rahman

el-Garci dans la région de Zaghouan, site célèbre par une source d'eau minérale encore abondante et fort appreciée : (L. Poinsset, Villes romaines d'Afrique, s.v.) ; il Y a aussi Aggersel Nepte non loin de l'actuelle ville oasis de Nefta, au bord du chott el-Jerid (Ch. Tissot, Géogr., t. II, p. 31 et 560). Dans les environs immédiats de Carthage, il y avait le secteur dit de Mégara, toponyme qui dériverait d'une racine sémitique et en l'occurrence phénicienne GR ou GWR qui a donné naissance à des noms pour désigner les terres cultivées, les champs, les jardins, les fermes, interprétation qui semble bien convenir à Mégara.

A une racine GR ou GWR se rattacherait également le nom de la prestigieuse cité d'Ugarit, mais dans ce cas il s'agirait plutôt d'une racine mésopotamienne: sémitique oriental ou sumérien. Dans l'actuelle ville de Gabès, on note la présence de deux composantes: Menzel et Djarat ; Menzel désigne l'habitat, l'ensemble des habitations construites en dur par opposition à Garat qui, semble-t-il, désignerait les champs, les jardins et peut-être les résidences rurales. Dans cette optique, Garat se rattacherait à GR ou GWR. L'animosité qui continue de caractériser les rapports entre Menzel et Garat semble rappeler un temps où Menzel en tant que ville ou habitat sédentaire, s'opposait à Djarat en tant qu'expression de la campagne et des ruraux, c'est à dire ceux qui n'étaient pas admis au sein de la communauté citadine de Menzel. (Mh. Fantar, B. C. T. H. S. nouv. sér. 17, 1984, p. 18).

Si pour Mégara, Ugarit et Djarat, rien n'empêche de favoriser l'hypothèse sémitique, pour Aggar ou Agger on se heurte à une difficulté linguistique difficile à surmonter dans l'état actuel de notre connaissance du libyque et des dialectes berbères. Peut-on rattacher Aggar à une racine GR ou GWR ; doit-on plutôt lui reconnaître une origine libyque? Le choix risque de paraître arbitraire! Mais si l'on opte pour le sémitique et en l'occurrence pour le phénicien, il convient de préciser que, d'après l'auteur inconnu du Bellum Africum, Aggar de Jules César se trouvait au milieu de riches jardins où s'épanouissaient des cultures fruitières comme la vigne et l'olivier et que d'autre part, pour Aggar ou Agger de la région d'Ousseltia les terres semblent avoir été particulièrement fertiles comme en témoigne le culte de Priape attesté aux environs de Djeloula (L. Foucher, Karthago VII, 1956, p. 171-177).

En faveur de cette hypothèse, il y a un passage d'el-Bekri (op. l., p. 29), le géographe maghrébin du XIe siècle de l'ère chrétienne, où il est question d'un lieu dit « Agguer n Ouchan » (16) « et l'auteur donne lui-même la signification du toponyme : « c'est-à-dire précise-t-il le champ des chacals ». Il en ressort que Agguer, correspondant à l'arabe 'ddjr, désigne le champ. Quelle surprenante coïncidence! Aggar, au temps d'El-Bekri désigne le champ, la terre cultivée, notion que l'on retrouve dans le sémitique GR ou GWR. Dans l'état actuel du dossier, rien ne semble empêcher de rattacher Aggar à une racine GR. Mais s'agit-il d'une racine sémitique ou d'une racine libyque? N'aurions-nous pas là plutôt une racine chamito-sémitique commune aux deux familles? Peut-on rappeler, par ailleurs, sans trop s'y attarder, que la langue latine utilise elle aussi Ager pour désigner le champ.

MH. FANTAR

BIBLIOGRAPHIE


  • DESANGES J. Pline l'Ancien, Histoire naturelle, V, 1-46. Ed. Les Belles Lettres, Paris, 1980, p. 306-307.
  • FANTAR MH. A Gammarth avant la conquête romaine. B.G.T.H.S., nlle sér. 17, p.3-19.
  • FOUCHER L. César en Afrique, autour d'Aggar. Les Cahiers de Tunisie, VIII, n.O 31, 1961, p. 12-13.
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  • GSELL S. Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, t. VIII, p. 108-109, 115.
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Source Initiales: Encyclopédie Berbère, Livre II

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