Agellid

Agellid, « roi »

Terme pan-berbère, attesté dans tous les dialectes à l'exception du touareg, qui pourrait cependant en avoir conservé des traces: Agellidl/Igellad, nom d'une tribu du Mali et gelled, « être en extase» (Alojaly, 1980, p. 51-52).

Le mot a pour forme fondamentale - agellid, pluriel: igeldan (kabyle, chleuh...) avec une variante régionale fréquente: - ajellid/acellid dans les dialectes qui connaissent l'évolution /g/ > /j/ > /c/ (Mzab, Ouargla, Ghadamès...).

La signification est partout celle de « roi », avec des connotations de puis­sance marquées: il s'agit souvent d'un « monarque très puissant», parfois même de « Dieu» (sens très courant dans la poésie religieuse). Dans l'échelle de la puissance, agellid se situe généralement au-dessus de son concurrent d'origine arabe seltan(s'eltan), introduit dans la plupart des dialectes Nord. Ce terme est connu depuis l'Antiquité puisqu'on le relève à plusieurs repri­ses dans des inscriptions libyques (RIL, 2 à 11 et Chaker, 1977) sous la forme GLD. Son sens paraît avoir été à l'époque plus large car il désignait alors aussi bien des « rois» véritables (Massinissa...) que des magistrats munici­paux. On le trouve d'ailleurs aussi dans des complexes divers avec le sens de « responsable de/maître de... » (GLDMS'K...).

Cette signification se retrouve du reste de nos jours dans la toponymie: Geldaman, « maître des eaux », nom d'un massif de Petite Kabylie. Ce terme a d'ailleurs toujours été très fréquent dans l'onomastique berbère, notamment l'ethnonymie (jellidasen, geldin..., voir Chaker, 1983).

Agellid apparaît aussi dans des composés désignant diverses réalités:

  • agellid n tzizwa : « reine des abeilles »...

Les auteurs arabes médiévaux ont relié agellid (ou, plus probablement sa variante ajellid) au nom de Goliath dont la forme arabe est Jalut, Ibn Khaldûn utilise même cet argument pour étayer la thèse de l'origine cananéenne des Berbères! « Le roi, chez eux, portait le titre de Goliath » (I, p. 184).

Ce n'est évidemment là qu'une de ces innombrable étymologies fantaisistes qui ont pour fondement une ressemblance fortuite et plus ou moins vague en­tre les formes de deux langues en contact.

S. CHAKER

Agellid, Titre royal numide

Dans l'inscription bilingue de Dougga appelée à tort « dédicace à Massinis­sa» (R.I.L., 2), le titre libyque GLD s'applique aussi bien aux souverains numides, Massinissa, son père Gaïa, son fils Micipsa, qu'à des magistrats municipaux annuels qui, comme l'archonte-roi à Athènes, donnaient leur nom à l'année durant laquelle ils exerçaient leurs fonctions (R.I.L., 2, 3, 4, 5, 10, 11).

Il semble normal de traduire GLD, agellid, par « roi », qui offre le sens le plus précis et le plus conforme à la signification qu'ont retenue les différents parlers berbères du Nord. Toutefois, comme le dit justement S. Chaker, ce mot entre, en libyque et souvent dans les mêmes inscriptions, dans différents titres qui s'appliquent à des chefs de métiers, à des responsables divers ou fonctionnaires municipaux de Dougga, et sans doute d'ailleurs.

En bornant notre propos aux seuls sens politiques (souverain et « roi» an­nuel), nous retiendrons que le terme GLD est dans toutes les inscriptions bi­lingues, traduit en punique par HMMLKT et non par MLK (roi), qui sem­blait devoir s'imposer. Ce choix n'est pas une particularité de Dougga, le titre de HMMLKT qui est généralement traduit par « prince» se retrouve sur toutes les inscriptions puniques d'El Hoffra, à Constantine, qui mentionnent Massinissa ou ses fils (stèles n.a 58 à 63), sur les monnaies de Syphax (Mazard n.a 1 à 12), de Verminad (n.a 13 à 16) et sur les très nombreux types monétai­res des souverains massyles sous la forme abrégée HT.

En revanche, l'inscription dite funéraire de Micipsa trouvée à Cherchel, qui est en punique, lui donne bien le titre de MLK (M)SLYYM qui ne peut être traduit autrement que « roi des Massyles », ce roi est aussi qualifié de RBT HMMLKT (chef des princes). Parallèlement, une stèle de Thigibba, en libyque, mentionne ce même roi, à moins que ce ne soit un inconnu homony­me, en lui donnant le titre de MNKD, terme qui, à l'époque romaine, sert à traduire imperator.

On dispose donc, pour les rois numides, de quatre titres qui semblent se ré­pondre deux à deux: au libyque agellid (GLD) répond le punique hammaleket (HMMLKT), et au libyque MNKD répond le punique MLK (et le latin Im­perator). Il serait tentant d'imaginer que le titre GLD = HMMLKT, porté in­différemment par les chefs du royaume et les chefs des grandes tribus ou clans, tomba en désuétude dans la dynastie numide après le règne de Micipsa au profit de celui de MNKD et MLK. Mais les documents sont trop rares pour qu'il soit possible d'étayer une telle hypothèse. Il est possible aussi que ces titres aient aussi répondu à des aspects différents de la fonction royale, que GLD ait eu par exemple un sens plus « civil» ou religieux, comme le lais­sent penser les inscriptions de Dougga, alors que MNKD (comme l'amenu­kal touareg) et MLK aient mis en relief le caractère guerrier de la royauté. Il n'empêche que si Agellid a disparu de la titulature des rois numides, il s'est maintenu en berbère, sauf chez les Touaregs qui emploient le terme Amenu­kal, et a participé à l'onomastique à différentes époques:

  • Gildo, prince maure du IVe siècle,
  • Gildan à Taucheira en Cyrénaïque,
  • Agellid, père dc Moussa,d'après El Bekri.

G. CAMPS

BIBLIOGRAPHIE

  • ALOJALY GH. Lexique touareg-français, Copenhague, 1980.
  • CAMPS G. Massinissa ou les débuts de l'Histoire, Libyca, 1961, t. VIII, p. 3-320 (p. 215-217).
  • CHABOT J.-B. Recueil des Inscriptions Libyques, Paris, 1940-41.
  • CHAKER S. Une inscription libyque du Musée des Antiquités d'Alger, Libyca, 1977, XXV, p. 193-202.
  • CHAKER S. La langue berbère à travers l'onomastique médiévale: EI-Bekri, ROMM, 1983,35/1, p. 127-144.
  • DALLET J.-M. Dictionnaire kabyle-français, Paris, 1982 (agellid : p. 257).
  • DESTAING E. Vocabulaire français-berbère, Paris, 1920 (agellid : p. 250).
  • FÉVRIER J. G. La constitution municipale de Dougga à l'époque numide, Melanges de Carthage..., Paris, 1964-1965, p. 85-91.
  • IBN KHALDOUN. Histoire des Berbères..., Paris, 1925 (l, p. 175,301; III, 181 et sq. ; II, p. 270).

Source initiale : Encyclopédie Berbère,Livre II