Agdud

Ce mot est signalé dans les vocabulaires berbères sous la forme suivante:

  • agdud, pl. igduden, ou igdad, groupe, troupe, foule (Jordan. Dictionnaire ber­bère-français, dialectes tachelhaït, 1934).
  • agdud, pl. igudad, foule d'un jour de fête (Mercier. Vocabulaire beraber, 1937).
  • agdud, groupe bruyant, qui parle fort (Dallet. Dictionnaire kabyle-français, 1982, p. 249).

Agdud désigne plus particulièrement, en pays de montagne beraber, une importante manifestation réunissant les populations d'une vaste région; à la fois pèlerinage, fête religieuse et foire campagnarde. Beaucoup plus important qu'un souk hebdomadaire dont il a quelques aspects, ce rassemblement se tient en plein air, à proximité du tombeau d'un saint personnage particulière­ment vénéré par la tribu, en quelque sorte son « patron ». L'agdud a lieu une fois l'an, à l'automne, après les transhumances d'été, et dure trois jours; il s'apparente au moussem d'autres régions. Les délégations des confréries reli­gieuses s'y rendent avec leurs étendards qu'elles plantent en bouquet dans le sol.

Parmi les plus importants:

  • l'agdud de Sidi Ahmed ou Lmeghenni a lieu près du qsar Aqdim, sur le pla­teau des lacs à quelques kilomètres d'Imilchil. Il réunit surtout des Aït Hadid­dou des deux fractions, Aït Brahim et Aït Yazza, et quelques membres des tribus voisines.
  • l'agdud de Sidi Yahya, près de Rich dans la vallée du Ziz, un peu plus tard dans la saison, et fréquenté principalement par les Aït Seghrouchen (Ayt Seghrucen) et les Aït Izdeg.

On a parfois désigné cette manifestation sous le nom tant soit peu péjoratif de « foire aux fiancées» parce qu'aux premières heures un certain nombre de femmes s'y trouvent dans le but déterminé d'y rencontrer d'éventuels préten­dants et de s'entendre avec eux sur une union désirée de part et d'autre. Il faut souligner qu'il ne s'agit pas de jeunes filles, mais de veuves ou de divor­cées (timdwal). En effet, dans les tribus du Haut Atlas, comme celle des Aït Hadiddou, il n'est pas exigé du futur époux l'apport d'une dot et en consé­quence maris et femmes peuvent librement décider de changer de conjoint à l'approche de l'hiver. L'agdud se présente comme une occasion favorable pour les membres de cette tribu qui vivent disséminés sur d'immenses espaces peu peuplés.

M. MORIN BARBE

Tagdudt

En touareg, ce terme, que les locuteurs associent à agdu (" être égal "), désigne un ensemble de personnes réunies autour d'un but ou d'un idéal com­mun, et par extension la foule.

Tagdudt est également le nom donné dans l'Aïr a un pèlerinage qui consiste à se rendre sur la tombe d'ancêtres ou de saints, lieu où généralement a été édifiée une petite mosquée. S'acheminant de mosquée en mosquée, chaque groupe, au fur et à mesure de sa progression, rejoint d'autres pèlerins jus­qu'au rassemblement final des cortèges partis de tout le pays. A chaque étape n'ouvelle, une ou deux nuits sont passées à veiller auprès des tombes; des bœufs, sont sacrifiés; la foule chante des psaumes mystiques (dikr, prononcé ezzekar ou ejjeker en touareg).

Cette manifestation à laquelle on accorde aujourd'hui un sens religieux et musulman, est à rapprocher d'une fête ancienne, datant d'avant l'Islam, appe­lée elle-aussi tagdudt, et destinée à protéger des événements funestes l'année nouvelle déterminée d'après un calendrier stellaire autrefois en usage. Plu­sieurs vieillards de l'Aïr connaissent l'existence de cette fête et sont capables de la décrire ainsi. A la saison de gharat, quand l'herbe commence à sécher (vers le 10 septembre), l'étoile ghadet apparaît dans le ciel au sud-est, là où se lève le Scorpion en avril et mai. Elle marque l'arrivée du nouvel an dont le cycle débute par une période de quarante jours néfastes, où souffle le vent chaud d'agzer.

Alors, au crépuscule, femmes, hommes, enfants, vieillards se rassemblent tous, vêtus de leurs costumes de fête. Les hommes sont armés. Chaque groupement politique fait résonner son tambour de guerre (ett'ebel) accompagné par les tambourins (ekanzem) que battent les chefs de famille. La foule se dirige vers le lieu convenu de rassemblement, autour du tombeau d'un ancêtre (edebni, désignant un tombeau circulaire pré-islamique). Les guerriers, coiffés d'un turban en forme de crête de coq, font vibrer leurs ar­mes, lancent des cris de guerre et des obscénités, tout comme la foule. A la nuit tombée, tous les groupes sont réunis autour de la tombe. La fête commence ; les gens dansent, mangent, festoient, certains s'endorment. Au milieu de la nuit, les anciens reviennent dans les habitations désertées. En se­cret, ils sacrifient un taureau noir et cachent sa dépouille dans la demeure d'une femme âgée. Après quoi, ils s'en retournent à la fête et invitent la foule à aller chercher les restes du taureau. L'échec ou la résussite de cette opé­ration a valeur de présage: une découverte immédiate, avant un délai d'une semaine, est considérée comme de mauvais augure pour l'année à venir.

A l'aube, dès que la première lumière du jour pointe à l'horizon, la foule revient au rythme des tambours avec à sa tête une vieille femme qui brandit une bannière. La procession déambule en faisant trois fois le tour de l'habita­tion de chaque famille, pour la purifier et la libérer des mauvais esprits. Cela dure pendant trois jours.

Le déroulement de ce rite antique, dont la tradition orale a conservé le sou­venir, se retrouve, quelquefois intact, dans plusieurs fêtes touarègues, comme par exemple la " nuit des os ") qui suit la Tafaske (fête du mouton où les os sont gardés pour cette cérémonie) existant aussi bien chez les sédentaires des oasis que chez les nomades du Sahara central, ou encoure le Gani de l'Aïr, l'Asabeba de Djanet, le Bianu d'Agadez ou la fête de Ghat qui aujourd'hui correspondent au nouvel an musulman (acura).

Ainsi, pour le Bianu d'Agadez, vers le vingtième jour qui précède le mois du nouvel an musulman, les jeunes gens se rassemblent avant le coucher du soleil pour former deux cortèges correspondant aux deux grandes unités poli­tiques qui dirigent le pays et la ville, celle de l'Est et celle de l'Ouest.

Quand la nuit arrive, les gens regagnent leur demeure, puis les groupes se reforment après le repas du soir jusqu'au milieu de la nuit. Ils évitent de se rencontrer; si cela se produit, ils s'affrontent en joutes musicales (cf. Adamou, A., Agadez et sa région, Études Nigériennes, n° 44, 1979, 198-200). Ces soirées déambula­toires de chants et de danses durent jusqu'au dixième jour de la nouvelle an­née islamique. Alors, l'ensemble de la population agadézienne, en habit de fête, rejoint l'un ou l'autre des deux cortèges qui, au crépuscule, quittent la ville au son des tambours de guerre et des tambourins pour se rendre autour des tombes à tumulus d'Alaghsas. La fête permet aux deux parties rivales de se rapprocher, de cohabiter, de se réconcilier. La nécessité de leur coopération et de leur solidarité est ici symboliquement réaffirmée. A l'aube, les deux groupes se dispersent, rejoignant séparément la ville.

Les guerriers, portant le turban en crête de coq, brandissent leurs lances; certaines personnes sont ha­billées de façon extravagante ou grotesque; la foule tient des drapeaux et des tiges de palmiers, agitées comme des armes, et profère injures et paroles gros­sières. Pendant trois jours, la procession s'organise dans chaque quartier pour en chasser les mauvais esprits, reprenant ainsi presque trait pour trait les séquences de l'ancienne tagdudt.

M. HAWAD

Source initiale : Encyclopédie Berbère,Livre II