Agar

Agar (Maerua Crassifolia).

Agar (adjar en tamahaq) est le nom touareg du Maerua Crassifolia, arbre sa­hélo-soudanien, qui se rencontre dans une vaste zone, allant du Maroc, de l'Algérie méridionale, de la Mauritanie, du Sénégal, à l'Ethiopie et la Répu­blique de Somalie. Il est également connu en Libye, Egypte, Ouganda, Ke­nya, Tanzanie et hors d'Afrique, en Arabie, Palestine, Iran et Pakistan (Peyre de Fabrègues, Lebrun, 1976, p. 50). « Petit arbre atteignant 6 à 10 m de haut et 0,25 m de diamètre. Très souvent tourmenté, à branches sarmenteuses re­tombantes, garnies de rosettes, de très petites feuilles épaisses, vert mat, qui sont insérées parfois sur de très courts rameaux grisâtres, pointus durs, sem­blables à de longues épines rigides» (Aubreville, 1950, p. 53). « C'est un ar­buste ou arbre psammophile, mais plutôt sur sables dépressionnaires avec pro­bablement une nappe phréatique peu profonde; fleurît en janvier-février»(Peyre de Fabrègues, Lebrun 1976, p. 49).

Les feuilles de l'agar sont recherchées par les troupeaux au point que certains arbres proches des villages, puits ou forages sont transformés en boules buissonnantes rabougries, par l'effet d'un broutage excessif. Les fruits appré­ciés des hommes, sont appelés ezzebib (raisins) dans l'Ahaggar (Gast, 1968, p. 228) et iballakan ou abalaqqan chez les Iwllemmeden Kel-Dinnik (Bernus, 1974, p. 88, Nicolas, 1950, p. 26). Ses feuilles sont consommées cuites en pé­riode de disette (Bernus, 1974, p. 62). Les petits rameaux durs et bien cali­brés (tezawt pl. sizawén) servent souvent à assembler des pièces de tissus, de cuir, à embrocher des morceaux de viande, ou encore à former les pions du jeu de quadrillage (dera ou karad).

Cet arbre est connu dans tout le monde touareg sous le nom d'agar et est présent aussi bien en Algérie qu'au Mali, au Niger ou en Haute-Volta. Par­tout il possède la réputation de servir d'abri aux génies: il inspire la crainte, et on ne se repose jamais à son ombre sans frapper son tronc à coups de hache (les génies n'aiment pas le métal) ou sans le lapider (Bernus, 1969, p. i 33 ; Foucauld, 1951-52, t. 1, p. 477). D'après Kilian (1925, p. 118) « son nom, en tamahaq, semble voisin du verbe eger (lancer une pierre contre quelque chose) ; c'est qu'en effet cet arbre serait l'abri de mauvais génies et que les Touaregs ont coutume pour les chasser de lancer des pierres contre son tronc ».

Chez les Kel-Ahaggar, l'arbre est utilisé pour chasser les génies: on enduit « le corps d'un enfant souffrant de la fièvre de charbon de bois de l'arbre agar... La masse noire qui recouvre l'enfant doit faire sortir les Kel Esouf (génies) du corps de l'enfant» (Nicolaïsen, 1961, p. 148). Les feuilles hachées de l' agar sont aussi absorbées comme fébrifuge (Maire, 1933, p. 110). Chez les Kel-Ahaggar, Foucauld (1951-52, t. 1, p. 477-478) signale que les femmes récemment répudiées, qui doivent pendant 3 mois faire retraite (elud'et) et qui ne peuvent au cours de cette période, ni se marier, ni participer à l'ahal, réu­nion galante où règne la « liberté des moeurs », cherchent un agar isolé. Elles demandent alors à cet agar de prendre en charge leur retraite et de se substi­tuer à elles pour accomplir ou terminer cette période de réclusion. Elles s'a­dressent à l'agar : « agar, je ne puis garder cette elud'et, elle dépasse mes for­ces, je te charge de la garder à ma place, garde-la ». Les femmes parcourent de longues distances pour trouven un agar. Lorsqu'un homme est mordu par un chien enragé, les Iwllemmeden Kel Dinnik le font monter sur un agar, abattent l'arbre à coups de hache et l'hom­me mordu n'est pas atteint par la rage (Bernus, 1969, p. 133).

Beaucoup de marabouts donnaient aux guerriers des talismans qui les ren­daient invulnérables au métal (épées, lances ou balles). C'est pourquoi on avait parfois recours aux rameaux d'agar, comme projectiles de substitution pour le fusil: aucune amulette n'offrait alors de protection. Firhun, amenukal des Iwllemmeden Kel-Ataram, aurait été tué par un tel projectile (Chaventré, 1973, p. 19, note 23) et les talismans de son marabout Azabzab ne purent en rien le protéger. Enfin le bois d'agar qui brûle lentement et se consume sans flamme, dégage une fumée dont on craint les effets: elle pourrait rendre aveugle disent les Iwllemmeden Kel-Dinnik. Le bois d'agar n'est guère utilisé pour faire la cuisine et encore moins pour griller la viande, car il donne un mauvais goût. En effet, " le bois de Maerua est très dur, est riche en chaux et brûle avec une odeur nauséabonde " (Por­tères, 1974, p. 129).

La tradition orale confirme le rôle magique du Maerua Crassifolia. Un conte, intitulé " Mohammed fils d'Agar ", relate la naissance d'un enfant conçu par une femme, après avoir mangé les feuilles de cet arbre. Ce conte, inédit, a été recueilli en langue tasawaq par P.F. Lacroix et Geneviève Calame-Griaule, en deux versions différentes. Le Maerua Crassifolia possède une même réputation chez tous les Toua­regs, de Djanet à Madawa ou de Tombouctou à Gouré. Sous des formes di­verses, on essaye de se soustraire aux malices des génies qui l'habitent ou on l'utilise pour déjouer les protections des marabouts ennemis, en s'alliant en quelque sorte avec le Diable.

L'agar devient même dans certains cas un véritable interlocuteur, auquel on s'adresse et à qui on demande de prendre en charge des obligations aux­quelles on veut se soustraire. Il est en quelque sorte un médiateur entre l'homme et le milieu difficile où il lui faut vivre.

BIBLIOGRAPHIE

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E.BERNUS

Source Initiale :Encyclopédie Berbère,Livre II