Afud

Afud (pl. Ifadden): « genou, force...»

Terme pan-berbère attesté sous les variantes:

  • afud/ifadden : Maroc (chleuh et tamazight), Kabylie.
  • afud, efud, ifadden : ensemble du domaine touareg.
  • fud/fadden (avec chute de la voyelle initiale) : Chaouïa, Rif, Beni-Snous,Mzab, Ouargla (et autres parlers « zénètes»).
  • ufed/ifedden : Nefoussa.
  • ufed/fedden : Ghadames.
  • fud/ifedden : Siwa.

La forme comportait probablement une troisième consonne radicale au­jourd'hui disparue: la longueur nettement marquée de la voyelle postérieure de la forme de base (['afud/i'fadden]) et la tension de la radicale finale /d/ au pluriel sont des indices de ce phénomène de réduction.

Il n'est pas impossible que afud ait un lien avec la racine fdn que l'on re­trouve en berbère dans tifdent « orteil» (fdn, « idée d'articulation »? Afud, au sens d' « articulation » est d'ailleurs connu en touareg). L'hypothèse trilitère est du reste corroborée par le rapprochement proposé avec le sémitique (fxd, pḥd, prd: « cuisse, jambe») et l'égyptien (p'd: « genou ») (M. Cohen, 1947, n.° 361). La signification première et la plus générale est celle de « genou ». Locale­ment, afud peut prendre le sens de « jambe » avec remplacement dans l'ac­ception première par un terme qui, primitivement, désigne la « rotule » ; c'est une situation fréquente (mais non générale) en Kabylie: afud : « jambe», tigcrirt : « genou ».

Afud (ou des formes connexes: afud/ifuden, tifaddin...) peut aussi avoir des acceptions concrètes dans le domaine végétal: « noeud, bourgeon...» (Maroc, Kabylie, Touareg...) et dans la terminologie géographique: « coude moyennement accentué d'un relief» (touareg Ahaggar), « colline» (Maroc). L'intérêt du terme afud réside en ce qu'il recouvre dans une très large partie du domaine linguistique berbère les notions de: « force, santé, vigueur physique ou morale, puissance, courage ». Ces valeurs se retrouvent aussi bien au Maroc (domaines chleuh et beraber) qu'en Kabylie où afud est très vivant dans cette acception. L'excellent article de P. Galand-Pernet (1970) en fournit de nombreuses attestations à travers le domaine berbère, avec les variations et nuances sémantiques locales. On relè­ve même dans la néologie socio-politique kabyle afud ixeddamen, « force des travailleurs, force ouvrière »!

On comprend assez bien que le genou, pivot et clef de la station debout, soit considéré comme le siège de la force de l'individu: si le genou « flan­che », l'homme dressé (prêt à affronter, à faire face) s'effondre. Les vers de cette complainte kabyle (Chaker, 1977) composée par une femme qui vient de perdre l'être cher illustrent bien cette identification « genou » = « force (ici morale) », « courage » :

(le poème s'adresse à la Mort)

...tewwid-iyi win àzizen : « tu as pris qui m'était cher tedjjid. afud-iw d ulac : laissant mon genou anéanti ... tedjjid afud-iw yegh1i : laissant mon genou à terre tedjjid afud-iw yulwa : laissant mon genou affaibli » (= tu m'as laissée sans force, anéantie, sans courage).

On constate ainsi qu'en berbère les dénominations des parties du corps ont souvent des significations importantes dans la sphère de la symbolique so­ciale (et psychologique; cf. ul, « cœur » ; tasa, « ventre/foie... »). Le trian­gle afus, afud, ighil (« avant-bras ») paraît même constituer un véritable sous­système sémantique:

  • afus : (« main ») = « solidarité du groupe »
  • afud : (« genou ») = « courage, force individuelle »
  • ighil : (« avant-bras ») = « courage des armes »

Le couple afud/ighil permet de cerner plus précisément le signifié de afud qui renvoie plutôt à « la force individuelle, la capacité de faire face aux épreu­ves et aux circonstances de la vie », par opposition à ighil qui dénote plus spé­cifiquement « le courage guerrier » (l'avant-bras étant le porteur des armes).

Des faits sémantiques comparables existent non seulement dans l'ensemble du domaine chamito-sémitique (M. Cohen, 1928), mais aussi en indo-euro­péen où ils ont fait l'objet de nombreuses études. En berbère, la seule association clairement établie est celle de « genou-­force», alors qu'en chamito-sémitique et en indo-européen, la connexion s'établit entre trois pôles sémantiques: « genou-force-famille », le « genou » étant lié, sans doute par le biais de rites d'adoption ou de reconnaissance, à la constitution de la famille. Ce lien « genou-famille » ne semble pas attesté de nos jours en berbère mais, comme le souligne P. Galand-Pernet (1970, p. 261), « certains faits kabyles incitent à laisser la question en suspens », car il pourrait y avoir une association « genou-giron maternel » et, par delà, « ap­partenance familiale » (?).

Dans le domaine berbère, le touareg est le seul grand dialecte qui paraît ignorer la liaison sémantique « genou-force ». Quoique l'on y relève afud au sens de « combat important » qui pourrait en être la trace; Ch. de Foucauld en donne une explication toute différente (les guerriers touaregs lient les ge­noux de leurs chameaux avant le combat qui se déroule toujours à pied; d'où « genoux » = « combat»).

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S. CHAKER

Source Initiale: Encyclopédie Berbère, Livre II

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