Afrique du Nord - Maghreb

Et l'Afrique du Nord devint Maghreb !

Le Maghreb est l'Occident des Arabes. Or les Arabes sont historiquement les habitants de la péninsule arabique. Le concept politique du «Maghreb arabe» est né au Caire en 1947, lorsque les leaders politiques nationalistes d'Afrique du Nord ont fondé d'un commun accord (et dans l'indifférence des autorités égyptiennes) le« Comité de libération du Maghreb arabe ». Il s'inscrivait dans le droit fil du travail politique entamé à Genève par l'émir syrien Chekib Arslan qui fut, dans les années trente, l'apôtre de l'unité arabe auprès des jeunes nationalistes d'Afrique du Nord, avant de tourner ses espoirs vers le Reich.

C'est ainsi que l'Occident des Arabes, le «Maghreb», est devenu l'Orient proche des Européens. Et que ces derniers ont monopolisé le concept politique d'«Occidental» (car, de par sa situation géographique, un Marocain est davantage « occidental » qu'un Français...).

Le terme arabe de« Maghreb» s'est imposé à partir de 1960-65 pour se substituer à l'expression française d' « Afrique du Nord ». La géographie coloniale avait fabriqué les termes d'« Afrique blanche », d'« Afrique mineure» (encore usités dans les années soixante), puis leur préféra celui d'Afrique du Nord, alors unifiée au sein de l'Empire colonial français. Quelques titres d'ouvrages donnent à voir ces évolutions sémantiques capitales.

En 1939, Émile Gautier publie L'Afrique blanche, un des derniers ouvrages portant en titre ce vocable, qui ne sera plus employé après guerre. En 1950 encore, Eugène Guernier publie La Berbérie, l'Islam et la France, une des dernières réminiscences de l'ère pré-coloniale. Car lorsque Monlaü publie Les États barbaresques en 1964, l'expression qualifie désormais la période turque. Les « orientalistes » de la période coloniale, comme Roger Le Tourneau, ont adopté la terminologie officielle de la République (Évolution de l'Afrique du Nord musulmane, 1920-1961, Paris, 1962). Le tournant terminologique vient par Jacques Berque en 1962 avec Le Maghreb entre deux guerres1.

Samir Amin, économiste égyptien, confirme dans L'Économie du Maghreb cette terminologie arabisée. Le Maghreb ne concerne encore que l'Afrique du Nord au 20ème siècle. Enfin, l'évolution s'achève avec Lucette Valensi qni, en 1969, dans Le Maghreb avant la prise d'Alger, 1790-1830, étend cette terminologie devenue «scientifique » à la période précoloniale, supprimant d'un coup de plume la Berbérie. Aujourd'hui, seuls les « anciens combattants d'Afrique du Nord » (AFN) perpétuent cette appellation désuète.

Ce coup de force terminologique a fait basculer l'Afrique « du Nord » de sa dimension Nord-Sud au profit de sa seule dimension Est-Ouest, conformément, il est vrai, à l'acception arabo-islamique commune (Maghreb/Machrek). Rivage sud de la Méditerranée occidentale, le Maghreb devient la porte d'entrée de l'Orient, alors même qu'il déborde physiquement sur l'Occident européen par l'ouest. Le terme «Maghreb» inscrit l'espace nord-africain dans une dimension horizontale, alors que le terme « États barbaresques » désignait, depuis l'Antiquité, la dimension verticale de la région. il soulignait le face à face entre l'Europe (Rome) et les « barbares » du Sud (ou Berbères). L'Afrique du Nord, par la volonté de ses nationalistes, devient partie intégrante du monde arabe, comme l'atteste sa participation à la Ligue arabe, créée au Caire en 1945.

Cette évolution est le fruit de la lutte contre le colonialisme chrétien, des combats pour l'indépendance et de l'idéologie qu'ils ont suscitée. Les «pieds-rouges» français des années soixante (comme Lucette Valensi), coopérants universitaires français anticoloniaux des universités du «Maghreb », missionnaires « la révolution et du tiers-mondisme, qui poursuivaient à leur insu l'entreprise d'acculturation amorcée par la colonisation, ont délibérément opté pour ce vocable arabisant. « La colonisation, et spécialement la guerre d'Algérie, ont entraîné en France, chez les intellectuels, une remise en question de soi, des valeurs qui fondaient la nation, d'où parfois un sentiment de culpabilité vis-à-vis des colonisés [...] ; [d'où] un retour critique sur les conditions des savoirs ayant pour objet les pays colonisés 2. »

Cette pensée s'enracine dans les années soixante et s'exprime au mieux dans l'Algérie des anthropologues: «Il y a une Algérie des anthropologues, l'Algérie des chimères et des idées historiquement condamnées mais simplement vivaces [NdA: la « berbérité» inventée par les colonisateurs]. Le crâne colonial pèse aujourd'hui sur la connaissance de l'Algérie 3. »

Le « Maghreb » s'impose dans les sciences humaines en France, alors qu'il demeure North Africa pour les Anglo-Saxons. L'Afrique du Nord est devenue « arabe » comme la Turquie était turque et la France française. Les « Nord-Africains » de France sont devenus des Maghrébins ou des Arabes, puis leurs enfants des « beurs », alors qu'ils viennent pour l'essentiel des régions berbérophones (Rifains et Soussis du Maroc, Kabyles, Chaouis et Mozabites d'Algérie, Djerbiens de Tunisie).

La génération suivante des chercheurs français a suivi cette voie. Mais, aux yeux des « spécialistes », le Maghreb arabe est devenu un Orient mal arabisé. « Les Maghrébins ne savent pas traduire l'arabe », me dit J.Couland lors de ma soutenance de maîtrise sur le Maroc à Paris-VIII en 1987. Le voyage initiatique en Orient est devenu le passage obligé des chercheurs français pour puiser aux sources de la « vraie » culture et de la « vraie » langue arabe, ce qui les a d'ailleurs massivement détournés du Maghreb. La première génération de chercheurs post-guerre d'Algérie, de Gilles Kepel ou Alain Roussillon, est passée par Le Caire avant de questionner un Maghreb inconnu et les «banlieues de l'Islam 4 » (où l'on trouve peu d'Orientaux). D'autres ont délaissé le Maghreb pour l'Orient, comme F. Burgat après un passage dans l'Algérie socialiste. Car la «guerre invisible» c'est d'abord une Algérie et un Maghreb invisibles, dans lequel Benjamin Stora semble être l'un des rares témoins avertis de sa génération. Les centres français d'apprentissage de l'arabe des Affaires étrangères se situent au Caire et à Damas, alors que le berbère s'est réfugié dans les départements des facultés parisiennes tenus par les intellectuels kabyles (Salem Chaker, Hacène Hirèche...).

Les historiens français du Maghreb contemporain sont restés calés sur l'histoire coloniale, avec une polarisation très puissante sur la guerre d'Algérie, partie intégrante de l'histoire de notre pays. Cet éloignement du Maghreb a été perçu il y a plus de dix ans par Daniel River 5. Les travaux de la jeune génération (S. Thénault, R. Branche. C. Taraud) restent dans cette veine, alors que l'histoire du Maghreb indépendant tend à devenir la terra nullis des uuiversités françaises. Le libre champ de l'expertise est donné aux journalistes et chercheur maghrébins, qui ont l'avantage de connaître le terrain, ou aux spécialistes de l'Orient qui plaquent leurs grilles d'analyse sur cette région. Le «complexe de l'ancien colouisateur », refusé par Pierre Bourdieu dès 1963 et raillé par Pascal Bruckner en 1986 dans Le Sanglot de l'homme blanc, semble avoir brisé la réflexion libre et critique sur le postcolonial (alors même que la génération de l'indépendance Se montre amère vis-à-vis de cette période à laquelle elle a tant donné, de René Gallissot à feu Monique Gadant).

La soumission à l'idéologie politique « arabo-musulmane » a pris la place du « mythe berbère » de l'époque coloniale, comme si l'identité multiple du Maghreb, à la fois berbère, arabe et maintenant francophone, constitutive depuis un millénaire de son histoire, était impossible à accepter en France. Les Américains, n'ayant pas de ces pudeurs postcoloniales, envoient depuis Kennedy leurs Peace Corps (volontaires de la paix) dans les villages où ces jeunes gens apprennent en quelques mois et indifféremment le berbère ou l'arabe. Ce qui fait l'étonnement admiratif des jeunes Maghrébins qni n'ont pas connu le savoir et la souplesse linguistiques de tant de pieds-noirs du bled.

Pierre Vermeren
"Maghreb, la démocratie impossible ?".
Ed. Fayard.2004


  1. La même année, M. C. Sahli publie Décoloniser l'histoire, Maspero, Paris, 1962.
  2. Monique Gadant, Parcours d'une intellectuelle en Algérie. L'Harmattan, Paris, 1995.
  3. Philippe Lucas et Jean-Claude Valin, L'Algérie des anthropologues, Maspero, Paris, 1975.
  4. Les institutions universitaires françaises ont poussé en ce sens, soutenues par l'émigration intellectuelle libanaise en France (Antoine Sfeir, Antoine Besbous et autres chrétiens d'Orient).
  5. Daniel Rivet, « Le fait colonial et nous, histoire d'un éloignement », Vingtième Siècle, Paris, janvier-mars 1992.