Affranchis en Afrique Antique

Notre connaissance des sociétés libyennes anciennes est encore trop limitée pour que nous puissions avoir une idée, même approximative, de l'importance ou du rôle des esclaves, et moins encore de leur affranchissement. Les indica­tions de Gsell (H.A.A.N. t. V, p. 210), très vagues et très hypothétiques, n'ont guère été précisées depuis.

On est un peu mieux renseigné sur les esclaves des Carthaginois (Gsell, t. II, p. 226-227 ; 300 et passim), qui pouvaient être affranchis, en particulier dans le cas d'une levée en masse pour faire face à un danger, par exemple en 149, lors de la troisième guerre punique (Appien, Lib. 93; Gsell, 0.1., p. 222). Des études plus récentes (J.-G. Février, Semitica, IV, 1951-1952, et M. Sznycer, Semitica, XXV, 1975) ont marqué les relatifs progrès de notre con­naissance de cette catégorie de la société carthaginoise. On sait maintenant, in­dubitablement (même si l'origine de l'expression reste mal éclaircie), que l'af­franchi est appelé 'Š ŞDN: non pas " l'homme de Sidon ", mais peut-être plutôt, selon J.-G. Février, " l'homme du cuivre ", celui qui a versé en cuivre (ou en un autre métal monnayé) le prix de son affranchissement. De plus, le texte étudié par J.-G. Février (cité supra) laisse entendre qu'il pouvait y avoir aussi des affranchis « sans cuivre », c'est-à-dire libérés gratuitement par leur maître.

L'affranchissement faisait peut-être l'objet d'un acte rédigé sur une tablette (DLT) conservée dans la maison du maître, selon l'interprétation que propose, en fin de compte, J.-G. Février du document qu'il étudie. Mais on peut se demander s'il n'y avait pas, dans la société carthaginoise, deux catégo­ries d'affranchis. Les premiers auraient été de simples affranchis privés, par­venus à la liberté par la seule décision de leur ancien maître (d'où la formule 'Š ŞDN BD 'DNY, BD x: affranchi par son maître, par X) ; pour d'autres, l'affranchissement aurait été « officialisé par l'Etat» (ce qu'exprimerait la formule LMY'MS 'M QRTḤDŠT, à traduire selon toute vraisemblance: se­lon l'ordonnance du " peuple " de Carthage) ; on peut toutefois se demander si cette formule vise bien une catégorie particulière d'affranchis, ou si elle fait référence à une complication peut-être tardive (IIIe siècle ?) de la procédure de l'affranchissement, désormais valable à la condition d'être entériné par l'Assemblée du peuple. Mais c'est à cela que se bornent, pour le moment, nos connaissances sur l'affranchissement: rien ne nous a été révélé encore du nou­veau lien éventuel de dépendance entre l'affranchi et son ancien maître.

Les rois maurétaniens Juba II puis Ptolémée semblent avoir eu une « fami­lia » très importante. Esclaves et surtout affranchis occupèrent des fonctions importantes dans l'administration du royaume. L'un d'eux dont le nom grec, Aedemon, n'implique pas nécessairement une origine orientale, prit la tête du soulèvement des Maures après l'assassinat de Ptolémée.

Plus abondante, la documentation relative à l'époque romaine (documenta­tion littéraire et surtout épigraphique) autorise des conclusions plus assurées, même si elles peuvent encore être discutées et si elles,laissent subsister des zones d'ombre. Il est intéressant de noter que, parmi les plus anciennes épi­taphes de Carthage (période de la déduction coloniale césarienne), on trouve celles d'affranchis, en assez grand nombre. On ne peut manquer de rap­procher cette constatation du rôle bien connu que jouent les affranchis dans la gestion des affaires municipales (où ils se distinguent par l'évergétisme) :

  • en 45 aC, L. Pomponius Malchio, duumuir quinquennalis à Curubis (Kourba), fait construire une muraille en pierres de taille. C.I.L. VIII, 977 ;
  • dans la même ville, en 19 aC, Cn. Domitius Malchio, également duumuir quinquenna­lis, fait paver une rue, construire une balustrade et placer une horloge, C.I.L. VIII, 978 ;
  • à Carthage, entre 40 et 25 aC, M. Caelius Phileros fait édifier le temple de Tellus, G.I.L. X, 6104)

ou dans l'administration de la province: le même M. Caelius Phileros est accensus (huissier, ou plutôt homme de confian­ce) du gouverneur T. Sextius et perçoit le uectigal dans les 83 castella qui dé­pendent de Carthage. C'est peut-être également lui qui installe de nouveaux colons à Uchi maius (Henchir Douémis, en Tunisie), cf. G.I.L. VIII, 26274.

Ainsi, dès les débuts de la province romaine d'Afrique, les affranchis -mais le plus souvent d'origine non africaine- jouent un rôle appréciable dans son dé­veloppement. Malheureusement, la loi Visellia (de 24 pC) les écarte (dans tout l'empire romain) de la gestion des affaires municipales et de toutes les charges qui sont le privilège des hommes de naissance libre. Néanmoins, l'in­fluence de certains d'entre eux reste telle qu'il en est à qui l'on confie, vers le milieu du Ier s.pC, la fonction de patronus, en particulier dans le pagus de Thugga.

Dès lors les affranchis, nombreux à cause de l'influence de la philosophie stoïcienne favorable à la libération des esclaves, se spécialisent dans l'adminis­tration et les affaires. Dans la première de ces activités, on rencontre beau­coup d' officiales, c'est-à-dire des gens de l'empereur attachés au gouverneur. Deux cimetières de Carthage leur ont été affectés à la Malga. Les affranchis peuplent les échelons locaux de l'administration financière, depuis la procura­tèle d'un domaine impérial dans le plat pays (domaine agricole, mine ou ma­nufacture) jusqu'aux bureaux de la regio (à Hadrumète, Theveste et Hippo­ne) et ceux du tractus Karthaginiensis, et ils constituent, avec des esclaves, le personnel subalterne de l'officium des gouverneurs des provinces africaines.

Mais il y a aussi les affranchis privés. On ne dispose pas pour l'Afrique d'une source aussi colorée -mais, en contrepartie, dangereuse par les excès d'interprétation qu'elle a suscités- que le Satiricon. C'est à travers les inscrip­tions, essentiellement funéraires ou votives, qu'il faut chercher la documen­tation.

L'affranchissement s'opère selon les formes ordinaires du droit romain: soit la manumissio censu, déclaration devant le censeur, qui rapidement s'est trou­vée « inadaptée aux dimensions du monde romain» (et donc à la dispersion des propriétaires d'esclaves) et aux nécessités pratiques de l'affranchisse­ment; soit la manumissio uindicta, qui consistait à l'origine en une déclaration à un magistrat prétorien; mais dans les provinces, depuis au moins l'époque de César, les magistrats locaux ont pu procéder à de tels affranchissements: la lex ursonensis, ch. CVIII, en délègue la compétence aux duouiri des cités. Mais ces deux formes d'affranchissement inter uiuos sont concurrencées par l'affranchissement ex testamento, qui remonte au plus tard à 312 av. J-C et qui, à la fin de la république et sous l'empire, doit son succès à ce qu'il est le moyen le plus commode, en particulier pour les domini provinciaux.

La vogue de l'af­franchissement atteint ainsi tous les milieux, et probablement les esclaves ru­raux (qui sont les plus nombreux, mais les moins connus) et les esclaves des carrières sont à peu près les seuls à mourir dans la condition servile. Les escla­ves domestiques sont en général affranchis à un âge qui est encore assez bas (ce qui fausse les résultats d'une étude sur la mortalité des esclaves) et ils s'in­tègrent à la lignée de leur maître, dont ils reprennent le nom et le prénom, suivis, en guise de cognomen, de leur ancien nom d'esclave, qui peut être afri­cain (libyque ou plus souvent punique), latinisé, ou grec (ce qui n'est qu'une trompeuse apparence). Des affranchies deviennent souvent les épouses de leurs maîtres, et leur donnent des enfants parfois promis à un bel avenir : C. I.L. VIII, 2 843 et 18 222). Mais trop peu de textes épigraphiques nous apportent la lumière sur leur rôle dans la Cité. C'est tout juste si l'on peut supposer que certains d'entre eux ont pu réussir dans leurs affaires. Dès la fin de la République en effet, non seulement à Rome et en Italie mais aussi dans toutes les provinces, des hommes d'affaires italiens chargent certains de leurs affranchis de missions temporaires ou durables. La correspondance de Cicéron en fournit des exemples. En Afrique, le nom d'un de ses clients, M. Caelius Rufus, qui « avait dans cette province des affaires et des biens de famille » (Pro Caelio, 73), a été rapproché d'une part du toponyme des Horrea Caelia (Hergla), d'autre part du nom de l'affranchi M. Caelius Phileros, déjà cité. De son côté, P. Romanelli s'est demandé (Storia delle province romane dell'Afri­ca, p. 221) si P. Perelius Hedulus, le dédicant de l'autel de la gens augusta à Carthage, n'était pas un affranchi installé dans la fondation de César; son nom apparaît sur le timbre de tuiles retrouvées dans le même secteur de la cité, et l'on peut penser que c'était un homme d'affaires actif (ou son fondé de pou­voir). Par ailleurs, c'est à Marseille qu'on a retrouvé l'épitaphe de M. Nonius, Marcelli lib(ertus), Metrodorus, qui fut prêtre des Cereres vers 50 de notre ère (voir infra), et l'on suppose que cet autre affranchi était un riche négo­ciant. Car en même temps qu'ils veillaient aux intérêts de leur patronus (dont le plus souvent ils adoptaient et prolongeaient l'activité), les affranchis fai­saient fructifier leur propre argent. Mais il faut bien reconnaître que de telles fortunes (comme celle, de nature plutôt foncière, de M. Caelius Phileros), nous pouvons seulement les imaginer, et non les décrire.

A la différence de ce qu'on a pu observer dans d'autres provinces, la men­tion de seuiri augustales est rare en Afrique: on n'en connaît guère qu'une de­mi-douzaine (et quelques cas peuvent être douteux!). Rareté inattendue, qu'on a cherché à expliquer de diverses façons, soit par le moindre développe­ment, en Afrique, des activités « industrielles» et commerciales, donc le moins grand nombre de fortunes aux mains des affranchis; soit par le fait que le culte impérial, dans les cités africaines, aurait été du ressort des curies et non de collèges de sévirs augustaux (Kotula) ; soit enfin par une réaction con­tre l'influence peut-être excessive des affranchis aux premiers temps de la province (G.-Ch. Picard). En revanche, au moins jusque vers la fin du 1er s. de notre ère, la prêtrise des Cereres à Carthage semble bien avoir été gérée par des affranchis.

On peut tout de même penser qu'aux plus dynamiques étaient permises « de grandes espérances », qui pourtant sans doute ne se réalisaient que de fa­çon exceptionnelle. L. Leschi a attiré l'attention sur Une famille thévestine au IIe s. de notre ère; dans ses générations les plus anciennes, elle compte une Aelia Beneaucxis qui " pourrait être la fille d'un Grec affranchi sous l'empe­reur Hadrien ". Sans doute riche, elle épouse un ingénu, Q. Titinius Securus, magistrat municipal, et leur fille, Titinia Julia, devient la femme de C. Roius Petronianus, fait chevalier romain. Eux aussi ont une fille, Roia Titinia, qui fait à son tour un très beau mariage, en rencontrant un chevalier d'Uchi mai us, de la famille des Pullaeni, grands propriétaires fonciers, producteurs d'huile et fabricants de lampes. Et de cette union naissent deux jeunes gens de rang clarissime: de l'ergastule au Sénat... Mais combien d'affranchis pou­vaient-ils espérer une telle promotion pour leur descendance?

Très rares sont aussi les documents qui permettraient de juger de la culture des affranchis. L. Leschi a également publié une paire d'épitaphes retrouvées à Lambèse, relatives au père et à la mère d'un affranchi impérial du nom de Severianus, qui se distinguent des épitaphes ordinaires par leur caractère mé­trique et par la réutilisation d'un distique virgilien quelque peu malmené. Mais cet exemple témoigne-t-il de la culture d'un affranchi des bureaux, ou de celle du grammaticus local à qui ces épitaphes ont pu être commandées? Il reste que beaucoup d'affranchis (et beaucoup d'esclaves) exercent des " professions " intellectuelles et sont médecins, secrétaires (tabularii), voire bibliothécaires (promus librorum, dans l'Apologie d'Apulée, LIII, 8), arpen­teurs (agri mensores), etc.

On sait que le développement et la victoire du christianisme n'ont pas pro­voqué dc révolution sociale qui aurait visé à supprimer jusqu'à l'idée de l'es­clavage et entraîné donc un affranchissement général. Les esclaves subsistent mais, l'idéal de la charité venant renforcer les exhortations des Stoïciens, ils sont plus nombreux à acquérir, et peut-être plus facilement qu'avant, leur af­franchissement: c'est une pratique plus fréquente, garantie par une disposition impériale du 18 avril 321 (Code Théodosien, IV, 7, 1) que recommandent les évêques (Augustin, Sermon 21, 6 et 356, 3, 7) : l'affranchissement pourra se faire à l'église, devant l'évêque (manumissio in ecclesia), selon une procédure que saint Augustin a rappelée (Sermon 21, 6) : « Conduis par la main à l'église l'esclave que tu veux affranchir. On fait silence. On lit ton acte d'affranchisse­ment (libellas) ou bien on donne suite à ta volonté. Tu déclares affranchir ton esclave parce qu'en toutes circonstances il s'est montré fidèle (dicis te seruum manumittere, quod tibi in omnibus seruquerit fidem)... Pour affranchir ton es­clave, tu brises les tablettes » (tabulas: qui portent l'acte de propriété). Et, aux termes de la loi de 321, l'affranchi recevait en même temps, par cette seu­le procédure, la citoyenneté romaine. Les clercs eux-mêmes ont en outre étéautorisés à affranchir leurs propres esclaves sans que des formes spéciales aient été, semble-t-il, prévues. Et celui qui entre dans les ordres peut emme­ner au couvent son esclave qui, ou bien reste esclave, ou bien, après trois ans de noviciat, peut prononcer ses voeux et se trouve par là même affranchi. Mais, sans entrer dans les ordres, des esclaves pouvaient devenir clercs; ils n'étaient pourtant affranchis que s'ils étaient ordonnés prêtres.

Certains maîtres chrétiens ont largement utilisé ces possibilités: l'exemple est bien connu de sainte Mélanie la jeune qui, vers la fin du IVe siècle, libère en une seule fois plus de 8000 de ses esclaves (alors que la législation augus­téenne avait limité à 100 l'effectif d'un affranchissement collectif). En revan­che, certaines dispositions étaient au contraire aggravées: Constantin (mais, àvrai dire, en 313, soit bien avant les manifestations essentielles d'une légis­lation favorable aux Chrétiens) avait introduit dans le droit romain une loi grecque ancienne qui ramenait à la servitude l'affranchi ingrat à l'égard de son maître (Code Théod. IV, 10, 1). De son côté, le concile de Carthage de 419 déclare les affranchis inaptes à porter une accusation, au même titre que les histrions et autres gens de mauvaise vie (disposition reprise par le concile d'Hippone en 427, canon 6).

Cependant, « on ne relève (note F. Van der Meer) aucune trace de propa­gande pour l'affranchissement collectif». Mieux, les dispositions relatives à la libération à l'église ne semblent pas avoir été facilement adoptées dans les provinces africaines. En effet, c'est seulement lors du concile tenu à Carthage le 16 juin 401, que l'Eglise d'Afrique s'occupe de la procédure de la manumis­sio in ecclesia comme d'une nouveauté; l'évêque Aurelius de Carthage propo­se d'admettre cette pratique dans la mesure où l'épiscopat d'Italie l'aura mani­festement adoptée (si id nostri consacerdotes per Italiam facere reperiuntur). Le 13 septembre, la question n'est pas encore réglée: certains évêques ne se satisfont pas du précédent italien et estiment nécessaire d'en référer à l'empe­reur. Cet avis l'emporte (placuit aut de manumissionibus in ecclesia celebrandis ab imperatore petatur). Faute de documents, nous ne pouvons pas suivre l'affaire, qui pourtant se termine par le succès, en Afrique, de l'affranchissement à l'église, dès les premières années du Ve s., puisque le sermon 21 de saint Augustin, cité supra, et qui décrit la manumissio in ecclesia comme une chose devenue habituelle, a été daté de « vers 416 ». La législation nouvelle, péni­blement adoptée, n'a donc pas supprimé l'esclavage, surtout sur les domaines ruraux africains où certains propriétaires fonciers hésitaient sans doute à se séparer d'une main d'œuvre qui devenait plus rare et qui restait de prix élevé (dans l'empire, un jeune esclave vaut 30000 deniers au début du IVe s., et 18 sous d'or en Egypte à la fin du même siècle). On le vit bien vers le milieu du IVe s., quand les circoncellions, ces paysans chrétiens schismatiques de Nu­midie, à la recherche d'un nouvel ordre social, contraignaient les domini à émanciper leurs esclaves: « par crainte de la bastonnade, de l'incendie et de la mort, on brisait les actes d'achat des pires d'entre les esclaves, qui s'en allaient libres» (Aug., Ep. 185, iv, 15). Mais quels furent, dans la pratique, les effets réels de cette intimidation?

L'épigraphie ne nous renseigne pas sur les affranchis de l'Afrique chrétien­ne, si bien qu'on sait très peu de choses sur leur rôle, leur statut, leur situa­tion sociale. Comment s'intègrent-ils dans la société des hommes libres? Diffi­cilement, parfois, et il est permis de se demander si les motifs qu'avaient eus leurs anciens maîtres de les affranchir étaient toujours avouables. Saint Augus­tin en tous cas oppose la condition des esclaves, assurés de ne pas mourir de faim, à celle des hommes libres, souvent contraints à mendier (Serm. 159, 5).

Pour l'époque vandale, l'aporie documentaire est totale. Ni les quelques deux cents inscriptions qui ont été retrouvées, ni les Tablettes Albertini ne mentionnent d'affranchis. On peut simplement supposer leur existence, et le peu de changement que connut leur statut, puisqu'entre 523 et 533, soit dans la dernière décennie de la royauté vandale, le diacre de Carthage Ferrandus, dans sa Breuiatio Canonum, rappelle les dispositions de 419 et 427 qui reti­raient aux affranchis la possibilité de formuler une accusation ailleurs que in causis propriis. En général, on sait bien maintenant que les institutions tradi­tionnelles ont été maintenues en Afrique pendant cette période, et qu'elles se retrouvent à la suivante, celle des Byzantins.

En effet, le retour des « Romains », s'il ne nous procure pas une documen­tation épigraphique plus abondante, est bien la consécration de la législation antérieure. La loi constantinienne de 321 sur l'affranchissement in ecclesia se voit confirmée (Code Justinien, 1, 13, 1 et 2), mais est également confirmée la possibilité de rechute en esclavage pour l'affranchi qui manque à la reuerentia et à l' obsequium à l'égard de son ancien maître et de sa famille (C.J., VI, 4, 3 ; VI, 6, 4 ; 6, 6 ; 7, 2-4, etc., tous textes qui précisent les griefs retenus: coups, injures, mépris, ingratitude, etc.). De même, l'Ecloge, XIV, 3, prévoit que, tout comme l'esclave, l'affranchi ne peut témoigner ni pour son maître, ni contre lui. En revanche, la législation de Justinien a supprimé de nombreu­ses formalités de l'affranchissement Novelle LXXVIII: il suffisait que le maî­tre proclamât l'esclave libre à l'église, ou devant 5 témoins, et même, à dé­faut, trois seulement, Ecloge, VIII, 1-4) ; elle fondait en outre le droit à l'é­mancipation de nombreuses catégories d'esclaves: ceux qui entraient à l'ar­mée, en religion ou dans l'administration (C.J., VI, 4,4) ; ceux qu'on avait contraints à se prostituer (ibid. VI, 4,4 et VII, 6,1) ; les esclaves concubines d'un maître célibataire et décédé, et leurs enfants (VI, 44 et VII, 15,3) ; celles qui avaient mis au monde trois enfants (Digeste, 1, 5, 15) et tous ceux qui dé­nonçaient des crimes divers. De façon générale, selon le Code Justinien, l'af­franchi était presque l'égal d'un ingénu; seule restriction, il lui était interdit d'épouser son ancienne domina ou l'une de ses enfants (G.J., V, 4,3) ; mais dans cette société beaucoup plus ouverte qu'on ne le croit, les enfants des af­franchis, considérés comme des citoyens de plein droit (G.J., VI, 3, Il), pou­vaient espérer de belles ascensions, y compris jusqu'au rang de sénateur (G.J., XII, 1,9). L'Ecloge montre aussi que les affranchis peuvent accéder eux-­mêmes à des situations brillantes; mais pour combien d'entre eux fut-ce ef­fectivement le cas?

Pour cette période aussi on a pu remarquer que l'accès à la liberté ne signi­fiait pas forcément une meilleure situation sociale. Au reste, c'est à peu près uniquement à travers des textes législatifs que nous voyons des affranchis et l'épigraphie africaine, qui n'en a pas gardé le souvenir, ne nous permet pas de connaître de façon concrète et individuelle un milieu qui, certainement, n'était pas plus uniforme qu'aux siècles précédents.

Il est en définitive frappant de constater la stabilité d'une institution dont les formes étaient peut-être essentiellement étrangères au monde berbère lui-­même. C'est encore le cas à la période suivante, celle de l'Islam qui, sans supprimer lui non plus l'esclavage, favorise aussi l'affranchissement, en lui don­nant encore une fois des modalités empruntées.

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Adapté de l'article de J.-M. LASSÈRE paru dans l'Encyclopédie Berbère, Livre II