Affranchi chez les Touaregs

Définition

Éderef (pl. iderfan, f.s. tédereft, f.p. tiderfin) se distingue de akli: esclave, (pl. iklan, f.s. taklit, f.p. tiklatin) et de abughelli: mulâtre, (pl. ibughelliten, f.s. tabughellit, f.p. tibughellutin).

Le vocabulaire et le statut concernant les affranchis varient énormément d'une confédération à l'autre en pays touareg. D'après Foucauld (Dict. IV: 1582), éderef signifie: « affranchi (esclave affranchi) ; par extension « homme exempté de tout châtiment et de toute indemnité»... par extension « chameau exempt de tout dressage et de tout travail ».

Anedderfu est synonyme d'éderef.

Dans l'histoire récente des Kel-Ahaggar il y a eu très peu d'affranchis véri­tables, c'est-à-dire d'hommes ou de femmes de statut servile et que leurs maî­tres avaient libérés à la suite d'une cérémonie religieuse concernant l'affran­chissement.

En revanche, il a existé un petit nombre d'esclaves qui n'ont jamais vérita­blement connu de condition servile et qui ont survécu librement par leurs pro­pres moyens'comme artisans ou agriculteurs. Le terme d'affranchi ne leur a ja­mais été appliqué. Affranchis de statut ou de fait, ils n'ont pas formé de grou­pe social spécifique comme chez les Touaregs du sud. Ces individus isolés se sont toujours rapprochés des Noirs cultivateurs sahariens, originaires du Tidi­kelt et du Touat, que les Kel-Ahaggar nomment izeggaghen (ms. azeggagh) et les arabophones H'arat'in (ms. H'art'ani).

Le Père de Foucauld écrivait dans les années 1910-1916 : « Présentement dans tout le Sahara algérien, marocain et tripolitain, du jour auquel un esclave (c'est-à-dire un nègre, puisqu'il ne s'y trouve maintenant d'autres esclaves que des nègres) est affranchi, il prend le nom de « h'art'ani », fait partie de la classe des « h'art'ani » et est de tout point considéré comme l'un d'eux; la population des « h'art'ani » reçoit ainsi conti­nuellement de nouveaux apports de sang nègre. Les « h'art'ani » sont libres, mais ils forment la plus basse classe parmi les libres; la plupart d'entre eux sont cultivateurs...» (Dictionnaire touareg-français, II: 632, s. v. ihouar: 630).

En ce qui concerne les Touaregs du Niger, E. Bernus écrit: « Toutes les catégories d'affranchis, que ce soit ceux dont l'affranchissement se perd dans la nuit des temps (éghawél, plur. ighawélen) ou ceux dont on garde le souvenir de leur libération (éderef, plur. iderfan) appartiennent aux hommes libres, mais leur origine connue, inscrite dans le terme qui les désigne, leur conserve une connotation servile.

Les iklan-n-edjef « captifs de dune» qui, chez les Kel-Dinnik, pratiquaient l'agriculture et l'élevage au sud de la zone nomade, avaient un statut très comparable et comme eux participaient aux guerres. Tous ces groupes pouvaient posséder des captifs, distribués par l'aménokal comme part de butin à l'issue d'une campagne heureuse» (Bernus, 1981 : 75).

M. GAST

Réflexion

En Ahaggar (extrême sud algérien), les termes éderef et son synonyme anedderfu (plur. inedderfa, fem. sing. tanedderfut, fém. plur. tinedderfa) (Ch. de Foucauld, 1951, t. IV, p. 1582), sont peu employés pour désigner les af­franchis, c'est-à-dire un ensemble d'individus dont l'ascendance, quel qu'en soit le niveau généalogique, est esclave. Les Kel-Ahaggar caractérisent les po­pulations dont la condition et le statut juridico-politique correspondent à ce­lui des affranchis, par l'appellation azeggagh (plur. izeggaghen ; fém. sing. tazeg­gaght ; fém. plur. tizeggaghin) ou h'art'ani (plur. h'arrat'in) en arabe.

L'utilisation de ce terme vise à définir une catégorie sociale par la couleur de peau de la population qui la compose. Cette couleur varie du « café au lait au noir franc; celle qui domine est le brun foncé, qui leur a fait donner par les Kel-Ahaggar, le nom d'azeggagh» (Ch. de Foucauld, 1951, t. II, p. 632).

Les Kel-Ahaggar, comme les autres groupements politiques de l'ensemble du monde touareg, utilisent les termes de couleur pour classifier les Hommes quelle que soit leur origine (Ch. de Foucauld, 1951, t. II, p. 630). Cependant, il est utile de souligner que, dans l'ensemble culturel touareg, seuls les Kel-­Ahaggar caractérisent les affranchis par un terme générique de couleur.

En d'autres termes, les propos tenus par les autres hommes libres, aristocrates (ihaggaren) et tributaires (imghad) sur les hommes juridiquement libres par affranchissement ne s'expriment pas en termes politiques et/ou économiques. Leur situation dans la structure socio-politique et dans le procès de produc­tion est occultée par une appellation de couleur. Il me semble qu'une des ex­plications possibles réside dans le fait que les affranchis (izeggaghen ; h'arrat'in en arabe) ne constituent pas des groupes organisés politiquement, économi­quement : ils ne forment pas une classe « pour soi ».

Cependant, l'analyse objective de leur situation concrète dans la production permet de préciser la nature du rapport de production qui se noue autour de la terre dont l'expression juridique du rapport d'exploitation est le contrat. L'absence d'émergence d'une classe « pour soi » est le résultat des rapports noués entre pasteurs nomades et izeggaghen (« affranchis »), agriculteurs, fondés sur des relations de dépendance personnelle. En définitive, l'azeggagh en Ahaggar, est un métayer que les imuhagh qualifient de enaxdam (« travail­leur ») indépendant et individuel placé sous la dépendance politique et éco­nomique des pasteurs nomades. Leur place dans le procès social de production souligne d'une part une séparation radicale d'avec les moyens de production (terre, associée à l'eau, instruments de travail, semences, etc.) détenus par les imuhay et d'autre part, caractérise la division sociale et technique du travail chez les Kel-Ahaggar.

En résumé, les izeggaghen ne possèdent, lorsqu'ils sont sous la dépendance totale des pasteurs, aucune autonomie de production, au­cune autonomie politique. Leur marge de liberté et de mouvement dans le tra­vail se réduisant à la possibilité et à la capacité de louer leur savoir et leurs services à d'autres « patrons ». En ce sens, la traduction de enaxdam par « travailleur » (ou ouvrier) correspond au mot arabe et, par ailleurs, à leur situation réelle dans le procès de production.

Les Kel-Ahaggar n'établissent pas de distinction terminologique entre les izeggaghen issus du Tidikelt et ceux issus de leurs propres esclaves (iklan) au­trefois razziés dans les pays sahéliens notamment dans l'ancien Soudan. Dans ces conditions, le terme izeggaghen dénommant une couleur se fortifie d'une connotation sociale.

Sans vouloir entrer dans les détails des hiérarchies sociales des différents groupements politiques constituant les Kel-Tamacheq situés en zone sahélien­ne, il faut toutefois mentionner un certain nombre de traits particuliers en ce qui concerne les affranchis.

La première particularité se situe au niveau de l'utilisation des termes de couleur caractérisant une catégorie sociale: ce type de correspondance n'existe pas au Sahel. Par ailleurs, la couleur azeggagh bien connue dans ces pays dénomme essentiellement les Européens et les tributai­res (imghad). Cette dénomination est conforme à la description faite par de Foucauld (t. II, p. 630), lequel mentionne que ihwagh (être rouge) est une ta­xinomie qui recouvre aussi bien la race blanche que la race noire. Par contre, chez les Kel-Tamacheq, izeggaghen ne désigne jamais les affranchis, pas plus qu'une autre catégorie sociale. En effet, ces Touareg les appellent iderfan (terme le plus usité).

L'explication idéologique qui tend à définir les affranchis est: « un éderef, c'est un homme qui peut se débrouiller tout seul », ce qui, en d'autres ter­mes, fait émerger les caractéristiques sociales suivantes:

1. Les iderfan possèdent une organisation économique autonome détachée de celle des imajeghen (sing. amajegh) et au sein de laquelle se réalise le proces­sus d'accumulation des biens (terre et bétail). Cependant, si par suite d'un ap­pauvrissement léderef n'est plus en mesure d'assurer sa survie économique et celle de sa famille, il doit se placer sous la dépendance directe et personnelle d'un amajey en louant sa force de travail. Dans ce cas léderef change d'état et de condition sociale pour devenir un éghawel (pl. ighawelen), c'est-à-dire un dé­pendant direct de l'amajegh. Sa capacité de mouvement dans le choix de son « patron » est identique à celle des izeggaghen de l'Ahaggar: il peut changer de patron aprèa accord réciproque.

Les iderfan participent à l'héritage et théoriquement les imajeghen ne pou­vaient pas s'emparer de leurs biens. Ils avaient la maîtrise de leurs enfants et ceux-ci pouvaient hériter. L'usage de la force (la terkebt) par les imajeghen, et même les imghad, introduisit une distorsion fréquente et abusive entre la situation juridique et la situation réelle de ces populations.

2.° Les iderfan ont une organisation politique relativement autonome dans la mesure où ils ont la possibilité d'avoir des « chefs de villages ». Par ailleurs, ils constituent des groupes de parenté dont il serait nécessaire de procéder à une analyse plus fouillée.

Les affranchis peuvent le devenir sur des bases individuelles ou collectives. Il existe de nombreux exemples d'affranchissement individuel. Le cas d'af­franchissement collectif semble plus rare et relève de conditions particulières.

Dans le cas des iklan-n-egif, habituellement présentés comme «captifs de dune », il nous semblerait plutôt que, selon des traditions orales racontées par un awellemmed (pl. iwellemmeden) et détaillées par les tributaires ibadayydayan, autrefois dépendants des Kel-Nan (un des ett'ebel composant le grou­pement politique des iwellemmeden), il semblerait donc que ces iklan-n-egif soient des affranchis.

A la mort de leur maître, Egif, celui-ci n'avait aucun pa­rent proche ou éloigné susceptible d'hériter de ses biens, notamment de ses nombreux esclaves. Ces derniers furent alors émancipés et constituèrent une unité politique autonome: les iklan-n-egif lesquels « participaient aux guerres et formaient l'infanterie, aux côtés des guerriers montés» (S. et E. Bernus, 1975, p. 34).

Chez les Touareg sahéliens, notamment chez les Kel-Gress du Niger les iderfan sont intégrés dans un système tributaire en extension et consécutif au développement de l'esclavage au XIXe siècle.

Par ailleurs, éderef est également un terme générique désignant des ani­maux de deux ans, c'est-à-dire dans leur troisième année, qui ne sont pas en­core dressés. Dans l'Adrar-n-Ifoghas les chameaux iderfan sont laissés au mi­lieu du troupeau où ils assurent leur fonction de reproducteur au même titre que le chameau amali (animal entier: étalon).

Affranchis et affranchissement renvoient nécessairement à la situation poli­tique et économique de l'esclave dans la structure sociale touarègue d'une part, et de l'autre, concerne directement ou indirectement les préceptes isla­miques exposés dans le Coran et la Risala.

Chez les Kel-Ahaggar, l'esclavage est juridiquement et politiquement res­trictif dans la mesure où les hommes libres (aristocrates et/ou tributaires de l'ensemble culturel touareg, ou nomade appartenant à d'autres groupes ethni­ques tels que Tubu, Kunta, Chaamba, etc.) ne peuvent faire l'objet de mise en esclavage.

Quant aux préceptes islamiques, ils apparaissent comme les meilleurs ga­rants de l'ordre social existant. L'islam parle des esclaves, sur les esclaves, mais jamais au nom des esclaves. En effet, le processus d'affranchissement n'est envisagé que sous la seule tutelle des maîtres: l'esclave n'a pas la possibilité de revendiquer sa liberté car en dernière instance, c'est toujours le maître qui décide.

Cependant, le Coran prévoit et codifie les conditions de l'affranchissement: « celui qui tue un croyant par erreur, affranchira un esclave croyant» (Sou­rate 4, verset 94).

Codifié par la religion, celle-ci constitue également un moyen de préserver la survie de l'homme réduit à la condition servile. En effet, en Aïr les « mara­bouts pouvaient s'opposer à l'affranchissement d'un esclave lorsqu'il était in­firme ou âgé ou bien, pour une cause quelconque, hors d'état de gagner sa vie » (H.P. Eydoux, 1943, p. 143).

L'affranchi peut également être issu d'une union matrimoniale entre un homme libre et une esclave. La généralisation de l'affranchissement au Sahel s'inscrit dans le contexte etsous l'impulsion de la colonisation; il se fonde sur la nécessité d'engager un processus de rupture des liens de dépendance qui sévissaient en milieu toua­reg. Le but à atteindre était de contrecarrer la puissance touarègue qui s'op­posait à la pénétration et au pouvoir politique et économique de la colonisa­ tion. L'accélération du processus se manifesta aux lendemains de la révolte de Kaosen (Kawsen) en Aïr en 1917.

L'histoire du peuplement des pasteurs nomades et des agro-pasteurs du département de Maradi (Niger) confirme ce point de vue. En effet, l'étude du peuplement permet d'avancer que l'implantation des po­pulations anciennement dépendantes des Kel-Tamacheq imajeghen sur ces pâtu­rages, autrefois sillonnés par les axes de transhumance, date d'environ 1920 et a été consécutive aux événements connus sous le nom de « l'Aïr en feu ». Par ailleurs, ces dépendants (les Buzus en Hausa et Bella en Songhay) y compris les iderfan se sont intégrés dans la structure politique Hausa à travers un sys­tème de redevances versées aux chefferies Hausa.

Cette rupture des liens de dépendance reposait sur des impératifs économi­ques déterminés par la rationalité économique du système colonial et sur la nécessité d'assurer le contrôle politique sur l'ensemble des populations sans dis­tinction d'appartenance sociale et en utilisant les fonctions traditionnelles.

« ... J'estime que la meilleure solution à adopter consiste à s'efforcer de maintenir en présence ces deux éléments de la population, Touareg et Bella, mais en s'attachant à modifier leur situation et leurs rapports... en les faisant passer de l'état actuel de « maîtres à captifs» à celui « d'employeurs à emplois libres », suivant un régime donnant aux uns et aux autres, ainsi qu'à l'admi­nistration, toutes les garanties désirables... enfin à l'administration, le main­tien des Bella dans une organisation hiérarchisée sous l'autorité du chef pou­vant les faire obéir sans commetre d'abus... ». (Archives Nationales de Da­kar: 11G28. Problème de l'émancipation, lettre du 29.01.1920, n.° 113 A Ouagadougou, colonie de la Haute-Volta, signée Hesling).

« Tout en garantissant la liberté individuelle des Bellah, il conviendrait de maintenir leurs groupements sous la dépendance administrative des chefs ca­pables de les discipliner et de les diriger. Or, il semble bien que les chefs Touaregs, à l'obédience desquels ils furent coutumièrement soumis, soient encore les plus qualifiés pour exercer ce commandement, sous notre auto­rité ». (Archives Nationales de Dakar, dossier 11 G 28, lettre du 03.01.1934, n.O 2/ AP/2 du Gouverneur Général de l'A.O.F. à Monsieur le lieutenant Gouverneur du Niger, signée Brevié).

En Ahaggar, la généralisation de l'affranchissement intervient dans le con­texte de la décolonisation et dans la mise en place de nouvelles structures so­ciales dont les fondements se réclament du socialisme. Le slogan « La terre àceux qui la cultivent» eut un certain écho auprès des affranchis qui par inté­rêt de classe, surent se rallier aux nouvelles options.

A.BOURGEOT

Source Initiale : Encyclopédie Berbère,Livre II

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