Adverbe

Les adverbes constituent en berbère, comme dans beaucoup de langues, un ensemble foisonnant difficile à structurer. Les descriptions ont d'ailleurs bien souvent sur ce point l'aspect de fourre-tout ou d'énumérations inorganisées. Les adverbes ne constituent pas une catégorie indépendante et homogène, mais plutôt un ensemble (instable) d'unités disparates (appartenant à diverses classes) susceptibles de connaître des emplois adverbiaux. La notion d'adverbe ne définit pas une appartenance catégorielle mais plutôt une caractéristique syntaxique (hic et nunc) de certaines unités en fonction de déterminant.

Fondamentalèment, ce qui permet d'identifier un adverbe c'est:

- sur l'axe syntagmatique: l'absence de marque formelle de liaison synta­xique.

- sur l'axe paradigmatique : le fait qu'il commute avec des syntagmes dont la relation au prédicat est assurée par des indicateurs de fonction explicites:

1. a ten y-awi bat'el = « il les emmènera gratuitement »

2. a ten y-awi s yedrimen « il les emmènera pour de l'argent, contre paiement »

Les adverbes sont donc des déterminants (expansions facultatives) ayant comme particularité de n'être reliés au reste de l'énoncé par aucun indicateur de fonction explicite. Ce sont des « monèmes autonomes » dans l'acception d'A. Martinet: ils « se chargent eux-mêmes d'indiquer leur fonction, (et) ne dépendent pour ce faire, ni d'un autre monème, ni de leur position par rapport aux autres éléments de l'énoncé », Martinet (1975, p. 130). Leur relation avec le point de rattachement est donc incluse dans leur signi­fié. L'autonomie entraîne, en principe, la déplaçabilité. Mais les possibilités de déplacement sont extrêmement variables selon les cas: très grandes pour certaines unités, quasiment nulles pour beaucoup.

Tout dépend en fait de la nature du point d'incidence: si l'adverbe détermine l'ensemble de l'énoncé, il aura de réelles latitudes de déplacement et les variations sémantiques liées à sa position relèveront du niveau des effets de sens. C'est généralement le cas pour les adverbes temporels. En revanche, si l'adverbe se rapporte à un cons­tituant particulier de l'énoncé (un adjectif, notamment) sa position ne sera passusceptible de connaître de variation : il sera nécessairement placé près de l'unité qu'il détermine.

En berbère les adverbes constituent un inventaire semi-ouvert de formes invariables, d'origines diverses, mais le plus souvent issues de la sphère nomi­nale :

  • drus, « peu » ( < verbe idras/idrus « être peu nombreux »)
  • ass-a, « aujourd'hui» ( < nom + déïctique = « jour-ci »).

Les adverbes portent donc souvent les marques apparentes du nom :

  • aras, « beaucoup» (kabyle)
  • imik, « un peu» (chleuh).

Mais le processus de la dénomina1isation est toujours nettement enclenché: les adverbes ne peuvent pratiquement jamais être prédicats de phrase nomina­le canonique (avec morphème de prédication d ou verbe copule eg, selon les dialectes) . On peut, dans chaque dialecte, isoler des sous-ensembles -restreints- d'ad­verbes uni-fonctionnels auxquels on peut réserver la dénomination d'« adver­bes spécifiques » ; c'est le cas, par exemple, des adverbes « intensifs» de Ghadames (Lanfry, 1957, 1968) :

  • yerrez' qacc : « il s'est cassé net ».

Mais, le plus souvent, à cette petite série bien délimitée, s'ajoute une longue liste de déterminants adverbiaux non-spécifiques, c'est-à-dire, conservant par ailleurs une partie variable des fonctions du nom et/ou pouvant être emplo­yés comme indicateur de fonction (préposition). Il y a donc une constellation: « Noms-Adverbes-Prépositions » dans laquelle les « adverbes» évoluent avec une grande fluidité; cela rend évidemment délicate toute présentation: une description fine ne peut guère qu'énumérer les compatibilités syntaxiques de chaque unité.

L'énoncé kabyle suivant (provenant d'un poème de Yusef u Qasi) illustre la difficulté qu'il y a à cerner l'adverbe :

  • si zik-nnsen d imnayen

depuis avant-leur c'est cavaliers « depuis toujours, ce sont (d'excellents) cavaliers ».

La forme zik, « autrefois, avant, tôt... » (d'ailleurs pan-berbère) est pré­sentée dans toutes les grammaires comme un adverbe. Et elle peut effec­tivement dans bien des cas fonctionner comme déterminant autonome « ad­verbe ». Mais dans la phrase ci-dessus zik :

  • est précédé par une préposition si, « depuis », comme pourrait l'être tout substantif.
  • est suivi d'un pronom personnel affixe « posessif », équivalent syntaxi­ que d'un complément de nom!

Mais par ailleurs zik n'est pas un nom puisque :

  • il ne se combine pas aux marques obligatoires du nom.
  • il ne peut être prédicat de phrase nominale de forme d + Nom (*d zik est impossible ).

C'est donc partiellement un nom et par ailleurs un adverbe; aussi est-il dif­ficile d'affecter une telle unité à une classe déterminée une fois pour toutes, puisque selon l'énoncé, elle peut être assignée à des paradigmes distincts. Il en sera de même pour une autre forme pan-berbère, généralement clas­sée parmi les prépositions: deffir, « derrière» peut être employé en tant que :

  • Nom: tama n deffir

côté de derrière = « la partie arrière»

  • Préposition: deffir wedrar

derrière montagne = « derrière la montagne»

  • Adverbe: teqqim deffir

elle est restée derrière = « elle est restée/assise derrière ».

Cet ensemble fuyant des adverbes est de plus assez hétérogène à travers les dialectes berbères. D'une part, le processus d'adverbialisation (i.e. d'autono­misation) ne se produit pas toujours de façon parallèle dans tous les dialectes :

  • drus, « peu, rarement» est déjà un adverbe en kabyle et au Maroc maisreste un verbe en touareg.

D'autre part, le paradigme est enrichi, surtout dans le berbère Nord, par de nombreux emprunts à l'arabe:

  • bezzaf, « trop », nezzeh, « très, extrêmement» (kabyle)
  • xirellah, « beaucoup », kullu, « totalement» (chleuh) et par le figement de syntagmes prépositionnels (les fameuses « locutions ad­verbiales ») divers (le plus souvent: s « avec/par» + ancien nom) :
  • Berbère Nord:
    • s-wadda, « par-dessous » (s + adda, « bas »)
    • s-ufella, « par-dessus » (s + afella, « sommet »)
  • Touareg:
    • dimardegh, « maintenant » (< d imar-degh, « dans ce mo­ment-ci» )
    • animir, « encore/pas encore.» (< ar imir, « jusqu'à mo­ment-ci») .
    • es-d'efer, « ensuite» (< s + d'effer, « après », « derrière »).

Dans les descriptions et manuels anciens (au moins jusqu'à la Seconde Guer­re mondiale), les données relatives à l'adverbe sont embrouillées par le fait que cette catégorie sert -comme dans les grammaires scolaires traditionnelles françaises- de véritable fourre-tout dans lequel on classe toute forme invaria­ble autre que conjonctive (coordinative ou subordinative) : on y trouvera ainsi des déterminations de quantité, de temps ou de lieu, mais aussi des « mots­phrases logiques» (équivalents de phrases: « oui, non, jamais »...), des inter­rogatifs ou des déterminants grammaticaux du verbe: négation, particules de rection d/n...

Il est donc extrêmement difficile de proposer une présentation cohérente et significative, sur des bases syntaxiques, de l'adverbe en se plaçant au niveau « berbère ». Dans une telle perspective, seul un rapide regroupement séman­tique est concevable. Les critères d'identification retenus au départ amènent à ne considérer comme adverbes que des formes commutant avec des syntagmes prépositionnels.

A. Les adverbes temporels

Ils sont presque toujours d'origine nominale, et la majorité en est commune à l'ensemble des dialectes berbères Nord. C'est une sous-­catégorie sémantique qui compte peu de formes empruntées à l'arabe. Des noms comme ass(f) « jour », id' « nuit », aseggwas « année »..., accom­pagnés d'une marque déïctique, fonctionnent comme adverbes dans tout le berbère :

 chleuhkabyleOuargla 
(gh)ass-aass-aass-u« aujourd'hui »
 azekkaazekkaactca« demain »
 id'-gamid'-llias-nat'« hier »
(gh)aseggwas-aaseggwas-aaseggwas-u« cette année »
 ayyur-a(d)aggur-a/ayyur-a « ce mois-ci »
 tizwartazwara « d'abord »

Toutes les dénominations des divisions et moments du cycle journalier et annuel peuvent ainsi apparaître en fonction d'adverbe :

  • tujat, tifawt... « matin» (et emprunt ss'beh')
  • tadeggat, « après-midi»
  • tameddit, « fin» (de la journée) = fin d'après-midi...

On y relève d'assez nombreuses formes archaïques (nominales) comme :

  • zik, « tôt, autrefois, avant »
  • imir, « moment, instant », suivi de diverses déterminations: imir-a = « à ce moment-ci »
  • ilin-di, « l'an passé » (qui ne s'explique que par le touareg: « la période­passée/l'autre année »).

B. Les adverbes de manière et de quantité

Ce sont les deux sous-ensembles les plus hétérogènes: très peu d'unités sont communes aux divers dialectes et les emprunts à l'arabe sont fort nom­breux dans tout le berbère Nord. Parmi les formes pan-berbères (ou du moins largement répandues) :

  • akkw, « tout, en totalité» : chleuh, kabyle, touareg...
  • ugar, uggwar..., « davantage, encore plus... » : chleuh, kabyle...

Mis à part en touareg, .les emprunts arabes sont innombrables:

  • bezzaf, « trop »
  • weh'd + affixe, « seul »
  • xirellah, « beaucoup »
  • waqila, « peut-être »
  • nezzeh, « très, extrêmement»
  • r'ubbama, « peut-être»
  • mlih ', « très» (kabyle, chleuh...)
  • cuya, « un peu »

L'influence arabe dans ce secteur ne se limite pas à l'introduction d'unités isolées puisque la forme productive à suffixe - - i est présente dans de nom­breux dialectes:

  • fellah'i, « à la manière d'un paysan» (< afellah', « paysan »).

On relève néanmoins quelques formes proprement berbères potentiellement productives :

  • tidist, tighendist : « de côté » (< idis = « côté »)
  • timendeffirt : « en arrière, à reculons» (< deffir, « arrière/derrière»)

­ C. Les adverbes de lieu

Parmi les locatifs, on peut distinguer :

1. Les formes d'origine et/ou de forme nominale. - agwens, « dedans» (< « l'intérieur ») - tuggugt, « au loin » (< « éloignement ») - afella, « dessus » (< « sommet ») - izeddar, « dessous » (< « le bas ») - ammas, « au milieu » (< « le milieu ») - tasga, « à côté » (< « le côté ») - tama, « à côté » « (< le côté, la partie ») - idis, « à côté » (< « le côté »)

Toutes ces formes, généralement indigènes, sont attestées dans l'ensemble du berbère. Elles sont parfois accompagnées d'une ancienne préposition avec laquelle elles forment un complexe figé équivalant à la forme simple :

- afella ou s-ufella, « au-dessus » - ddaw ou s-ddaw, « en-dessous » - nnig ou s-nnig, « par dessus » - deffir ou s-deffir, « (par) derrière » - daxel ou s-daxel, « en dedans »

Les deux séquences peuvent se rencontrer dans le même parler et/ou se répartir à travers les dialectes.

2. La série: da, diregh, dah, dih, sîregh, ssya..., « ici, là par ici, par là...»

Elle constitue un sous-système formel et pragmatico-sémantique bien déli­mité; la valeur et le fonctionnement de ces locatifs ne peuvent être saisis qu'en rapport avec la situation d'énonciation et le lieu des protagonistes de l'acte de communication :

kabyle(- mouvement)touareg
daicidîregh
dinlà-basdeydegh
dihinlà-bas au loindîn, dîndegh
 (+ mouvement) 
ssyapar icisîregh
ssyinpar/de là-basseydegh
ssyihinpar/de là-bas au loinsîn, sîndegh

L'homogénéité formelle et le parallélisme des deux séries avec certains syn­tagmes nominaux permettent de les considérer comme des substituts (pro­noms) des groupes :

Préposition + Nom + modalité locative

  • da, « ici » =

di + Nom + a « dans » + (zéro) + (proximité)

  • ssya, « par ici » =

si + Nom + a « par » + (zéro) + (proximité)

  • dihin, « là-bas » =

di + Nom + ihin « dans » + (zéro) + (éloignement)

  • ssyihin, « par là-bas »=

s + Nom + ihin « par/vers » + (zéro) + (éloignement)

On pourrait donc poser en berbère (du moins dans les dialectes qui connais­sent ces séries: touareg, Ouargla, Maroc central, kabyle...) une nouvelle clas­se de pronoms: « les substituts locatifs» constituée par l'amalgame d'une préposition, d'un nominal (zéro) et d'une détermination locative. Ainsi, non seulement l'adverbe est une catégorie syntaxique fluide et insta­ble, mais en outre plusieurs secteurs de cet ensemble peuvent faire l'objet de descriptions concurrentes, profondément divergentes.

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S .CHAKER

Source Initiale : Encyclopédie Berbère,Livre II

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